Apporter de l’eau claire aux tourbillons du mouvement social

Février-septembre 2020, Grenoble

En février 2020, deux salariés grenoblois de l’Education Nationale (pas de même statut ni du même établissement), diversement engagés dans les conflits sociaux en cours depuis quelques semaines, ont partagé leurs réflexions en suivant le protocole « Caisse de Résonance » du réseau Plein Jour. Le texte qui suit ne relate pas le témoignage qu’ils ont partagé au début de leurs entretiens. Il se limite à consigner l’étape finale de leur rencontre : quelques leçons stratégiques et conceptuelles vers lesquelles peuvent converger le vécu des deux travailleurs, et qui sont peut-être généralisables à toute démarche d’Acteur Social. Ces leçons ne se prétendent ni « scientifiques » ni exhaustives. Elles suivent le fil théorique développé par Plein Jour dans son travail de recherche vers le coeur de la coopération sociale.

SOMMAIRE

I. Les initiatives de l’Acteur Social sont des plumes, magnétiques

a) Orientées vers notre étoile, nos initiatives sont aussi en paix avec ce qui est
b) Retirer à l’adversaire le privilège de capter notre attention, et se tourner vers nos allié·es
c) Bâtir immédiatement un noyau de relations de confiance, donner au mouvement une ossature fédérale-organique

II. Sur l’arête des moments chauds : garder un rythme souverain et oser battre en retraite

a) Renforcer la clarté intérieure dans les moments chauds
b) Oser se mettre en arrêt : une retraite stratégique dans la guerre psychologique de classes

III. Ouvrir la grève comme une fenêtre de rencontre et d’expérimentation
a) Saisir la grève comme une occasion de rencontrer les indécis·es
b) Saisir la grève comme une occasion de rencontrer les usager·es et de créer une meilleure manière de travailler

I. Les initiatives de l’Acteur Social sont des plumes, magnétiques

Chaque être humain est responsable de son bien-être personnel, de sa vie professionnelle, de sa famille… et de la société toute entière. Quand nous prenons conscience de notre rôle d’Acteur social ou d’Actrice sociale, la destinée planétaire résonne comme un frisson tout le long de notre échine : elle nous étreint, nous passionne et nous désespère à la fois. Car nous n’avons que deux mains, nous ne sommes que des individus ! Des miettes à l’échelle de la société humaine, qui demande pourtant à être transformée d’urgence… Nos initiatives nous paraissent tellement dérisoire!

Cette contradiction est criante dans les mouvements sociaux, où nous osons nous mettre personnellement en jeu, mais où tant de choses semblent nous échapper, surtout dans une époque où les défaites s’accumulent. Nous voyons bien que nous ne faisons que larguer des plumes sur l’équilibre du monde.

Et pourtant, nous voulons croire que certaines dispositions, notamment intérieures et relationnelles, chargent d’un magnétisme particulier nos plumes à retardement.

« Le sort de ce monde est entre nos mains. Donc entre les miennes ! Cet enjeu vibre à tout rompre au fond de mon coeur, comme une question nucléaire, comme le cristal d’une larme, comme une immense étoile qui oriente mes pas. J’agis inspiré par le feu de cette étoile, et c’est ce qui rend décisif chacun de mes gestes. Mais je ne suis pas identique au feu, je suis plutôt poussé par ce feu comme une brise, et j’épouse aussi les limites terrestres de mon être, qui a besoin de respirer, qui a parfois sommeil, qui a besoin de temps pour entrer dans une Histoire ou un Amour. Mes pas vers mon étoile sont légers, non-volontaristes – ce sont des pas de danse. »

a) Orientées vers notre étoile, nos initiatives sont aussi en paix avec ce qui est

Quand ils éclatent sur notre lieu de travail, les conflits sociaux bouleversent ses routines : ils ouvrent des situations inattendues face auxquelles chacun·e doit inventer sa réaction sur le vif. En général, cette improvisation déstabilise les convivialités habituelles et démasque les positions latentes et les rapports de force réels. Certains aspects de cette réalité masquée peuvent être un choc pour nous. Certain·es collègues ou usager·es se révèlent faire partie du camp adverse, ou profondément indifférent·es à nos batailles. Certain·es adversaires se révèlent capables d’agressions qui nous laissent bouche bée. Nos propres ressources de lutte (structures de solidarité, compétences tactiques,…) se révèlent parfois dramatiquement limitées face à l’intensité de l’affrontement.

« J’étais déçu qu’il n’y ait pas plus de désir [de la part des élèves] de parler de ce mouvement social, de m’interroger sur mes motivations à faire grève semaine après semaine, de construire avec moi comment nous pourrions faire pour qu’il·le·s puissent avancer… »

Mais nous pouvons voir ce soudain dévoilement social comme une chance : nous pouvons chevaucher le conflit comme une enquête à lui seul. Il nous renseigne sur l’état de nos forces, individuelles et collectives. Il dévoile les stratégies adverses et nous donne l’occasion de conscientiser les nôtres. Nos adversaires nous placent devant des défis dont nous allons sortir grandi·es. Les insuffisances constatées ne sont pas des poids mais des informations sur la carte des chantiers à lancer. « Je ne perds jamais : soit je gagne soit j’apprends » (Nelson Mandela).

