Vivre et chanter malgré le confinement

Témoignages et questionnements
Villeneuve, Grenoble, avril 2020

Avril 2020, le confinement dure déjà depuis plusieurs semaines. A la Villeneuve de Grenoble, un immeuble se fait connaître par ses « chants aux fenêtres » tous les soirs à 18 heures. Trois voisin-es de la montée éprouvent le besoin de partager leurs ressentis et leurs réflexions sur le confinement qu’ils et elles vivent à ce moment-là, « expérience carcérale de masse » ou « expérience décroissante de masse ». Plusieurs questions émergent dans leurs échanges. Comment dépasser le « restez chez vous » et les relations par internet ? Comment prendre soin de la joie et du lien social, ces santés oubliées dans la « guerre au coronavirus » ? …

Nous restituons ici nos discussions à 3 sous la forme d’une interview-fiction : Emmanuel est un personnage imaginaire qui représente, en gros, les questions que nous nous posions à nous-mêmes et le recul que nous prenions en relisant nos propos.

Emmanuel – Bonjour Adeline, Célia et Rafael. Vous habitez au 170 galerie de l’Arlequin, un immeuble de 140 logements (50 % logement privé, 50 % logement social), dans le quartier de la Villeneuve à Grenoble.

Adeline, Célia, Rafael – Oui… Bonjour Emmanuel.

E. – Pour commencer, pourriez-vous raconter une anecdote marquante de votre expérience de confinement dans vos appartements du 170 ?

C. – Je pense à une promenade que j’ai faite dans le parc, pour mon heure d’activité physique autorisée… Je descendais l’escalier d’une butte, et j’ai vu quelqu’un monter en face de moi. C’était une dame assez âgée, qui portait un voile (le hijab) et un masque (ce n’était pas mon cas). On allait inévitablement se croiser ! Comment on allait s’y prendre ? Quand on est arrivées au même niveau, on s’est écartées… et finalement on s’est retournées l’une vers l’autre, en souriant. On s’est dit : « c’est quand même bizarre hein ? ». On a encore échangé quelques mots, « vous pensez que le confinement va durer ? C’est nécessaire, c’est important, mais j’espère que ça va pas trop durer… ». Puis chacune est repartie de son côté.

E. – A ta manière, tu as signalé que tu étais disponible à la connivence. Tu as ajouté un clin d’oeil à la saynète, comme pour dire à cette inconnue : « on garde du recul », « on n’est pas dupe ».

C. – Oui, elle avait dû voir mon embarras… Dans mon non-verbal il y avait sûrement quelque chose qui lui a fait penser : « ah voilà quelqu’un à qui parler ».

E. – Et puis juste après l’avoir croisée, tu t’es retournée vers elle ! Tu aurais pu t’écarter en baissant les yeux et passer sans rien dire… Tu aurais confirmé la mise en scène généralisée du « chacun chez soi »… Mais tu n’as pas fait ça.

C. – Oui. En fait il y a un paradoxe dans ce confinement : d’un côté l’autre est toujours potentiellement un danger, de l’autre il y a quand même de l’empathie. Tout le monde n’est pas congelé par la situation, les humains restent à peu près humains. Bien sûr, au marché il y a bien des nouveaux vigiles qui se précipitent quand on dépasse les limites tracées au sol ou si on s’appuie sur les barrières, mais après on en rigole un peu dans la file d’attente. Toutes ces normes qui changent brutalement, ça génère du questionnement, parfois du comique du situation, et ça crée des occasions de communiquer entre inconnus ! Parce que, finalement, on partage la même galère, la même situation extra-ordinaire… Donc ça peut donner aussi des liens extra-ordinaires ! On est à la fois asociaux, à la fois plus sociaux… En plus il y a de l’attention pour les personnes âgées ou isolées, même quand on les connaît peu, il y a des marques de solidarité…

E. – Merci pour ce récit, ça me parle, je ressens aussi cette ambiguïté… d’un côté on marque brutalement les distances, de l’autre on affirme la sympathie, le lien… Comme si beaucoup de personnes cherchaient des contre-feux à la « distanciation sociale »… En tous cas ça nous rappelle que le contexte n’est jamais tout noir ou tout blanc, toujours traversé de contradictions. Vous voulez raconter une autre anecdote ?

A. – Je pense à nos chants aux balcons d’hier. Je suis arrivée à la fenêtre, je sentais la lumière du soleil du soir sur ma peau… Les têtes connues apparaissaient petit-à-petit… C’était agréable d’être là, de chanter, j’avais envie de m’installer, de prendre l’apéro à la façade. Le groupe a pris des habitudes, ça se sent, tout le monde ose plus chanter, des personnes osent lancer des chants quand je le leur propose, il y a aussi plus d’écoute… J’ai même réussi à diriger un canon ! Je me suis dit : « ça y est, un groupe de musiciens amateur s’est formé. »

E. – Comment ce projet de chants aux fenêtres a démarré ?

A. – Le premier soir du confinement, on a lancé l’idée de se retrouver à 18 heures au balcon pour chanter et faire de la musique, sur le modèle de ce qui se faisait déjà dans le confinement italien ou espagnol. Et voilà, ça a marché. On est entre 15 et 30 aux fenêtres tous les soirs (sauf le dimanche, c’est relâche), et tout le monde participe à sa façon. On chante, on frappe des mains, souvent il y a une derbouka, une clarinette, un tambourin, une guitare, un accordéon… Des fois quelqu’un sort une cornemuse, un tuba, ou sa flûte à bec !… Parfois il y a même un petit public disséminé sur le parking en bas.

