Plein Jour https://pleinjour.poivron.org Un site en construction Fri, 22 Jan 2021 21:16:27 +0000 fr-FR hourly 1 Apporter de l’eau claire aux tourbillons du mouvement social https://pleinjour.poivron.org/2020/11/11/apporter-de-leau-claire-aux-tourbillons-du-mouvement-social/ Wed, 11 Nov 2020 21:57:51 +0000 https://pleinjour.poivron.org/?p=191 Février-septembre 2020, Grenoble

En février 2020, deux salariés grenoblois de l’Education Nationale (pas de même statut ni du même établissement), diversement engagés dans les conflits sociaux en cours depuis quelques semaines, ont partagé leurs réflexions en suivant le protocole « Caisse de Résonance » du réseau Plein Jour. Le texte qui suit ne relate pas le témoignage qu’ils ont partagé au début de leurs entretiens. Il se limite à consigner l’étape finale de leur rencontre : quelques leçons stratégiques et conceptuelles vers lesquelles peuvent converger le vécu des deux travailleurs, et qui sont peut-être généralisables à toute démarche d’Acteur Social. Ces leçons ne se prétendent ni « scientifiques » ni exhaustives. Elles suivent le fil théorique développé par Plein Jour dans son travail de recherche vers le coeur de la coopération sociale.

SOMMAIRE

I. Les initiatives de l’Acteur Social sont des plumes, magnétiques

a) Orientées vers notre étoile, nos initiatives sont aussi en paix avec ce qui est
b) Retirer à l’adversaire le privilège de capter notre attention, et se tourner vers nos allié·es
c) Bâtir immédiatement un noyau de relations de confiance, donner au mouvement une ossature fédérale-organique

II. Sur l’arête des moments chauds : garder un rythme souverain et oser battre en retraite

a) Renforcer la clarté intérieure dans les moments chauds
b) Oser se mettre en arrêt : une retraite stratégique dans la guerre psychologique de classes

III. Ouvrir la grève comme une fenêtre de rencontre et d’expérimentation
a) Saisir la grève comme une occasion de rencontrer les indécis·es
b) Saisir la grève comme une occasion de rencontrer les usager·es et de créer une meilleure manière de travailler

I. Les initiatives de l’Acteur Social sont des plumes, magnétiques

Chaque être humain est responsable de son bien-être personnel, de sa vie professionnelle, de sa famille… et de la société toute entière. Quand nous prenons conscience de notre rôle d’Acteur social ou d’Actrice sociale, la destinée planétaire résonne comme un frisson tout le long de notre échine : elle nous étreint, nous passionne et nous désespère à la fois. Car nous n’avons que deux mains, nous ne sommes que des individus ! Des miettes à l’échelle de la société humaine, qui demande pourtant à être transformée d’urgence… Nos initiatives nous paraissent tellement dérisoire!

Cette contradiction est criante dans les mouvements sociaux, où nous osons nous mettre personnellement en jeu, mais où tant de choses semblent nous échapper, surtout dans une époque où les défaites s’accumulent. Nous voyons bien que nous ne faisons que larguer des plumes sur l’équilibre du monde.

Et pourtant, nous voulons croire que certaines dispositions, notamment intérieures et relationnelles, chargent d’un magnétisme particulier nos plumes à retardement.

« Le sort de ce monde est entre nos mains. Donc entre les miennes ! Cet enjeu vibre à tout rompre au fond de mon coeur, comme une question nucléaire, comme le cristal d’une larme, comme une immense étoile qui oriente mes pas. J’agis inspiré par le feu de cette étoile, et c’est ce qui rend décisif chacun de mes gestes. Mais je ne suis pas identique au feu, je suis plutôt poussé par ce feu comme une brise, et j’épouse aussi les limites terrestres de mon être, qui a besoin de respirer, qui a parfois sommeil, qui a besoin de temps pour entrer dans une Histoire ou un Amour. Mes pas vers mon étoile sont légers, non-volontaristes – ce sont des pas de danse. »

a) Orientées vers notre étoile, nos initiatives sont aussi en paix avec ce qui est

Quand ils éclatent sur notre lieu de travail, les conflits sociaux bouleversent ses routines : ils ouvrent des situations inattendues face auxquelles chacun·e doit inventer sa réaction sur le vif. En général, cette improvisation déstabilise les convivialités habituelles et démasque les positions latentes et les rapports de force réels. Certains aspects de cette réalité masquée peuvent être un choc pour nous. Certain·es collègues ou usager·es se révèlent faire partie du camp adverse, ou profondément indifférent·es à nos batailles. Certain·es adversaires se révèlent capables d’agressions qui nous laissent bouche bée. Nos propres ressources de lutte (structures de solidarité, compétences tactiques,…) se révèlent parfois dramatiquement limitées face à l’intensité de l’affrontement.