Nous avons appris que le progrès social n’est pas linéaire, c’est une ligne brisée qui reflète un mouvement dialectique : conquêtes de la classe salariale, contre-offensives de la classe dominante.

Attendons-nous aux contre-offensives. Même quand elles sont carrément militaires, et peut-être particulièrement dans ces moments-là, gardons en tête qu’elles ne sont pas définitives : elles ouvrent une nouvelle phase, elles initient les moments froids, que nous pouvons habiter par des bilans et d’autres en-quêtes. Nous préparons alors patiemment notre prochaine initiative.

Si nous abordons les événements ainsi, nous avons moins d’attentes et plus de curiosité pour ce que nous allons rencontrer. Nous nous exposons moins aux déceptions qui, lorsqu’elles sont intenses et multiples, peuvent nous déstabiliser profondément. C’est pourquoi, face aux événements de la lutte, notre attitude intérieure – constituée par un faisceau de concepts et d’imaginations que nous reconnaissons comme objets de travail – fait partie des ressources concrètes dans le rapport de forces.

Cette attitude intérieure est un chantier permanent, y compris en moments froids. Mes premières adversaires sont les voix intérieures qui, au quotidien, énoncent des exigences « irréelles » et pointent mes « nullités » face à elles. « Je me dis souvent « ouah ! c’était nul comme cours ! il·le·s se sont fait chier ! il·le·s n‘étaient pas dedans du tout ! » »

Les idéaux que j’énonce pour moi-même me mettent en guerre contre ma propre incapacité à les incarner pour le moment. Par extension, ils m’amènent sans le dire à la même intransigeance envers mon entourage. Ainsi, même un idéal de paix peut me mettre en conflit avec le monde.

A nous de construire les clés de lecture qui permettent de comprendre et aimer ce qui existe, dans ses imperfections et ses drames, et d’y repérer finement nos appuis. Ainsi nous assumons l’héritage de l’Histoire humaine, et nous agissons à partir de ce qui est, tout en vivifiant la boussole révolutionnaire de notre action. Comme dans la démarche inter-culturelle : nous rencontrons d’abord l’Autre là où iel se trouve, avant d’espérer qu’iel soit ailleurs. Et je me rencontre moi-même là où je me trouve, avant d’espérer être ailleurs…

A moi de pratiquer quotidiennement des introspections ou méditations sur une base de bienveillance envers ce qui se passe dans mon corps, envers l’étape où je me trouve aujourd’hui, nommant les progrès déjà accomplis. Je développe ma compassion pour ma douleur : elle éclaire un motif qui vit en moi (si l’idéal est une expression exacerbée de ce motif, « teintée de toute-puissance », celui-ci est aussi une source d’énergie de laquelle naît l’action…).

La Communication Non-Violente (CNV) propose de se remémorer la dernière fois que ce motif (ou « besoin ») a été satisfait pour moi, de ressentir l’énergie qui me baignait alors, et dans cet élan, de concevoir le prochain PPPP : « Plus Petit Pas Possible » pour concrétiser à nouveau ce motif. Le PPPP implique justement de dépassionner mon constat des forces en présence, des circonstances extérieures, de l’état du rapport de force.

b) Retirer à l’adversaire le privilège de capter notre attention, et se tourner vers nos allié·es

Dans leur processus de dévoilement, les mouvements sociaux nous amènent à nous confronter à nos chef·fes, et à découvrir leur combativité. Ces personnes avec lesquelles nous avions des relations de collaboration souvent distantes mais quand même régulières, souvent polies et plutôt fonctionnelles, se révèlent brusquement capables d’agir de manière irrationnelle et cynique. Les rapports de classe sont mis au jour.

C’est un choc. Comme quand, enfants, nous réalisions que les adultes pouvaient être de mauvaise foi contre nous : non seulement nous vivions l’humiliante frustration de ne pas être écouté·es jusqu’au bout, mais l’aura d’objectivité de ces grandes personnes s’écroulait d’un coup… Et en même temps, nous découvrions notre illégitimité structurelle : nous étions sans recours, car les dominants peuvent à loisir écrire l’Histoire avec leur version officielle. De quoi enrager.

C’est un choc parce que les masques tombent. En société capitaliste, ce trouble est forcément récurrent, car la logique du rapport social (concrète) est toujours camouflée sous un vernis culturel (abstrait). Attendons-nous à trouver dans la société, comme à l’intérieur de ses individus, un conflit entre les imaginations claironnées (abstraites) et les imaginations qui sous-tendent l’action concrète (donc le rapport social). Enfants, nous « devenons grands » quand nous comprenons que nos figures tutélaires sont elles aussi, comme tout le monde, en proie à ce genre de conflit intérieur – et quand, cessant de leur implorer plus de cohérence, nous nous mettons simplement à agir. Comme il se dit en CNV : « obéir et se rebeller sont les deux faces d’une même attitude, où nous voyons autrui comme tout-puissant, et où nous lui abandonnons notre autonomie. Ne lâchons jamais notre pouvoir. »

Dans le cadre de négociations, il peut arriver qu’une délégation soit reçue par le ou la chef·fe ; cette rencontre peut être utile pour récolter les points de vue et les informations de la hiérarchie. Mais en entrant dans son bureau, il nous faut être préparé·es à la chute des masques. Nous pouvons prendre l’initiative d’un échange authentique, sans pour autant nous y accrocher. Car bien souvent, les chef·fes sont immergé·es dans leur propre réalité, pleine de contraintes stressantes (impératifs de rendement, angoisse d’une perte de contrôle sur les ressources sociales dont iels ont la responsabilité…) : iels ne sont pas en mesure d’entrer réellement en communication. Le conflit d’intérêt est trop grand pour que se déploie une parole sincère ; leur but à travers ce dialogue n’est alors pas de comprendre ensemble, mais de gagner.