R. – Il faut dire qu’il y a beaucoup de musiciens et musiciennes dans l’immeuble. Il y a quatre ou cinq intermittents du spectacle, et pas mal d’amateurs… On est six voisins voisines à participer à la chorale du quartier en temps normal…

E. – Donc il y avait déjà avant le confinement des gens qui se connaissaient et qui faisaient de la musique ensemble. Ça aide à lancer des projets !

A. – Oui, on s’appuie sur des liens qui étaient déjà construits entre voisins et voisines… Avec des apéros de coursive, des petits concerts chez l’habitant, des coups de main…

E. – Toutes ces petites initiatives du quotidien, qui créent des habitudes, qui font qu’ici ou là on « sent qu’il y a une bonne ambiance », sans qu’on puisse vraiment l’expliquer… Elles entretiennent la santé de nos relations ! On prend soin de notre tissu social. Et c’est dans les crises qu’on mesure combien le tissu social est vivant, combien il est « en forme ». Dans l’épreuve du confinement, votre immeuble a été réactif, et même créatif… Ça dit beaucoup de choses sur les liens de voisinage qui existaient en amont.

A. – Oui, d’ailleurs quand on s’est installés ici il y a un an et demi c’est justement cette bonne ambiance qui nous a frappés… qui nous a convaincus de choisir cet immeuble… forcément, on a essayé de l’entretenir nous aussi ! C’est vrai qu’on la retrouve dans les chants du soir. Je vois que les gens prennent du plaisir à être là, il y a des têtes qui sont là vraiment tous les soirs, même des gens que j’avais pas repérés avant le confinement. Une ado dit que ce rendez-vous lui fait du bien… Une retraitée dit que c’est « le rayon de soleil de sa journée »… Une dame réclame souvent l’une des chansons, « sa préférée »…

C. – Je dois dire que pour moi aussi, ce rendez-vous est très positif, il participe à structurer ma journée confinée… Et puis, moi qui aime chanter mais qui n’ose pas chanter en public (j’ai longtemps cru que je chantais faux), ça me donne l’occasion de chanter pour chanter, gratuitement !

R. – Moi aussi j’adore ce moment. Quand je sors la tête à 18h, je regarde en-dessous et au-dessus, les fenêtres s’ouvrent les unes après les autres, comme un calendrier de l’Avent… « Ah vous êtes là ! salut les voisins comment ça va chez vous ? »… On échange des petites blagues… Et on se met à chanter. Dans cette période où toutes les relations sont reportées sur le net, ça fait du bien de retrouver un peu de « vraie » vie sociale… Même si c’est surréaliste, parce qu’on est dans un espace vertical ! C’est comme si la Terre s’était inclinée, et que notre place publique était une façade. Mais voilà, rien que la vision de tous ces visages différents, joyeux, avec parfois un instrument dans les mains, ou même une peluche géante, c’est assez merveilleux. J’ai l’impression d’être au pied d’une cathédrale, de regarder en l’air et de découvrir tout à coup qu’il y a tout un petit peuple de gargouilles !

E.Vous décrivez quelque chose qui ressemble à une fête ! Le bonheur de se retrouver, de « se lâcher », d‘admirer le foisonnementd’un groupe… En contraste, ça fait réfléchir aux réseaux sociaux : ils sont censés maintenir les liens, et même développer les liens… certains disent que le confinement les a popularisés… mais est-ce que c’est une vraie popularité, ou une popularité par défaut ?

R. – Pour moi, c’est clair que ce qui se passe par WhatsApp ou par mail n’arrive pas à la cheville de nos rassemblements… même si ces rassemblements se contentent d’une façade ! La saveur n’est pas du tout la même.

E. – Et quel genre de chants chantez-vous aux fenêtres ?

A. – Le premier soir il n’y avait que 3 chants, Bella Ciao, Mbele mama (une ritournelle camerounaise, très facile à reprendre) et Corona 170, composé par une amie musicienne du dernier étage (d’autres voisines ont participé à écrire les paroles). Mais très vite, des gens de l’immeuble ont proposé d’autres chants. Maintenant on reprend le premier couplet de l’hymne de la batucada du quartier par exemple, et aussi des chants traditionnels, des chants de lutte, de la chanson française, des chansons enfantines… Aujourd’hui on en est à 28 chants, dont 5 compositions made in 170 (souvent des goguettes) ! Célia a mis en page un carnet de chants, un autre voisin l’a photocopié, et on les a distribués (avec des gants) dans les boîtes aux lettres de l’immeuble. On a même créé un espace sur internet où on stocke des enregistrements pour que tout le monde puisse s’entraîner chez soi.

R. – Et puis, il n’y a pas que les chants, des fois on a droit à des impros ou des morceaux instrumentaux… Des fois on joue ! Par exemple au 3eme on lance « c’est au 3e, qu’on chante, qu’on chante, c’est au 3e qu’on chante le plus fort », et les autres coursives répondent… Des fois, un voisin met son ampli à la fenêtre et lance une chanson à la mode, ou bien « this is the rythm of the night », le vieux tube du groupe Corona… Et tout le monde se met à danser, en agitant des tissus ou des peluches à la fenêtre… même, parfois, aux balcons des barres d’en face !

