Dans notre entreprise Plein Jour nous avons donné du temps pour repenser notre implication dans la société. Ça nous a formé.es, nous sommes motivé·es pour agir.
Comment allons-nous alors partager notre détermination et notre enthousiasme avec les personnes qui n’ont pas suivi le même chemin que nous ?
Pourquoi cet atelier ?
Dans les deux premiers ateliers nous avons travaillé à renouveler nos façons de nous imaginer nous-mêmes au sein de la société. Ici nous mettons ces conquêtes à l’épreuve. Que se passe-t-il lorsque nous cherchons à partager nos imaginaires, notre engagement, avec tout le monde ? Comment accueillir ce que pensent les personnes que nous rencontrons ? Que pouvons-nous apprendre d’elles ? Se sentiront-elles concernées par ce que nous avons à leur dire ?
Leurs visions de la société sont la plupart du temps bien différentes de celles que nous avons construites au sein de Plein Jour. Nous découvrons alors que nous sommes encore largement enfermé·es dans nos visions à nous. Comme beaucoup de militant·es, nous finissons même par nous voir comme un îlot flottant au sein d’une mer d’incompréhension ! Sectaires, sans le vouloir !
Travailler les façons dont nous nous mettons en relation avec les personnes que nous rencontrons est devenu une nécessité pour nous.
La démarche proposée :
Nous faisons entre nous du théâtre. Nous improvisons toutes sortes de scènes, où la question de nos manières de nous impliquer dans la société vient sur le tapis, et dans lesquelles chacun·e peut intervenir. Les autres participant·es à l’atelier observent et écoutent.
A la fin chacun·e dira ce qu’iel a remarqué : les moments où il y a eu un début de partage, les « autismes » qui nous collent à la peau, les erreurs commises et ce qu’elles nous apprennent.
Cet exercice nous prépare à faire la même chose en situation réelle : avec nos proches, dans notre boulot, dans la rue.
Un exemple : une pièce de théâtre inventée à partir de différentes expériences vécues dans les rencontres Plein Jour.
I. La mise en scène
Un repas de famille. Autour de la table : la mère, le père, leur trois enfants Loïc Tom et Gina, et la bonne-amie de Loïc, Sandrine. Tom fait partie d’un groupe nommé Plein Jour, inconnu dans la famille.
Loïc annonce une grande nouvelle : Sandrine est enceinte !
Iels ont décidé de se trouver un appartement, et de vivre ensemble.
Après le moment de surprise et d’émotion la conversation en arrive à la politique. En voici quelques extraits :
La mère
Sandrine, je suis heureuse de devenir ta belle-mère. Je sais que tu vends des parfums dans un grand magasin. Dis-moi, que penses-tu de ton métier ?
C’est tout de même un domaine soigneusement réservé aux femmes, ça me questionne.
Sandrine
Ben… j’aime mon travail. Les rapports avec les clientes. Vous savez, les parfums, c’est délicat, ça touche l’intimité, c’est artistique de contribuer à la beauté féminine. Et moi, je connais mon métier, j’ai des compétences que je peux mettre à leur service. J’en suis assez fière.
La mère
Tu ne penses pas que l’obligation d’être belle fait partie de la soumission qui est imposée aux femmes partout dans notre société ?
Sandrine
Heu… je ne vois pas d’obligation… Les parfums, c’est subtil, ça fait partie du charme féminin d’être attentives à cet aspect important de leur beauté.
Le père (à part )
Il faut que j’aille au secours de ma femme.
(à Sandrine)
Sandrine, tu ne trouves pas que ces soi-disant « grandes marques », comme Dior ou Chanel, ne font que gagner des fortunes sur le dos des femmes, en flattant leur vanité, et en leur martelant avec la pub qu’elles doivent absolument être dans les normes ?
Sandrine
Ces marques font des produits de haute qualité, je suis mieux placée que vous pour le savoir.
Dites-voir, toutes vos questions, là, c’est pour vérifier si ce que je pense est conforme à la morale familiale ?
Loïc (à part)
Là il faut que j’aille au secours de ma bien-aimée.
(à Sandrine)
Tu as un beau métier. Je suis fier de toi.
Tom (à part)
Hou-là-là, c’est le moment d’intervenir.