Face à l’éventuelle mauvaise foi de notre interlocuteur·ice, nous pouvons reformuler ses propos et demander sur quels éléments iel s’appuie. Si malgré cela le dialogue n’est toujours pas constructif, apprenons à nous retirer brièvement pour consulter notre collectif, voire à quitter la séance en demandant la poursuite de l’échange par écrit. Ne restons pas longtemps dans une situation où le face-à-face est stérile, car c’est aussi une situation de pression psychologique.

Devant une attitude agressive, il est tentant mais contre-productif de s’obstiner à se faire entendre et à rétablir le dialogue. Inutile de chercher les bonnes réparties, surtout quand il n’y a aucun témoin. Inutile même d’écrire des textes d’interpellation. Trop souvent, nous sommes hypnotisé·es par la confrontation directe avec l’adversaire, nous voulons avoir une portée sur lui, le convaincre, obtenir excuses et reconnaissances. Retirons-lui le pouvoir de capter notre attention et tournons-nous plutôt vers nos allié·es. Bâtissons notre mouvement, nos actions, sur nos propres bases.

c) Bâtir immédiatement un noyau de relations de confiance, donner au mouvement une ossature fédérale-organique

Les mouvements sociaux naissent aujourd’hui dans un contexte de précarité, de mobilité, de délitement du tissu social. La lutte de classes tend à prendre l’apparence illusoire de « cas individuels » (burn-out, harcèlement,…). Les syndicats ne trouvent plus dans les entreprises les communautés informelles pré-existantes sur lesquelles ils s’appuyaient aux temps où leur stratégie classique était payante.

Quand les grèves émergent malgré tout, les comités de mobilisation semblent souvent fragiles et peu expérimentés ; beaucoup se dissolvent brutalement quand la contre-offensive met fin à la bataille… Alors qu’en réalité une nouvelle phase du conflit démarre. C’est la phase lancinante de « l’anti-rep », où des camarades souvent trop isolé·es doivent s’atteler aux conséquences psychologiques et juridiques de leur « montée au front ».

Dans ce contexte, apprendre à construire du collectif (« des liens organiques ») est une tâche immense et cruciale.

Cette construction doit démarrer tout de suite, sans attendre le prétexte des grandes mobilisations. Sans même attendre aucun prétexte : nous nous rencontrons justement gratuitement. Nous allons boire des coups après le boulot, ou nous mangeons ensemble à midi, par exemple une fois par semaine. Dans certains cas, où nous nous sentons particulièrement isolé·es, le PPPP consiste à partager ces moments d’abord avec une seule personne, avec laquelle nous pressentons des affinités. Avec laquelle nous pouvons parler du fond, de nos sensibilités dans le quotidien du boulot (ou du quartier…), de la couleur que nous rêvons personnellement pour un Projet Social, bref, de ce qui vibre en nous. Nous commençons ainsi à bâtir un noyau de relations de confiance, et ce noyau s’élargira progressivement, tranquillement.

Si ce noyau pré-existe au moment chaud où « éclate » le conflit social, alors nous agissons avec une réactivité d’un autre ordre. Chaque événement donne lieu à des débriefings impromptus entre personnes qui ont un socle de valeurs et de références en commun. Et « en manifs, de simples coups d’oeil entre nous transmettent les informations » (comme le racontent des groupes d’action directe). Ainsi la créativité collective tourne à plein régime.

C’est le début d’une structuration efficace du mouvement social : une structuration fédérale. Les AG et les initiatives collectives franchissent un saut qualitatif quand chacun·e y prend part non pas comme un individu « qui vient voir » mais comme participant·e préalablement et durablement organisé·e dans un cercle restreint, lui-même inscrit dans un cercle un peu plus large, et ainsi de suite.

Il n’est jamais trop tard pour constituer ce noyau, y compris lorsque le conflit social touche à sa fin et que la répression commence à se déployer. Loin de se laisser démoraliser par les atours laborieux de « l’anti-rep », on peut saisir cette phase « post-combat » comme une occasion de ruser encore ensemble, de créer des solidarités pétillantes, là où les individus sont soigneusement divisés dans le sort que la contre-offensive voudrait leur infliger.

Enfin, le « retour à la normale » est encore une perche à saisir : le temps est venu, plus calme, pour un bilan du mouvement. Cette analyse après coup, où nous commençons par se raconter « au coin du feu » ce que nous avons personnellement vécu, transforme la défaite en motif d’apprentissage, et renforce le groupe dans sa lucidité et dans sa capacité d’action.