E. – Vous êtes partis de trois chants, et petit-à-petit, sans aucun volontarisme, votre répertoire s’est enrichi ! Apparemment vous avez su être ouverts aux contributions de tout-un-chacun dans l’immeuble… En tant que musicienne, Adeline, ça ne te dérange pas de chanter tout ce qui est proposé là ? Par exemple, d’intégrer parfois de la musique commerciale ? On n’aurait pas envie de chanter des choses plus fines, plus recherchées ?

A. – C’est important pour moi de proposer une approche de la musique accessible. Dans mon travail de cheffe de choeur, c’est pareil. Bien sûr, j’essaye de faire vivre des chants qui ont du sens, et de viser un rendu artistique dont on pourra être fiers. Mais l’idée, c’est de commencer par valoriser les gens, ici et maintenant, là où ils en sont. Déjà, parce qu’une voix complexée ne porte pas ! J’ai la même démarche dans nos chants aux fenêtres. C’est vrai qu’il y a un peu de tout dans nos concerts, et c’est justement bien. Ce qui compte, c’est que tout le monde y trouve sa place, et y trouve du plaisir, c’est la qualité des relations. A partir de là, le processus collectif est en marche, et il évolue, on apprend et on construit ensemble, on chante mieux, on se concentre sur des morceaux plus originaux… Mais voilà, c’est un processus qui se fait un peu tout seul… si on accepte qu’il prenne du temps ! Et avec ce confinement de plusieurs semaines, on a le temps…

E. – Ce que je comprends, c’est que votre plus belle victoire, c’est d’avoir amorcé un processus créatif ensemble. En fait le collectif devient créatif parce qu’on installe une bonne ambiance entre voisins et voisines : c’est cette ambiance qui donne confiance, et qui fait que chacun chacune ose faire des propositions, partager ses délires…

A. – Oui, par exemple, c’est pas les militants de service de l’immeuble qui ont proposé le chant qui, de tous les chants de notre répertoire, est le plus marqué comme « chant de lutte ». Bien sûr, quand on regarde nos chants de l’extérieur, notre « prestation » ne casse peut-être pas des briques, que ce soit au niveau esthétique ou au niveau du message. Mais on ne se rend pas compte de la part interne de cette initiative : tout ce qui bouge dans les liens entre voisins voisines. Moi je le vois, et je le politise, parce que depuis longtemps j’ai appris à considérer que « le privé est politique ».

C. – Les gens ici sont fiers de ce projet de concerts quotidiens, il faut dire que les médias locaux l’ont pas mal relayé au début. On a découvert des talents qu’on n’imaginait pas : par exemple on a appris qu’un voisin routier à la retraite était photographe amateur, il a pris des photos magnifiques de nos têtes qui chantent ! Cette crise nous donne l’occasion de coopérer entre voisins voisines d’une façon inédite. D’ailleurs, le Whatsapp des voisins (dont le nombre d’abonnés est monté à 27) n’est pas utilisé que pour les chants du soir : on s’en sert aussi pour se rendre service, pour grouper nos commandes de bon pain…

A. – Oui la vie entre voisins est plus riche. On se fait des petites attentions, on va sonner chez la famille qu’on n’a pas vue depuis plusieurs jours pour vérifier que tout le monde va bien. Il y a eu aussi un jeu de « killer-bonheur » : pendant une ou deux semaines, chaque jour on a tiré au sort deux personnes dans l’immeuble, qui allaient s’offrir une petite surprise même si elles ne se connaissaient pas (à chacun de choisir ce qu’il ou elle désinfecte !!).

E. – Euh, mais dites-moi c’est le paradis, cet immeuble ! Ca me paraît un peu étonnant que tout roule aussi bien entre 300 ou 400 voisins voisines qui ne se sont pas choisis… Vous n’avez jamais eu aucun conflit autour de ce projet de chants au balcon ? Une personne qui vous balance un seau d’eau parce que, je ne sais pas, les chansons ne lui plaisent pas, ou elle trouve indécent de brailler comme ça tous les jours ?

R. – Sur le projet de chants au balcon, pas que je sache. Il y a juste eu un commentaire sur le site du Dauphiné Libéré : quelqu’un qui nous trouvait inconscients parce que, selon lui, en chantant on postillonne et on contamine les balcons du dessous.

A. – Par contre, il y a eu du rififi entre nous sur WhatsApp. Au début du confinement, la cadence des échanges a augmenté d’un coup, on transférait beaucoup de vidéos, d’articles, de blagues… Ca faisait vraiment beaucoup de trucs à lire. Des gens s’en sont plaint, alors il y a eu un débat : est-ce qu’on réduit la quantité de messages ? Est-ce qu’on laisse au contraire chacun poster ce qu’il veut, et c’est aux lecteurs de faire le tri ? Est-ce qu’on crée des sous-groupes thématiques ? Ou est-ce que symboliquement ce serait dommage, ça évoquerait une division de notre collectif ?