« J’étais déçu qu’il n’y ait pas plus de désir [de la part des élèves] de parler de ce mouvement social, de m’interroger sur mes motivations à faire grève semaine après semaine, de construire avec moi comment nous pourrions faire pour qu’il·le·s puissent avancer… »

Mais nous pouvons voir ce soudain dévoilement social comme une chance : nous pouvons chevaucher le conflit comme une enquête à lui seul. Il nous renseigne sur l’état de nos forces, individuelles et collectives. Il dévoile les stratégies adverses et nous donne l’occasion de conscientiser les nôtres. Nos adversaires nous placent devant des défis dont nous allons sortir grandi·es. Les insuffisances constatées ne sont pas des poids mais des informations sur la carte des chantiers à lancer. « Je ne perds jamais : soit je gagne soit j’apprends » (Nelson Mandela).

Nous avons appris que le progrès social n’est pas linéaire, c’est une ligne brisée qui reflète un mouvement dialectique : conquêtes de la classe salariale, contre-offensives de la classe dominante.

Attendons-nous aux contre-offensives. Même quand elles sont carrément militaires, et peut-être particulièrement dans ces moments-là, gardons en tête qu’elles ne sont pas définitives : elles ouvrent une nouvelle phase, elles initient les moments froids, que nous pouvons habiter par des bilans et d’autres en-quêtes. Nous préparons alors patiemment notre prochaine initiative.

Si nous abordons les événements ainsi, nous avons moins d’attentes et plus de curiosité pour ce que nous allons rencontrer. Nous nous exposons moins aux déceptions qui, lorsqu’elles sont intenses et multiples, peuvent nous déstabiliser profondément. C’est pourquoi, face aux événements de la lutte, notre attitude intérieure – constituée par un faisceau de concepts et d’imaginations que nous reconnaissons comme objets de travail – fait partie des ressources concrètes dans le rapport de forces.

Cette attitude intérieure est un chantier permanent, y compris en moments froids. Mes premières adversaires sont les voix intérieures qui, au quotidien, énoncent des exigences « irréelles » et pointent mes « nullités » face à elles. « Je me dis souvent « ouah ! c’était nul comme cours ! il·le·s se sont fait chier ! il·le·s n‘étaient pas dedans du tout ! » »

Les idéaux que j’énonce pour moi-même me mettent en guerre contre ma propre incapacité à les incarner pour le moment. Par extension, ils m’amènent sans le dire à la même intransigeance envers mon entourage. Ainsi, même un idéal de paix peut me mettre en conflit avec le monde.

A nous de construire les clés de lecture qui permettent de comprendre et aimer ce qui existe, dans ses imperfections et ses drames, et d’y repérer finement nos appuis. Ainsi nous assumons l’héritage de l’Histoire humaine, et nous agissons à partir de ce qui est, tout en vivifiant la boussole révolutionnaire de notre action. Comme dans la démarche inter-culturelle : nous rencontrons d’abord l’Autre là où iel se trouve, avant d’espérer qu’iel soit ailleurs. Et je me rencontre moi-même là où je me trouve, avant d’espérer être ailleurs…

A moi de pratiquer quotidiennement des introspections ou méditations sur une base de bienveillance envers ce qui se passe dans mon corps, envers l’étape où je me trouve aujourd’hui, nommant les progrès déjà accomplis. Je développe ma compassion pour ma douleur : elle éclaire un motif qui vit en moi (si l’idéal est une expression exacerbée de ce motif, « teintée de toute-puissance », celui-ci est aussi une source d’énergie de laquelle naît l’action…).

La Communication Non-Violente (CNV) propose de se remémorer la dernière fois que ce motif (ou « besoin ») a été satisfait pour moi, de ressentir l’énergie qui me baignait alors, et dans cet élan, de concevoir le prochain PPPP : « Plus Petit Pas Possible » pour concrétiser à nouveau ce motif. Le PPPP implique justement de dépassionner mon constat des forces en présence, des circonstances extérieures, de l’état du rapport de force.

b) Retirer à l’adversaire le privilège de capter notre attention, et se tourner vers nos allié·es

Dans leur processus de dévoilement, les mouvements sociaux nous amènent à nous confronter à nos chef·fes, et à découvrir leur combativité. Ces personnes avec lesquelles nous avions des relations de collaboration souvent distantes mais quand même régulières, souvent polies et plutôt fonctionnelles, se révèlent brusquement capables d’agir de manière irrationnelle et cynique. Les rapports de classe sont mis au jour.

C’est un choc. Comme quand, enfants, nous réalisions que les adultes pouvaient être de mauvaise foi contre nous : non seulement nous vivions l’humiliante frustration de ne pas être écouté·es jusqu’au bout, mais l’aura d’objectivité de ces grandes personnes s’écroulait d’un coup… Et en même temps, nous découvrions notre illégitimité structurelle : nous étions sans recours, car les dominants peuvent à loisir écrire l’Histoire avec leur version officielle. De quoi enrager.