II. Sur l’arête des moments chauds : garder un rythme souverain et oser battre en retraite

Mettant en crise tous les rouages de la société, les mouvements sociaux nous exposent à des rythmes soudain saccadés, très inhabituels. Après de longues périodes de latence (« moments froids ») où la surface de la terre semble muette, mais qui sont d’intenses phases de germination souterraine, une étincelle parfois singulièrement anecdotique précipite les événements. Le conflit social éclot, et tout semble s’accélérer. On n’imaginait pas autant d’inconnu·es se lever et se lancer exactement dans le même sens que celui qui mijotait si secrètement en nous. Nous sommes nombreux·ses, en fait ! Et les initiatives autonomes fusent de toutes parts. C’est le « moment chaud », jubilatoire. Une contre-offensive ne manquera pas de suivre, tout aussi fulgurante. Si la terre redevient ensuite muette, il serait faux de penser, comme la classe dominante veut le faire croire, qu’elle est la même qu’avant. Le terreau a été brassé, il a mûri, et les prochaines éclosions auront une toute autre couleur.

a) Renforcer la clarté intérieure dans les moments chauds

Après la première phase, grisante, d’accélération du rodéo social, nous approchons de la ligne de front. Les escarmouches se multiplient, nous soumettent à de nombreux défis, bousculent nos émotions, nous obligent à prendre parti même là où, intérieurement, nous bafouillons encore. Tout va très vite, y compris les premières réactions des adversaires. L’agitation extérieure peut nous contaminer et nous figer dans la sidération – ou la frénésie. Nous devenons alors plus fragiles face aux offensives psychologiques de nos adversaires, et nous perdons notre position d’Acteur ou d’Actrice. Le contexte imposerait, en même temps qu’il l’empêche, un temps de retrait, de respiration, d’analyse.

Si nous n’avons pas peur de nous mettre en mouvement, tout l’art est de rester souverain·es quant au rythme de notre action. Les temporalités militantes, fascinées par la « réactivité », nous sommeraient d’être présent·es partout, tout le temps : c’est la meilleure manière de s’user et, dans l’affolement, de commettre des erreurs. Prenons plaisir à ralentir, même quand le tourbillon social nous tire vers l’avant. Osons, s’il le faut, une certaine dis-harmonie avec le choeur effréné des camarades.

Soignons méticuleusement notre lucidité par des outils concrets, individuels et collectifs : moment quotidien d’introspection, analyses partagées sur un coin de table… Ces temps méritent d’être programmés en priorité, justement quand les initiatives foisonnantes nous appellent à droite à gauche. Un dicton zen dit approximativement : « en temps normal, médite vingt minutes par jour ; quand le temps vient à manquer, médite une heure par jour. »

Trop d’initiatives sont prises « parce qu’il le faut », « parce que c’est un jour de mobilisation nationale », alors que le coeur n’y est pas tout-à-fait. Nous réjouissons-nous de ce que nous allons faire ensemble ? Exerçons nos antennes. « Sentiment d’être isolé… comme lorsque nous nous retrouvons trop peu nombreux·ses pour préparer une action qui avait pourtant été votée par des dizaines de collègues…» Nous connaissons le goût du volontarisme, il doit être un signal d’alarme en nous : il nous prévient que l’action prévue est précipitée. Soit le travail de rencontre et de rassemblement n’est pas abouti et nous ne sommes pas encore assez nombreux·ses, soit les objectifs peuvent être ajustés et nous pouvons agir plus modestement, mais avec bonheur.

De même, osons stopper ou quitter des actions en cours si elles sentent le roussi et si nous ne sommes pas au clair avec notre utilité. Le front est un lieu dangereux si nous nous y exposons mal organisé·es, sans vision tactique. Ne fétichisons pas la bataille : les retraites stratégiques et temporaires ont leur sens. Le repos, le soutien logistique, l’information, le soin aux camarades blessé·es, l’analyse de la situation, sont des activités tout aussi fructueuses pour le conflit en cours.

b) Oser se mettre en arrêt : une retraite stratégique dans la guerre psychologique de classes

Notre histoire d’êtres humains nous a conduit·es, dans les cinquante dernières années, à découvrir ensemble des besoins psychiques et existentiels que l’avalanche de biens matériels des soi-disant « trente glorieuses » ne suffisait pas à combler. La génération de nos parents a affirmé la nécessité de donner un sens à sa vie. La réaction néo-libérale et néo-managériale a consisté à affiner son outillage psychologique, pour tenter d’intégrer ces nouvelles aspirations dans l’impératif de l’accroissement du taux de profit. Accessoirement, cet équipement a permis aux directions d’exercer un contrôle plus subtil sur les salarié·es, accédant plus profondément aux ressorts de leur action.

En temps de conflit social, cet outillage psychique est également exploité dans la contre-offensive de la classe dominante, au même titre que l’appareil judiciaire et policier. La nécessité de nous former nous aussi pour nous défendre sur le plan psychique peut être vue positivement : elle est, pour nous, la continuité de ce vaste mouvement sociétal associé à 1968, mouvement de conscientisation et de déprivatisation de nos imaginaires, de ce qui mijote dans nos coeurs. C’est dans cet élan (et non pas seulement pour aiguiser notre critique sociale) que nous nous enrichissons des travaux salutaires des sociologues de la souffrance au travail, comme ceux de Dejours.