R. – L’autre problème, c’est que régulièrement des polémiques étaient sur le point d’éclater sur le WhatsApp. Trois ou quatre fois, des blagues lourdes (sexistes, homophobes, racistes, etc.), ont été transférées et des gens répondaient qu’ils n’aimaient pas cet humour. Et puis la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, au bout d’un mois de confinement, c’est un coup de gueule posté par un voisin : il avait fait son jogging dans le parc et il avait été choqué par la quantité de gens qui ne respectaient plus vraiment les règles de distanciation sociale. Alors c’est parti sur l’incivilité à la Villeneuve, « les cons », l’éducation des ados, etc. etc. Adeline et Célia ont rappelé que le groupe n’avait pas été créé (par Adeline) pour débattre, et qu’elles préféraient être dans de meilleures conditions pour avoir des débats de fond de ce genre… parce que les tweets qui s’enchaînent sur un fil WhatsApp, sur des sujets sensibles, ça peut très vite s’emballer… D’autres ont répondu qu’au contraire, ce genre d’échanges c’était intéressant, c’était vivant, ça reflétait ce qu’était l’immeuble, la Villeneuve, etc. Là ça a craqué. Une bonne moitié des gens a quitté le groupe (3 ou 4 personnes l’avaient déjà fait individuellement dans les jours précédents). Du coup un deuxième groupe WhatsApp a été créé, un groupe qui est restreint aux échanges d’infos, de coups de main, de matos… L’idée c’est que les transferts de blagues, de vidéos ou d’articles, par exemple, ça se fasse plutôt en privé.

E. – L’Histoire nous dira ce qu’aura donné cette « scission WhatsApp »… Mais ce que je retiens globalement dans ce que vous racontez de votre immeuble, c’est quand même une grosse énergie qui va dans le sens du partage et de la créativité… Adeline, toi qui a lancé cette initiative des chants, quel était ton objectif ?

A. – mettre de la joie dans un climat de psychose… Et aussi dire « merde » au confinement total, montrer qu’on trouvera toujours des moyens de continuer à se voir, à faire ensemble. Voilà, c’est amener de la joie dans un contexte de crise, et du lien dans un contexte d’isolement.

E. – Si on veut reprendre ce qu’on disait au début avec Célia, on pourrait dire, plus précisément : amener de la joie et du lien dans un contexte où, en apparence, la peur et l’isolement prédominent… Parce qu’en fait, ce contexte est quand même ambivalent, depuis le début… Si votre initiative a pris aussi facilement, c’est bien qu’il y avait autour de vous des velléités de vivre de la joie et du lien, non ? Les gens n’étaient pas tout-à-fait écrasés par l’ambiance de crise… Peut-être aussi parce que Grenoble a été relativement peu touchée par le coronavirus, peut-être que la « menace » n’était pas si palpable ?

C. – Moi j’ai beaucoup ressenti le poids de la menace. Au début du confinement j’écoutais beaucoup la radio, c’était tellement anxiogène… Tous ces discours alarmistes ! Tout le corps médical, des médecins aux aides-soignants, tous les syndicats, tout le monde est alarmiste. Alors moi qui ai une tendance hypocondriaque, là je retrouve des trouilles de quand j’étais môme, très irrationnelles. Qu’est-ce que c’est que ce bout de gorge qui me gratte ? Et mon bébé, est-ce qu’il va attraper le virus ? Zut, son jouet est tombé par terre dans le parc, je l’ai ramassé et je lui ai redonné, j’aurais peut-être pas dû ? Ca demande beaucoup d’efforts de rester sereine. Surtout qu’avec le confinement, il y a quelque chose de très statique, un danger qui plane, sans qu’on puisse faire grand’chose, juste attendre, attendre… Rien de mieux pour qu’on ressasse, pour qu’on broie du noir. L’autre jour j’ai craqué, je suis allée voir le pédiatre avec mon fils pour une visite programmée de longue date, et ça m’a fait un bien fou d’entendre que tout allait bien.

E. – Oui, le battage médiatique a été intense… Notre santé psychique a été bombardée de récits inquiétants, avec beaucoup de morts et beaucoup d’inconnu… Les médias ont créé plus de panique que de clarté. Il valait mieux être bien équipés en matière d’auto-conscience et d’auto-soin psy ! Et vivre dans un immeuble où on se préoccupe « d’amener de la joie dans un contexte de crise ».

R. – Moi j’ai été très en colère contre ces discours alarmistes dans les médias, qu’en plus plein de gens relayaient sur les réseaux sociaux. Je comprends que les syndicats aient crié au loup eux aussi, parce qu’effectivement il fallait protéger les travailleurs à qui on demandait d’aller « maintenir l’économie du pays à flot » dans des boulots qui n’avaient rien d’essentiel. Je comprends aussi que les soignants, qui sont sûrement physiquement et nerveusement épuisés, aient voulu nous alerter sur les situations atroces qu’ils devaient vivre dans le huis-clos de l’hôpital, et nous demander de les aider en faisant tout pour contenir l’épidémie. Mais quand même ! On ne faisait que nous matraquer d’injonctions, et nous culpabiliser. Moi j’avais besoin qu’on me parle comme à un adulte responsable, qu’on m’explique mieux le fonctionnement du virus, qu’on me donne des détails sur comment me protéger, comment protéger les autres. Sans générer un stress disproportionné. En prévention des maladies sexuellement transmissibles, on appelle ça l’approche « réduction des risques ».