(à ses parents)
Je trouve que vous n’êtes pas beaucoup à l’écoute de Sandrine. C’est quand même à elle de savoir le sens, social ou non, de ce qu’elle fait, vous ne pensez pas ?
Le père et la mère
Loin de nous de vouloir imposer nos opinions à Sandrine ! Nous voulions seulement savoir comment elle se situe face aux questions sociales. Elles nous concernent tous de près, et elles sont toujours passées sous silence !
Gina
Arrêtez de vous disputer comme ça ! Nous sommes là pour fêter une bonne nouvelle, non ?
Tom
Non, Gina, ce n’est pas une dispute. C’est humain de partager ce que nous pensons de comment nous participons chacun et chacune à produire ce qu’il nous faut pour vivre. Parce que nous sommes toutes et tous impliqués dans une immense coopération sociale, humaine !
Sandrine
Coopération sociale ? C’est quoi ça ?
Tom
Tu travailles dans une grande entreprise : elle distribue des produits fabriqués partout dans le monde. N’est-ce pas extraordinaire, si on y pense ? Et si tu veux t’acheter des chaussures, tu vas en trouver dans le magasin d’à côté. Ce n’est pas parce que nous y sommes habitués que j’oublie de m’émerveiller de ça !
Sandrine
Moi, je vois plutôt que je travaille pour gagner ma vie. Dans la belle entreprise de tes rêves, je n’ai rien à dire, qu’à obéir. Et surtout le samedi, c’est long, beaucoup de clientes, et toute la journée en talons hauts. Même une pause de cinq minutes, pas question.
Tom
Justement, demander des pauses, ne serait-ce pas une belle revendication, pour commencer à lutter?
Sandrine
Si je le faisais on me regarderait de travers, du genre : « Elle s’imagine quoi, celle-là ? ».
Quand ils ont décidé de prolonger l’ouverture les jeudis jusqu’à 21h, on n’a rien eu à dire.
Tom
Et s’ils décidaient d’ouvrir le dimanche ?
Sandrine
Alors là, ce serait dur pour moi, surtout quand j’aurai un bébé. Mais que voulez-vous, c’est la vie moderne, les gens n’ont plus le temps d’aller faire leurs courses en semaine. Il faut s’adapter à l’évolution, il faut aller avec son temps.
Tom
Mais attends, si vous autres, vendeuses, vous ne vous mettez pas ensemble pour obtenir des améliorations, ou même pour avoir votre mot à dire sur la marche du magasin, vous serez exploitées toute votre vie.
Sandrine
J’aimerais t’y voir, toi, le beau donneur de conseils. Tu ne te rends pas compte de la pression que nous subissons. Nous n’avons pas une minute pour parler de tout ça.
Et même si nous avions le temps nous n’en parlerions pas.
Le père
Et les syndicats ? Ils sont là pour ça, non ?
Gina
Papa, tu rigoles. Si les syndicats étaient capables de faire quelque chose, ça se saurait.
Sandrine
J’en ai entendu parler, du syndicat. Mais, vous savez, ce serait du travail, des réunions, j’ai déjà bien assez de travail comme ça, avec en plus les commissions, la lessive… et mon mari !
Le père
Le ménage… c’est bien ! Mais il n’y a pas que ça dans la vie ! Ne pensons pas toujours qu’à nos problèmes personnels ! Il y a des injustices énormes dans le monde, la catastrophe du climat, les milliers d’enfants qui meurent de faim! Si nous ne prenons pas tous ensemble les choses en main, nous allons à un désastre planétaire !
Sandrine (sa voix se met à trembler)
Ah, c’est trop, tout ce que me dites sur la société… vous me harcelez, vraiment ! Je sais, tout n’est pas rose dans ce monde, loin de là. Je vois tout ça à la télé, et ça me fait peur, ça me fait mal. Chacun fait ce qu’il peut, avec ses moyens. Il y a aussi des gens formidables, vous savez.
Le père
La question qui nous est posée à tous, c’est : que faisons-nous pour changer la société ?
Moi, je milite à la France Insoumise de Mélenchon : l’humain d’abord !
Gina (à Sandrine )
Laisse-le parler. Il est à l’aise, il travaille à mi-temps dans l’informatique.
Tu gagnes combien, déjà, Papa ?