L’hiver dernier, dans le frottement du conflit social, nous avons pu observer certains pans de l’arsenal psychologique de nos chef·fes. Nous avons vu à quel point chaque camarade qui apparaît publiquement, par exemple comme porte-paroles d’une délégation, peut être instantanément identifié·e parmi les « meneurs·ses » et exposé·e par la suite à une guerre d’usure individualisée. N’importe quelle occasion, et d’autant plus entre deux portes et sans témoins, peut être saisie par le chef ou la cheffe pour déstabiliser la personne, par divers types de pressions discrètes, d’injonctions arbitraires et infantilisantes. Cela s’appelle du harcèlement. Ce risque très réel impose la nécessité, pour le collectif, d’entourer dans la durée ces camarades qui ont osé se mettre en avant.

D’étranges assemblées générales nous ont également interpellés, laissant penser à des mises en scène. Quand survient une action d’envergure (par exemple un blocage), le chef ou la cheffe convoque d’une heure à l’autre une assemblée du personnel, et y livre les camarades mobilisé·es, sans aucune gestion de la circulation de la parole, à la vindicte désordonnée des collègues adverses, ulcéré·es par les méthodes d’action directe qui ont forcément eu des répercussions sur leur travail. L’hiver dernier cette situation s’est produite au moins dans deux établissements différents de l’agglomération : faut-il y voir une stratégie délibérée, peut-être même enseignée aux personnels de direction ? Son intérêt serait de saisir la vague émotionnelle générée par l’action-surprise et de stimuler la division entre pair·es. Car ce sont bien les salarié·es qui assument, sous l’oeil silencieux du chef ou de la cheffe, le sale boulot de doucher leurs collègues les plus mobilisé·es, souvent minoritaires dans l’arène.

Ce genre de mesures accumulées peuvent aboutir à ce que les moteurs du mouvement disjonctent les uns après les autres, nerveusement épuisés, sans que la direction n’ait à se salir ouvertement le mains.

Reste à savoir si nous pouvons rester Acteurs et Actrices dans notre manière de « disjoncter ». Là encore, si nous sentons l’épuisement approcher, si le collectif n’est pas assez fort pour nous épauler, il est important de battre en retraite avant de dilapider nos forces. Affranchissons-nous des injonctions masculines et guerrières à « tenir » ou à « tomber en martyr », et quittons le front à temps.

Nous avons appris, de par nos dernières expériences, à quel point des médecins de qualité (notamment celles et ceux qui sont formé·es aux enjeux de la médecine du travail) peuvent être des allié·es précieux·ses. Iels ont une expertise des armes psychologiques de classe et nous aident à mettre des mots dessus (« la direction cherche à faire exploser votre système de valeurs face à celui de l’entreprise »). Iels connaissent leur gravité et nous aident à légitimer le meilleur remède immédiat : l’arrêt de travail, que trop souvent nous hésitons à solliciter.

En outre, iels nous ont renseigné sur l’opportunité d’opter pour un arrêt de longue durée plutôt qu’une série d’arrêts courts, toujours trop courts pour vraiment nous rétablir. Un arrêt long est le seul moyen d’apaiser le stress en profondeur, de quitter la spirale du ressentiment, de retrouver la force d’aller à la rencontre des camarades, d’élaborer ensemble des bilans fructueux… Avec, tout de même, un bémol : après une longue période de retrait, il peut être difficile de franchir le pas du retour à son poste, d’autant plus si l’équipe et les conditions de travail promettent de rester inchangées.

On nous conseille parfois de pousser la démarche jusqu’à faire reconnaître notre arrêt de travail comme l’effet d’un accident du travail voire d’un harcèlement moral. Cela implique de lancer une procédure qui vérifiera la responsabilité du service dans notre burn-out. Au-delà des avantages matériels que cette reconnaissance peut octroyer, la sanction peut avoir un grand impact symbolique, et à l’échelle sociale elle contribue à lutter contre l’impunité des agressions psychologiques systématisées au travail.

Nous nous interrogeons néanmoins sur la lourdeur de cette procédure, rébarbative, souvent très solitaire, nous amenant de fait à ressasser les injustices éprouvées. Si le critère majeur de nos actions reste la construction de liens forts et épanouissants, explicitement orientés dans un projet de société, il faut peut-être inventer une nouvelle manière de mener ces litiges judiciaires ? Popovic trouve crucial de « faire des rassemblements des lieux où l’on s’amuse » : dans la même veine, est-il possible de donner à ces paperasseries un souffle créatif, collectif, rayonnant, déjà grand ouvert vers l’avenir ?

III. Ouvrir la grève comme une fenêtre de rencontre et d’expérimentation

Les mouvements sociaux de l’hiver dernier expriment à leur manière notre désarroi devant la stratégie syndicale traditionnelle. La grève a été à la fois extrêmement tenace, à la fois confrontée à un gouvernement royalement sourd, refusant obstinément de négocier quoi que ce soit. Le doute et l’amertume s’installaient : « c’est long », « la victoire ne vient pas ». Les grèves dures à la SNCF et à la RATP n’ont pas allumé la mèche espérée, et plusieurs secteurs sont restés étrangement atones (industrie, poste, territoriaux,…) : signe que la culture ouvrière y est déjà battue en brèche ? Parmi nos collègues, certain·es hésitent à s’engager dans les grèves en pointillé que leurs syndicats organisent pourtant dans le souci de les ménager ; non parce qu’iels n’adhèrent pas aux revendications, mais parce qu’iels ont retenu de l’expérience des gilets jaunes que ces formes « institutionnelles » restent trop timides, vouées à la défaite.