E. – Oui, c’est frappant de voir comment fonctionne l’info en situation de crise sociale. Les médias deviennent une caricature d’eux-mêmes ! Ils parlent comme une personne en plein délire obsessionnel : le discours tourne en rond, ne cherche pas les vraies causes de la situation, ne s’adresse aux gens que pour les convaincre et les contrôler, ne tient plus compte d’autres problématiques au moins aussi importantes… Alors qu’on aurait justement besoin que les spécialistes interrogés nous aident à élever le regard, à décrypter les enjeux de la crise, à nous donner des clés pour pouvoir faire des vrais choix. Mais là, la campagne de prévention a beaucoup été résumée au slogan « Restez chez vous »…

R. – Je n’en peux plus de ce slogan ! Il y a un moment où il devient contre-productif. Les plus zélés croient que quand on sort prendre l’air on met en danger la population. Mais ne pas sortir du tout, c’est pas très bon pour la santé et pour l’immunité ! J’aurais préféré qu’on baisse d’un ton, et qu’on dise plutôt « si vous sortez de chez vous, rappelez-vous de prendre telle ou telle précaution ».

C. – Quand j’ai vu ce « restez chez vous » placardé en grandes lettres à l’entrée du parc, je me suis dit : « tiens, un groupuscule d’extrême-droite aurait aimé ce slogan »…

R. – Et puis, comme l’a dit un groupe d’écrivains italiens, c’est un slogan qui suppose une certaine idée du « chez vous ». Ça implique par exemple que le « chez soi » est un endroit où on est en sécurité, ce qui n’est pas toujours le cas, au contraire…

A. – Pour moi, à côté du risque sanitaire on oublie ce problème-là. C’est le côté meurtrier du confinement, pour toutes les femmes et les enfants qui sont confrontés à des violences dans la famille. Ça fait des années que les féministes rappellent que le domicile est un endroit plus dangereux que les ruelles sombres. Les institutions nous disent déjà ce que je redoutais : les chiffres des violences conjugales ont explosé depuis le début du confinement.

E. – En fait le confinement est vécu très différemment selon les classes sociales.

A. – Il accroît les inégalités. Pour les privilégiés ça peut être une aubaine : c’est une occasion de ralentir le rythme de vie, de faire du tri, de se mettre à jour… Quand t’as une belle baraque avec jardin, ça pourrait presque être des vacances… Même si beaucoup de monde s’interroge sur ses ressources et son avenir économique. Mais pour les plus pauvres…

R. – Pour les familles qui vivent dans des appartements trop petits, sans espaces extérieurs (comme dans notre quartier), ou les gens qui ont des souffrances psy, par exemple, ça doit être super dur. Toutes ces situations déjà tendues, elles vont forcément être exacerbées par l’effet cocotte-minute du confinement. Plein de gens n’ont pas forcément les moyens d’avoir un « chez-soi » serein, confort, équipé, etc. C’est eux qui seront les « victimes collatérales » de cette « guerre »…

E. – On peut même dire que le « chez soi » reflète immédiatement les inégalités sociales. Si tu me coupes l’accès à l’espace public, aux équipements publics, à tous ces biens communs « relativement confort pour tous », tu me cantonnes encore plus dans ma condition sociale, HLM miteux ou villa qui-ne-manque-de-rien. La violence sociale est encore plus crue. Et ça génère de la violence tout court.

A. – Et moi ça me fait stresser. Très concrètement. Je suis un peu tout le temps sur le qui-vive. Quand j’entends des cris, des pleurs chez les voisins, je sens des montées de stress. Alors quand je croise des gens dans le hall ou dans la galerie, je pose la question, je demande s’ils vivent pas trop mal le confinement, je leur demande s’ils ont besoin d’aide. C’est tout ce que je peux faire…

R. – Tu n’as pas fait que ça. Tu profites aussi de chaque occasion pour rappeler le numéro d’appel d’urgence en cas de violences, le 3919. Tu l’as dit pendant nos chants du soir, tu as mis des affiches dans le hall… Et l’autre soir, deux voisines ont lancé un chant kabyle et l’ont conclu en hurlant : « ce chant est dédié à toutes les femmes battues, il faut combattre la violence ! ».

E. – J’ai l’impression que beaucoup de gens font ce qu’ils peuvent, à leur niveau, pour soutenir les personnes qui subissent le plus la situation.

R. – Oui, par exemple au début du confinement j’ai découvert qu’une famille immigrée du quartier ne pouvait plus se nourrir, parce que le Secours Populaire avait fermé brutalement ! En plus, comme ils comprenaient mal le français, ils croyaient qu’ils devaient rester terrés chez eux sauf pour faire des courses ou aller chez le docteur… Je leur ai apporté des attestations de sortie, et je me suis renseigné sur des points de distribution alimentaire. Je sais que je suis loin d’être le seul à faire ce genre de choses. Dans les réseaux militants, par exemple, j’ai vu circuler des attestations de sortie traduites en plusieurs langues… Mais la difficulté principale, c’est qu’avec le confinement on a moins l’occasion de croiser les gens et de leur demander comment ça va ! Il y a sûrement plein de situations hyper tendues qui passent complètement inaperçues…

E. – Mais ce problème n’est pas nouveau. Depuis peut-être 20 ans je pressens que la situation sociale est grave, et que ça doit craquer à droite à gauche, mais je ne sais pas toujours où, ni surtout quoi faire à mon niveau. Quand on sait que 35000 enfants meurent tous les jours de faim ou des suites immédiates de la faim… On sait tous parfaitement que notre société est meurtrière. Et tous les jours, depuis des années, on s’arrange comme on peut avec ce genre d’informations.