Le père
Je gagne 1.800 euros brut.
Sandrine
C’est plus que ce que moi je gagne à plein-temps. Je vois que vous avez le temps de venir prêcher aux gens ce qu’ils devraient faire.
Tom (il éclate)
Ah, que cette façon de parler de notre engagement dans la société me rend malheureux !
Nous ne nous écoutons pas vraiment, tout le monde est en concurrence, comme dans la société. Chacun défend son morceau contre les autres, on dirait que vous défendez chacun votre équipe de football préférée, ou quoi ?
Vous ne voyez pas que nous fabriquons tous une mauvaise ambiance, où nous ne faisons qu’entretenir la peur ? La peur de nous confier ce que nous avons vraiment à nous dire !
Quel gaspillage ! Même moi, ce que je voudrais tant vous dire, je le cache aussi peureusement dans mon cœur, comme vous tous ! Je m’en veux de ne même pas arriver à faire plus que protester contre cette discussion bâclée.
Gina
Comme c’est attendrissant ! Il va se mettre à pleurer aussi.
Loïc
Tu es dure, Gina. Je pense aussi que nous mettons tous, chacun à notre façon, beaucoup de générosité dans ce que nous faisons, au boulot, mais aussi en famille, et partout dans la société.
Et nous ne sommes pas dupes, nous savons bien que les conditions sont injustes.
Le père
Ce n’est pas avec ce genre de considérations sentimentales que nous allons pouvoir changer la société. Tout le monde fuit la vraie question : comment abattre le pouvoir des financiers !
La mère (au père)
Ça fait trente ans que tu répètes les mêmes choses, et rien ne bouge. Toi-même, tu ne vois toujours pas quand la vaisselle s’accumule et que personne ne s’en occupe. Alors c’est bon. On a compris.
Gina
Haha ! Nos ancêtres ne savent pas eux-mêmes où ils vont. Et nous alors, allons-nous faire mieux ?
II. La discussion qui a suivi
Cette discussion est fabriquée à partir des leçons que nous avons tirées de plusieurs ateliers « théâtre-enquête » que nous avons joués. Notre but ici est de rendre compte des questionnements et remarques que ces jeux de théâtre ont fait apparaître parmi nous.
Robert En jouant Tom je me suis débrouillé comme j’ai pu. Mais je ne suis pas content de moi. Je suis tombé dans le piège de vouloir enseigner des trucs, je me suis énervé, j’ai critiqué l’ambiance familiale… du haut de la position de celui qui comprend mieux que les autres ! Je n’arrive pas à imaginer une manière d’être qui joue plus le jeu avec les autres. Avec les autres comme ils sont. Franchement, je suis découragé.
Eric Tout cela montre que nous ne sommes pas au clair sur ce que nous voulons lorsque nous
nous adressons aux gens. Tout le temps. Dans nos familles, mais aussi dans nos journaux. Et nos actions militantes : tout le monde s’en fout.
Zina En fait, dans la plupart des conversations, nous avons de la peine à parler des choses qui comptent, à avouer nos détresses les plus profondes. Que nous ayons l’expérience de Plein Jour ou non. Nous vivons dans un déni constant des violences sociales, et nous le savons. Nous nous replions sur nous-mêmes, au lieu d’ouvrir nos cœurs.
Eric Comment alors percer une carapace qui est d’abord la nôtre ? Nous venons avec des idées d’un autre monde ! Je ne sais plus quoi faire. Ou bien j’essaie de convaincre, de forcer le passage, ce qui est perdu d’avance et ne me plaît pas du tout, ou bien je me borne à écouter, comme vaincu.
Rachel C’est dramatique, Eric, je suis d’accord avec toi. J’ai commencé à m’engager pour la transformation de la société, c’est pour moi le début d’une merveilleuse aventure ! Eh bien, c’est justement depuis ce changement dans ma vie que je me suis retrouvée complètement séparée de la majorité des gens ! Par le fait même d’avoir découvert une vraie possibilité de vivre en plein jour avec eux. C’est le comble.
Retrouvons une vie enfin sociale, quoi ! En construisant ensemble nos vies dans la société. C’est bien notre affaire à toutes et tous, non ? Ils ne comprennent pas que j’y croie, et ça me sépare d’eux. C’est ça notre drame !