Pourtant, nous ne pouvons pas nous passer de l’appel des grandes centrales syndicales pour nous mettre en mouvement à grande échelle… Nous nous retrouvons une fois de plus à suivre le calendrier de la CGT, qui ouvre et referme la « récré ». Ou plutôt qui l’ouvre en même temps qu’elle la referme, car ses dissensions internes opaques et son mode d’organisation vertical ne peuvent aboutir qu’à une forme de consumérisme militant. Quel étrange ballet, alors, que celui de nos petites AG de collègues ou de quartier où nous tâchons de comprendre où en est le mouvement, où nous tentons de croire que notre détermination va payer, nous agitant à notre niveau si minuscule… Dans la gueule de bois de fin de mouvement social, nous demanderons-nous si toutes les ficelles n’étaient pas simplement orchestrées par Martinez et consorts ? Ce ne serait pas la première fois que les grands syndicats nous renvoient à notre insignifiance, et osent décider du moment où « il faut savoir arrêter une grève ».

Dans ce contexte, comment croire aux injonctions à « se mobiliser », encore et toujours, dans les formes connues et usées des mouvements sociaux d’il y a vingt, trente, quarante ans ? « Il faut être davantage unis », « convaincre encore les collègues », les messages se suivent et se répètent. Pourtant cette stratégie ne porte pas ses fruits. Elle n’en portera pas, même si nous intensifions nos efforts. C’est la stratégie elle-même qui cloche. Mais comment oser dire à voix haute les doutes que tant de sympathisant·es nous disent tout bas, devant ces camarades si dévoué·es, si généreux·ses, qui veulent absolument nous donner le courage d’aller ensemble au front ?

Il est pourtant de notre responsabilité d’oser porter cette question, et de ne pas laisser un courant stratégique perdant maintenir son hégémonie sur le mouvement social. Nous avons de bonnes raisons de défendre une autre manière d’agir ensemble. Tout simplement parce que la tradition militante-martiale porte en elle un rapport social cohérent avec le capitalisme qu’elle est censée combattre, où la Victoire est vue dans le résultat de notre mouvement (la satisfaction de nos revendications) plutôt que dans la qualité de son processus (la qualité de nos liens).

Le mode de production capitaliste ne voit la richesse que dans les produits du travail (par exemple les biens) : mis sur le marché, ils permettent d’encaisser le fameux bénéfice, essentiel dans la compétition permanente entre entrepreneur·es. Tout le processus qui précède la vente de l’objet n’est pas seulement négligé : il est attaqué. Car la phase de la production, avec les salarié·es qu’elle suppose, est considérée comme un coût, qu’il faut réduire inexorablement pour augmenter les marges de bénéfice. Toutes les initiatives légales possibles sont prises pour étriquer le travail : mécanisation, délocalisation, sous-traitance et précarisation, pressions sur les conditions de travail.

En face, nombre de nos revendications salariales expriment une vision opposée de la production. Le moment du travail est le coeur de notre richesse, car c’est le lieu où les humain·es agissent et coopèrent, mettent leur corps en jeu, expriment leurs arts et métiers, se rencontrent parfois à grande échelle, et apprennent à coopérer. Le produit, résultat de leur travail, vient couronner ce processus comme la cerise sur le gâteau. Mais cet objet, aujourd’hui raflé à la va-vite dans les rayons d’un supermarché, condense et symbolise en fait toute la coopération qui permet aux usager·es de consommer et de vivre. C’est cette coopération sociale qui est notre corne d’abondance.

Dans cette perspective, nous voulons déverrouiller l’accès au travail, et ôter les bâtons qui sont mis par le capital dans les roues de son épanouissement, de son autogestion.

De même quand nous nous « mobilisons » : avant même d’aboutir politiquement au retrait d’une réforme, nous éprouvons le joyeux frisson de ces actes forts et libres qui nous rassemblent en-dehors des canaux du capital. Nous investissons les rues, inventons des actions directes, échangeons avec des salarié·es d’autres secteurs, faisons de la contre-information… Nous agissons et coopérons sur un fil qui est enfin le nôtre : celui du sens que nous voulons donner à notre vie et notre société. Si nous assumons que notre richesse est d’abord dans cette coopération-là, nous nous préoccupons davantage de sa qualité, épaisseur du processus, qualité des relations.

Le résultat le plus important, c’est déjà la reconstruction de nos liens sociaux, qui pourront perdurer même en cas de défaite. En effet, quel que soit l’aboutissement du mouvement, nous savons que nous oeuvrons déjà à enrichir et densifier le terreau social partout, entre collègues, dans le quartier, sur la base d’une question habituellement taboue : « au fond, qu’est-ce que nous venons faire ensemble sur cette Terre ? ». Ce terreau est favorable à toutes les conquêtes sociales, qui se concrétiseront peut-être là où on ne les attendait pas.