R. – Oui, on se sent impuissants… Et en même temps on est aussi responsables de continuer à mener malgré tout nos vies, notre vie de famille… Mais déjà, c’est important de continuer à se renseigner sur ce que vivent les personnes tout en bas de l’échelle. Avoir un œil sur cette question, comme on surveille le thermomètre du corps social… Parce que depuis le petit bout de notre lorgnette de « classe moyenne », on pourrait oublier qu’une partie de notre corps social est très malade… Et que, comme tout est lié, ça va forcément nous retomber dessus !

E. – Oui, c’est aussi une vision de la santé qui dépasse notre propre organisme individuel. On sait qu’on ne pourra pas vivre bien longtemps dans des bonnes conditions si des millions de gens sont en souffrance.

R. – Donc, après, on peut être solidaire à son niveau, autour de soi, et s’entraider à être créatifs là-dedans. Mais dans ce contexte de confinement, c’est difficile de faire mieux. Des mouvements sociaux seraient plus efficaces…

E. – Peut-être un peu. Mais à quoi bon réfléchir au conditionnel, pensons à ce que nous pouvons faire dans notre situation concrète !

R. – Bon, par exemple par rapport au « restez chez vous », un premier pas c’est déjà se mettre au clair avec ce que nous pensons de ça. Souvent on est hésitants, et du coup on se laisse plus facilement culpabiliser. Moi j’ai apprécié d’en parler avec toi Adeline et avec quelques amis, on a partagé sur internet des articles médicaux un peu pointus… En fait on a fait entre nous le boulot d’info que les médias ne faisaient pas.

A. – Et assez vite, on a tiqué sur les mesures liberticides, c’était clair que ça allait trop loin.

R. – Le confinement, c’est quand même une sorte d’expérience carcérale de masse ! Un militant du quartier appelle ça « assignation à résidence » plutôt que « confinement ».

C. – Oui, c’est très carcéral, on tourne en rond… On a du temps mais on est limités. On a aussi moins d’occasions d’être seule, dans sa bulle. Par exemple, avant j’aimais bien fréquenter les bibliothèques, ludothèques, ce genre de structures du quartier, parce que je pouvais y aller seule avec mon bébé, c’est des lieux publics bien aménagés pour ça. J’aimais bien ces moments un peu différents de notre trio à la maison. C’est bien aussi, dans la famille, de ne pas se trouver toujours dans une configuration où on est sous le regard du conjoint.

E. – Du coup, est-ce que vous avez pu vous évader de ce confinement ?

R. – On a élargi notre périmètre de circulation, au fur et à mesure. Depuis le début du confinement, la police n’a pas beaucoup patrouillé dans le quartier, donc le contrôle c’est beaucoup de l’auto-contrôle. Alors si on est clairs que, par exemple, sortir deux heures en se tenant loin des autres ce n’est pas plus dangereux que de sortir une heure, on commence à tenter des choses, on cherche des stratagèmes. Beaucoup de gens le font ! Heureusement.

A. – Moi je repère les quelques amis autour de moi qui ne sont pas trop flippés, et je m’organise pour continuer à les voir. L’autre jour on a même fait une très belle promenade dans les collines au-dessus de la ville, toute une après-midi. C’est important pour moi, parce que je n’aime pas passer ma vie devant l’écran ou au téléphone. Ma vie sociale ne peut pas se résumer à ma cellule familiale et à internet ! Mais c’est fatigant, à la longue, de devoir feinter pour tout ça.

E. – Est-ce que vous avez osé dire autour de vous ce que vous pensiez de ce confinement ?

A. – Déjà, on n’a jamais relayé le « restez chez vous », même pas avec un clin d’oeil à la fin des mails.

R. – Je crois que tant qu’on a pu, on a exprimé ouvertement notre point de vue. On disait en gros : « il faut élargir l’analyse de la situation. Les médecins ont une expertise en matière de santé, mais il y a aussi d’autres besoins vitaux dans la société. On est d’accord de respecter les gestes barrière, mais pas de transformer le monde en un énorme hôpital à ciel ouvert. » En ce moment les médecins prennent une place disproportionnée. Il faut que d’autres voix s’expriment aussi.

E. – Il y a aussi la voix des patrons… En cette fin de confinement, elle a même volé la vedette aux médecins, puisque le gouvernement s’empresse de rouvrir les écoles, contre l’avis du fameux « conseil scientifique »… En tous cas, c’est vrai que la santé de la société n’est abordée en ce moment que par ces deux prismes, celui des médecins et celui des patrons. Un vrai match de ping-pong. Alors qu’on aurait besoin d’une pluralité de points de vue sur la situation.

A. – Même une pluralité de points de vue médicaux ! Par exemple, d’autres pays n’ont pas préconisé un tel confinement de masse, et le nombre de morts n’est pas en train d’exploser chez eux ! Alors, peut-être que le système de santé français n’était pas bien préparé… Mais qui est responsable de cette situation ? Nous ça fait justement des années qu’on se bat pour que les gouvernements arrêtent de couler le service public !