Boris C’est vrai, pourquoi ils ne nous comprennent pas ? Pour moi c’est un vrai mystère. Qu’est-ce que les gens veulent, au fond ? Qu’est-ce qui les fait bouger ?
Zina Moi j’aime bien cette Sandrine. Elle est directe. Simple. On sent qu’elle est généreuse, qu’on peut compter sur elle. Elle a une vue nuancée des choses, elle vit dans le monde concret, tel qu’il est, on ne peut pas l’embobiner avec des bonnes paroles.
Rachel Oui, elle nous met à nu devant la question : qu’avons-nous vraiment à lui dire ?
Pour qu’elle puisse se voir au quotidien devenir Actrice de la transformation sociale ?? Peut-être que tout ce que nous travaillons ensemble ne peut lui apporter strictement rien de praticable ?
Eric Moi, franchement, quand je constate qu’en face il n’y a pas spécialement d’intérêt pour ce que nous avons à dire, je laisse tomber. Chacun évolue à son rythme, je respecte.
Boris Eh bien, pas moi. Je VEUX briser la conspiration du silence. Je veux prendre ouvertement du temps pour donner de la place à ce partage : parler de ce que nous faisons dans la vie sociale. C’est le début d’une reconquête essentielle pour moi. Nous vivons une époque où on ne parle pas du sens existentiel, personnel, de nos vies dans la société. Nous sommes habitués à vivre dans un cadre qui nous est imposé : « Circulez, IL N’Y A RIEN À DIRE ! ». Nous n’avons même plus les mots pour nous parler de ce qui nous concerne. Nous sommes devenus des mollusques sans squelette !
Rachel Finalement, tout l’art que nous avons à apprendre est peut-être l’art d’aider les personnes à
exprimer jusqu’au bout ce qu’elles pensent ? Déjà en étant juste très attentifs à ce qu’elles cherchent à dire, à dévoiler ? Même quand elles esquivent les questions que je pose, même quand elles cherchent à me baratiner. Je ne m’arrête plus à ça. Je m’accroche à ce que j’ai appris de plus important à Plein Jour : dans toute discussion mon interlocuteur cherche vraiment à construire quelque chose avec moi. Je veux prendre ça de plus en plus au sérieux ! Nous sommes toutes et tous maladroits, nous cachons ce dont nous avons peur, c’est humain.
Bien sûr ça m’arrive encore de me laisser capter par les tentatives de noyer le poisson, et ça me rend folle ! Je veux avancer direct. En faisant plus confiance : nous sommes toutes et tous en train de nous débattre dans le même bain, c’est ça la réalité ! Partager gratuitement, sans projet de changer les gens, juste par intérêt pour eux, et du coup aussi pour moi-même. Notre but est déjà là, au présent, dans ce chemin. J’aime vivre ça.
Zina Moi aussi. Ah, là, Rachel, tu fais avancer le schmilblick, merci ! C’est ça que je veux vivre tous les jours. C’est en parlant avec d’autres du sens de ma vie sociale que je commence à me dire finalement aussi à moi-même ce que j’en pense. Pour les personnes que je rencontre, je suis sûr que c’est aussi vrai.
Robert Mais oui ! C’est pour ça que je n’ai pas réussi à créer l’ambiance que j’aurais aimé contribuer à créer ! J’aimerais bien rejouer la scène.
Eric Pourquoi pas, mais ça pose quand même la question : se dire le sens de nos vies sociales,
ÇA NE SUFFIT PAS ! Ce n’est pas comme ça que nous allons transformer la société ! Ça reste limité au développement personnel, ça peut durer des centaines d’années…
Nous stoppons là le jeu. Qu’avons-nous appris ? Cette dernière remarque d’Eric ne nous fait-elle pas retomber, paf !? Comme si nous n’avions rien appris dans les ateliers 1 et 2 ? Nous avons fait exprès de finir sur cette question à laquelle notre No1 n’avait pas répondu clairement : notre démarche ouvre-t-elle un véritable processus de transformation SOCIALE ? Ou piétine-t-elle encore à l’intérieur des limites du « développement personnel » ? A vous, lectrices, lecteurs, de nous dire ce que vous en pensez, et de continuer le jeu avec nous, nous comptons sur vous.