A l’inverse, si nous mettons l’accent sur ce « retrait de la réforme » qui intitule tous les tracts, sur cette victoire politique que le capital se délecte de nous refuser, nous glissons dans une ambiance désespérément productiviste et utilitariste, où nos relations se doivent d’être efficaces, où le critère prédominant est quantitatif. Il faut faire nombre, être partout, tout de suite. Et si ça ne marche pas, il faut le faire encore plus !

a) Saisir la grève comme une occasion de rencontrer les indécis·es

« D’un côté je rêvais d‘un blocage total, et en même temps j’avais à coeur que chacun·e des collègues se sente légitime de poser ses limites et puisse trouver une manière de participer à la mobilisation qui lui convienne. »

« (Sachant que le blocage du collège semblait un objectif irréaliste étant donné le niveau de conflictualité dans notre équipe enseignante) d’un côté je voulais faire une grève dure, style « collège mort », et en même temps j’avais à coeur que les collègues profs et surveillant·es qui décident de se rendre malgré tout au travail ne se retrouvent pas dans des situations atroces. Alors, allions-nous prévenir les chefs que nous serons grévistes ? Ainsi ils pourraient modifier les emplois du temps pour que les élèves ne viennent pas, et que les perm’s ne soient pas surchargées. »

Nous aimerions respecter chacun·e dans son processus intime de politisation. Assumons-nous alors une action contraignante pour nos collègues, pour les emmener plus ou moins malgré eux dans le mouvement social ? Ou est-ce que nous priorisons une action plus consensuelle, où chacun.e se sentirait écouté·e ? Entre ce qui semble être des opposés, y-a-il des troisièmes voies ?

Nous pourrions appeler « fantômes » tou·tes ces collègues qui semblent simplement observer les événements, ou attendre que la crise se termine. Quand on les questionne, quand on leur propose de se positionner, iels se dérobent. Cette inertie les expose à « subir » nos actions, et à renforcer l’ordre établi, qui ne cherche qu’à maintenir le status quo : de par leurs pratiques, ces « fantômes » gonflent de fait les rangs de nos adversaires. D’ailleurs, ce sont des proies faciles pour les chef·fes qui, systématiquement, mettent en scène les divisions parmi les salarié·es. Pourtant, leur première intention n’est pas forcément de nous faire obstacle : on devine une confusion intérieure, peut-être stimulée par des peurs. En tous cas, manifestement nos messages ne les touchent pas au premier abord, iels doutent, iels ne voient pas bien où nous voulons en venir.

La norme des « comités de mobilisation » nous encourage (sans réel débat) à ne pas se laisser impressionner par les atermoiements de ces « fantômes », et à oser hâter leur positionnement. « Il n’est plus l’heure de tergiverser : maintenant sortez du bois, prenez forme, apparaissez en pleine lumière ! » Typiquement, nos blocages visent à empêcher leur hésitation de continuer à faire tourner l’entreprise. Pire : on voit volontiers ces silhouettes comme des « jaunes », lâches, hypocrites, qui cachent leur adhésion à l’ordre dominant.

Mais quand nous discutons avec elles et eux, nous voyons bien que c’est plus complexe : souvent, il n’y a pas d’adhésion secrète… Iels ne cherchent pas à cacher leur position puisqu’iels ne la connaissent même pas eux-mêmes : s’iels camouflent quelquechose, c’est plutôt leur désarroi devant leurs propres ambiguïtés. Nous sommes face à ces tiraillements que nous connaissons bien en nous-mêmes, entre deux imaginations opposées qui vivent en nous, mais qui n’ont pas encore eu le temps d’aller au bout de leur « débat ». Alors en attendant, c’est l’imagination héritée, l’habitude, qui prend le dessus et gouverne les actes.

Alors, comment aborder ces indécis·es ? Bousculé·es par certaines de nos actions, iels peuvent y trouver aussi bien des coups de pouce pour basculer de notre côté, que des pressions irrespectueuses, radicalisant leur soutien aux adversaires.

Nous sommes souvent mal à l’aise devant cette injonction à bousculer les fantômes. Parce qu’elle part du principe que ces personnes ont déjà pris connaissance des tenants et des aboutissants du conflit social en cours. C’était peut-être vrai à une époque où la culture ouvrière était répandue et où les communautés de travail étaient stables. Mais aujourd’hui, dans le néant médiatique et l’extrême mobilité des salarié·es, les pré-requis théoriques du conflit sont souvent l’apanage d’une minorité de camarades documenté·es, et/ou syndicalistes. Les mouvements sociaux démarrent souvent brutalement, « on passe à l’action », alors qu’aucun processus de débat digne de ce nom n’a été préalablement construit auprès des collègues ou des usager·es.