C. – C’est vrai que cette situation confirme tout ce qu’on dénonce depuis des lustres : on produit trop, trop loin, n’importe comment n’importe quoi, dans un modèle économique qui veut tout marchandiser. Les investissements sociaux sont considérés comme « des coûts »… Alors que dans ce genre de crises, on voit bien combien ils sont utiles ! Stocker des masques, par exemple. Ou favoriser la Recherche publique, par exemple médicale…

A. – Alors maintenant qu’ils ont tout démoli, c’est à eux de prendre leurs responsabilités. Qu’ils prennent l’argent là où il est, et qu’ils produisent en masse les dépistages, les masques, les respirateurs qu’il nous faut, au lieu de nous pourrir la vie avec ce confinement. C’est aussi cette injustice qui me fait enrager. Ca rend encore plus insupportable le fait d’être circonscrite à un petit périmètre…

E. – Quelques voix essaient de pointer le lien entre les politiques de casse du service public et la crise actuelle. Mais c’est évident que le gouvernement ne va pas assumer ce genre de responsabilités, et va chercher à détourner l’attention, en martelant la responsabilité des autres. Par exemple, celle des « mauvais citoyens » qui ne respectent pas le confinement.

R. – Et moi, ce qui m’énerve, c’est tous ces soignants qui lui emboîtent le pas ! Par exemple dans notre quartier, des infirmières se sont plaint dans le journal que les gens ne se confinaient pas assez et que la police ne passait pas assez… Elles jouent la division entre professionnels et usagers, pour les autorités c’est une aubaine ! Elles feraient mieux de rappeler que leurs conditions de travail ont empiré continuellement depuis des années et que ça, ça porte à conséquence, beaucoup plus que quelques personnes qui sortent trop.

E. – Pardon mais quand tu t’énerves de ça, je crois que tu consumes inutilement ton énergie. La culture de classe n’est pas répandue à notre époque, ce n’est pas un scoop. Ça fait partie des données avec lesquelles nous devons agir en tant qu’Acteurs sociaux. Comme les données économiques…

A. – D’ailleurs, le confinement, ça a été tendu pour beaucoup de gens au niveau thunes. Rien que pour tous les précaires qui cumulent du black et des petits boulots pour s’en sortir… Tout s’est arrêté d’un coup pour eux…

E. – Tout notre modèle libéral pousse depuis longtemps les prolétaires à « monter leur petite affaire individuelle », avec très peu de protection sociale, et un budget toujours limite, où chaque transaction compte… C’est ce genre d’auto-entrepreneurs qui trinquent maintenant, avec des carnets de commande qui s’effondrent. Le modèle néo-libéral révèle à quel point il nous rend vulnérables aux imprévus, aux chocs. On peut dire qu’il fragilise notre immunité.

A. – Je suis dans ce genre de cas. Je suis musicienne, et pour moi c’est des dizaines d’ateliers, de spectacles, de stages, qui sont annulés. On peut penser qu’ils vont simplement être reportés, mais où est-ce que je reporte des ateliers hebdomadaires ? Et où je reporte des spectacles qui ont du sens en fin d’année scolaire, mais pas du tout en automne ? C’est des pertes sèches. En plus, je perds l’aspect vivant de mon travail, c’est très frustrant. Bien sûr, j’en profite pour faire de la paperasse, pour me faire un site internet, pour faire des recherches et alimenter mon répertoire… Mais par exemple, je répète peu, parce que j’ai pas un studio à la maison ! Je ne crée pas vraiment non plus, parce que pour avoir de l’inspiration je dois rester seule plusieurs heures de suite… Mais quand je suis dans un appartement où ça brasse, avec les enfants et tout, même si je ferme la porte de ma chambre, c’est pas pareil.

C. – Moi je travaille dans l’Education Nationale, heureusement notre salaire ne bouge pas… Mais notre hiérarchie nous demande de « maintenir la continuité pédagogique », en télé-travail avec les familles… Ca n’a pas beaucoup de sens, les contacts sont très abstraits. Je ne sais pas vraiment si mes e-mails sont lus, et par qui… Je ne me représente pas comment les enfants réagissent… En plus dans ma pédagogie je m’appuie beaucoup sur le travail de groupe, j’essaye d’installer une ambiance stimulante… Mais là, comment faire ? Je déteste la classe virtuelle.

R. – Je travaille aussi dans l’Education Nationale, dans un collège. Je suis chargé d’appeler régulièrement une dizaine de familles pour savoir si les élèves arrivent à travailler depuis chez eux… J’ai l’impression de passer la plus grande partie de mon temps à régler au téléphone des problèmes de connexion et d’utilisation de logiciels éducatifs. Mais c’est pas mon travail, je ne suis pas informaticien ! Pour les tenants de l’école numérique, ce confinement est l’occasion de faire plein d’expériences.