S’il est trop tard pour mener une en-quête préalable, il est peut-être toujours temps de la démarrer d’urgence au milieu du conflit social. La grève nous donne les moyens temporels d’aller à la rencontre des un·es et des autres, de recueillir leurs questions et arguments, pour élaborer des vraies réponses, plutôt que de les mitrailler de ces tracts qui ne parlent qu’aux convaincu·es. C’est aussi l’occasion d’aller parler avec les organisations des usager·es (par exemple syndicats lycéens), avec lesquelles en temps normal nous n’avons aucun contact.

b) Saisir la grève comme une occasion de rencontrer les usager·es et de créer une meilleure manière de travailler

« D’un côté je voulais absolument tenir la grève dans un mouvement social long, et de l’autre côté j’avais à coeur d’offrir aux élèves des conditions qui leur permettent d’avancer vers les examens de fin d’année… »

« J’aurais aimé les soutenir, leur garantir un cadre de travail même si nos cours n’avaient pas lieu. Mais je ne m’y consacrais pas réellement. Trop de choses, les journées d’action et m’occuper de mes enfants en fin de journée ne me laissent pas de temps pour imaginer un cadre, éditer, fournir les documents… »

La contradiction entre l’impératif d’une action déterminée et notre souhait de prendre soin de nos usager·es est une belle question. Au lycée, les usager·es peuvent prendre part au mouvement et donc être abordé·es comme des camarades, des fantômes ou des adversaires. Au collège, le rapport aux usager·es embrasse davantage les parents, que nous croisons moins souvent, et qui pour certain·es ont du mal à appréhender les enjeux de la politique française. Face à ce type d’usager·es, notre responsabilité de grévistes est d’autant plus aiguë.

« Ces dernières semaines de mouvement des retraites, les quelques jours où je revenais travailler je constatais que les élèves étaient plus agité·es que d’habitude. De toute évidence, la grève morcelait leur quotidien et balayait les points de repère que nous nous attelions patiemment à construire pour ce public singulièrement fragile. Comment faire pour assumer l’interruption du service, et en même temps exprimer justement notre attachement à la qualité d’une activité que le capitalisme est en train d’abîmer ? »

Lors de nos grèves, les usager·es trépignent. Même quand iels « nous comprennent », iels ont un voyage en train à faire, ou un bac à préparer, et la seule réponse que nous leur apportons, les yeux baissés, est qu’iels doivent prendre leur mal en patience parce qu’iels sont, en quelque sorte, les dommages collatéraux de l’histoire. Pour nous, ce serait un crève-coeur de s’arrêter là. Cette position est tragiquement insatisfaisante, elle n’est pas du tout à la hauteur de la vision du rapport social que nous défendons en nous mettant justement en grève.

Nous voulons dépasser une approche uniquement négative de la grève, comme simple « blocage de l’économie ». Prenons la mesure de nos actes ! Pour une fois, nous osons payer pour libérer ensemble notre temps et pour se retrouver autour d’une vision de la société. Qu’allons-nous faire de ces journées exceptionnelles ? Simplement « tout suspendre » ? Attendre sur un piquet de grève, envahir les rues en défilant platement, diffuser des tracts pour qu’à la prochaine journée prévue, il y ait encore plus de gens qui fassent blocage et se retrouvent comme nous à marcher en rond dans la rue ? Ce serait un mouvement de croissance par le vide. Quel ennui !

Nous envisageons une autre façon d’emplir nos grèves. Manifestations et AG restent importantes pour nous fédérer, mais en amont nous pouvons développer une autre présence autour de notre lieu de travail – en attendant d’avoir le rapport de force suffisant pour l’occuper. Nous pouvons voir la grève comme une occasion extraordinaire de retrouver une souveraineté sur notre activité. Elle offre une disponibilité collective pour toutes les tâches qui sont justement attaquées et niées par notre hiérarchie. Elle nous permet ainsi de vivifier tout de suite nos perspectives d’une meilleure organisation du travail, d’un autre rapport social.

Par exemple, prendre enfin le temps de se parler entre collègues : partager le sens que nous donnons à notre travail, partager une analyse de l’état du rapport social dans notre entreprise. Ou encore, à défaut de pouvoir les « servir », rencontrer enfin librement les usager·es, prendre le temps de leur raconter la réalité du service, et récolter leurs témoignages sur ce qu’iels vivent quotidiennement à notre contact… Le simple fait de diffuser personnellement des tracts expliquant le sens de notre mouvement, devant notre lieu de travail habituel, aux usager·es qui nous reconnaissent, provoque déjà de très nourrissantes discussions informelles. Tous ces espaces de parole de base, qui font la qualité d’une coopération, seraient essentiels dans un mode de production révolutionné… Mais dans la course à la productivité capitaliste, ce sont généralement les premiers à sauter.

La grève peut même être une fenêtre d’expérimentation d’une autre manière de réaliser notre travail habituel et d’apporter le service attendu par les usager·es. Par exemple, un·e prof peut inviter parents et élèves à des cours expérimentaux, au musée ou dans la nature environnante, goûtant et faisant goûter à des pédagogies alternatives, faisant vivre une réflexion sur la société… Cheminot·es et professeur·es peuvent aussi participer à la mise en place de grilles d’entraide entre usager·es (covoiturage, soutien scolaire entre élèves), qui perdureront après le mouvement…

Bien sûr, la grève nous prive de notre outil de travail, qui reste pour le moment aux mains de l’État ou du capital. Si nous travaillons quand même, nous le faisons alors bénévolement : saisissons ce bénévolat comme une liberté d’initiative qui nous est justement interdite en temps normal. Et dans cet inévitable bricolage, nous pouvons peut-être justement découvrir et structurer une auto-organisation qui nous rendra plus indépendant·es et plus fort·es ensemble lorsqu’il faudra réintégrer notre emploi du temps habituel.

FIN

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