E. – C’est vrai dans tous les autres secteurs. En quelques semaines, des millions de salariés se sont formés tout seuls au télé-travail, ils s’y sont habitués. Vous vous rendez compte, quelle aubaine pour les capitalistes ! Pour eux, le télé-travail c’est l’avenir : plus de flexibilité, moins de locaux à payer, c’est le salarié qui assume l’environnement de travail, moins de liens entre collègues, donc moins de luttes,…

R. – Moins de liens entre collègues et aussi moins de liens avec les usagers. Transmettre du savoir à travers un écran, par exemple, c’est tellement pauvre… Pour moi, l’école c’est aussi l’aménagement de la classe, la dynamique de groupe, l’épaisseur de la relation humaine, les activités physiques, les manipulations concrètes…

E. – Du coup ça a dû être frustrant pour toi, d’exercer ton métier par téléphone…

R. – C’est tellement pauvre. Mais bon, j’ai essayé de trouver ma manière à moi d’investir ces coups de fil. Par exemple, je m’attarde sur le « comment ça va » dont on parlait tout-à-l’heure : je veux m’assurer qu’il n’y a pas de situations de détresse dans les familles. Ca me semble être le plus important dans ce contexte de crise. Pour le travail scolaire, je suis d’accord avec la FCPE (fédération des parents d’élèves) : arrêtons de faire semblant, les élèves reprendront le programme quand ils rentreront en classe, au point exact où ils en étaient avant le confinement, point final !

A. – C’est le choix qu’on a fait avec nos enfants. Dès le début on l’a dit aux enseignants, qui nous envoyaient quasi tous les jours du travail à faire. On leur a dit : « on ne fera rien de scolaire. » Le confinement c’est une situation déjà bien assez tendue, on va pas rajouter des motifs de conflit avec les enfants.

R. – Des fois on a proposé aux enfants des petits ateliers envoyés par le maître ou la maîtresse, mais on n’a jamais insisté. Notre école à la maison, c’est autre chose. Construction d’un nichoir à oiseaux, dessins animés dans d’autres langues, écriture de lettres, jeux de société, tâches ménagères…

A. – et plein de temps pour le jeu libre.

E. – On a énuméré pas mal de problèmes liés à cette situation de confinement. Mais comme on le disait au début de l’entretien, on est dans un contexte qui a aussi des bons côtés, non ? Tout contexte extérieur est forcément ambigu, l’important c’est de se concentrer sur ce que nous choisissons d’en faire, nous, Acteurs sociaux. Vers quoi on veut aller. Après, on étudie le paysage, on regarde ce qui risque d’être un obstacle, et aussi ce qui va nous aider. C’est bien d’être capables d’identifier partout nos appuis !

A. – Oui, et en effet quand on me demande « comment ça se passe, le confinement ? » je suis un peu embêtée pour répondre, parce que c’est très contrasté. Je trouve qu’il y a à la fois des choses horribles et des choses très belles.

C. – Un bon côté de la situation, pour moi, c’est le grand ralentissement de tout. Il y a moins de pressions et de sollicitations de l’extérieur. Cette grande pause est presque un soulagement. J’apprécie de passer du temps avec mon bébé, de le voir grandir. Pour nous ça ressemble un peu à la période de congé parental qu’on a eue après sa naissance. Mais je sais que je suis chanceuse. J’ai les moyens économiques et culturels d’affronter la situation, et notre enfant est trop petit pour souffrir du confinement. Et finalement, nos choix de vie nous éloignaient déjà depuis longtemps des « commerces non essentiels » dont on est maintenant privés : les boutiques ne me manquent pas du tout, et je peux toujours aller acheter du super bon pain artisanal !

R. – Comme toi, Célia, j’aime cette suspension, le silence, le calme… Comme si tout s’orientait vers la sobriété. J’en parlais l’autre jour avec ma mère au téléphone, elle disait que pour elle on revient à un rythme de vie « normal », plus organique.

C. – Oui, habituellement tout va trop vite, et plus on va vite plus on veut aller vite, la seule issue qu’on nous propose c’est d’aller encore plus vite… Là, cette fuite en avant est stoppée. Tout le monde doit sortir de son train-train à grande vitesse. Il y a comme une révolution, pas dans les rues, mais sûrement dans beaucoup de foyers. C’est très intime et très puissant à la fois. Mais je me demande si c’est positif ? D’un côté je me dis que c’est toujours positif de prendre du recul, d’être amené à revisiter ses habitudes. Mais des fois je me dis que cette expérience carcérale, ça peut au contraire encourager des schémas rétrogrades… La maman à la maison, en permanence sous l’oeil du mari, c’est pas le rêve du patriarcat ? « Tu vois chérie, on y arrive bien, à vivre reclus »…

R. – En même temps, les hommes à la maison, il peut y avoir quelque chose de subversif. Obligés d’investir un peu plus la sphère domestique… Je sais que plusieurs d’entre eux redécouvrent en ce moment les tâches ménagères… passent plus de temps avec leurs enfants…

E. – Vous parlez de lenteur, de calme… De disponibilité pour redécouvrir ce qui est juste tout près de soi, ou même à l’intérieur de soi… pour regarder la nature… Comme une expérience de décroissance ?

R. – Oui je crois qu’on a tous pu goûter à un rythme de vie et un environnement plus sains ! Ça fait du bien, de respirer… Et j’ajouterais ce dont on parlait au début : le confinement nous a donné l’occasion de lancer un projet à l’échelle de l’immeuble, et de se rencontrer un peu plus entre voisins et voisines.

E.Un rythme de vie plus lent, un environnement plus calme et plus sain, plus de liens entre voisins et voisines… Comment allez-vous faire pour maintenir ou poursuivre toutes ces petites conquêtes au-delà du déconfinement ?

FIN

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