C’est un choc parce que les masques tombent. En société capitaliste, ce trouble est forcément récurrent, car la logique du rapport social (concrète) est toujours camouflée sous un vernis culturel (abstrait). Attendons-nous à trouver dans la société, comme à l’intérieur de ses individus, un conflit entre les imaginations claironnées (abstraites) et les imaginations qui sous-tendent l’action concrète (donc le rapport social). Enfants, nous « devenons grands » quand nous comprenons que nos figures tutélaires sont elles aussi, comme tout le monde, en proie à ce genre de conflit intérieur – et quand, cessant de leur implorer plus de cohérence, nous nous mettons simplement à agir. Comme il se dit en CNV : « obéir et se rebeller sont les deux faces d’une même attitude, où nous voyons autrui comme tout-puissant, et où nous lui abandonnons notre autonomie. Ne lâchons jamais notre pouvoir. »

Dans le cadre de négociations, il peut arriver qu’une délégation soit reçue par le ou la chef·fe ; cette rencontre peut être utile pour récolter les points de vue et les informations de la hiérarchie. Mais en entrant dans son bureau, il nous faut être préparé·es à la chute des masques. Nous pouvons prendre l’initiative d’un échange authentique, sans pour autant nous y accrocher. Car bien souvent, les chef·fes sont immergé·es dans leur propre réalité, pleine de contraintes stressantes (impératifs de rendement, angoisse d’une perte de contrôle sur les ressources sociales dont iels ont la responsabilité…) : iels ne sont pas en mesure d’entrer réellement en communication. Le conflit d’intérêt est trop grand pour que se déploie une parole sincère ; leur but à travers ce dialogue n’est alors pas de comprendre ensemble, mais de gagner.

Face à l’éventuelle mauvaise foi de notre interlocuteur·ice, nous pouvons reformuler ses propos et demander sur quels éléments iel s’appuie. Si malgré cela le dialogue n’est toujours pas constructif, apprenons à nous retirer brièvement pour consulter notre collectif, voire à quitter la séance en demandant la poursuite de l’échange par écrit. Ne restons pas longtemps dans une situation où le face-à-face est stérile, car c’est aussi une situation de pression psychologique.

Devant une attitude agressive, il est tentant mais contre-productif de s’obstiner à se faire entendre et à rétablir le dialogue. Inutile de chercher les bonnes réparties, surtout quand il n’y a aucun témoin. Inutile même d’écrire des textes d’interpellation. Trop souvent, nous sommes hypnotisé·es par la confrontation directe avec l’adversaire, nous voulons avoir une portée sur lui, le convaincre, obtenir excuses et reconnaissances. Retirons-lui le pouvoir de capter notre attention et tournons-nous plutôt vers nos allié·es. Bâtissons notre mouvement, nos actions, sur nos propres bases.

c) Bâtir immédiatement un noyau de relations de confiance, donner au mouvement une ossature fédérale-organique

Les mouvements sociaux naissent aujourd’hui dans un contexte de précarité, de mobilité, de délitement du tissu social. La lutte de classes tend à prendre l’apparence illusoire de « cas individuels » (burn-out, harcèlement,…). Les syndicats ne trouvent plus dans les entreprises les communautés informelles pré-existantes sur lesquelles ils s’appuyaient aux temps où leur stratégie classique était payante.

Quand les grèves émergent malgré tout, les comités de mobilisation semblent souvent fragiles et peu expérimentés ; beaucoup se dissolvent brutalement quand la contre-offensive met fin à la bataille… Alors qu’en réalité une nouvelle phase du conflit démarre. C’est la phase lancinante de « l’anti-rep », où des camarades souvent trop isolé·es doivent s’atteler aux conséquences psychologiques et juridiques de leur « montée au front ».

Dans ce contexte, apprendre à construire du collectif (« des liens organiques ») est une tâche immense et cruciale.

Cette construction doit démarrer tout de suite, sans attendre le prétexte des grandes mobilisations. Sans même attendre aucun prétexte : nous nous rencontrons justement gratuitement. Nous allons boire des coups après le boulot, ou nous mangeons ensemble à midi, par exemple une fois par semaine. Dans certains cas, où nous nous sentons particulièrement isolé·es, le PPPP consiste à partager ces moments d’abord avec une seule personne, avec laquelle nous pressentons des affinités. Avec laquelle nous pouvons parler du fond, de nos sensibilités dans le quotidien du boulot (ou du quartier…), de la couleur que nous rêvons personnellement pour un Projet Social, bref, de ce qui vibre en nous. Nous commençons ainsi à bâtir un noyau de relations de confiance, et ce noyau s’élargira progressivement, tranquillement.

Si ce noyau pré-existe au moment chaud où « éclate » le conflit social, alors nous agissons avec une réactivité d’un autre ordre. Chaque événement donne lieu à des débriefings impromptus entre personnes qui ont un socle de valeurs et de références en commun. Et « en manifs, de simples coups d’oeil entre nous transmettent les informations » (comme le racontent des groupes d’action directe). Ainsi la créativité collective tourne à plein régime.

C’est le début d’une structuration efficace du mouvement social : une structuration fédérale. Les AG et les initiatives collectives franchissent un saut qualitatif quand chacun·e y prend part non pas comme un individu « qui vient voir » mais comme participant·e préalablement et durablement organisé·e dans un cercle restreint, lui-même inscrit dans un cercle un peu plus large, et ainsi de suite.

Il n’est jamais trop tard pour constituer ce noyau, y compris lorsque le conflit social touche à sa fin et que la répression commence à se déployer. Loin de se laisser démoraliser par les atours laborieux de « l’anti-rep », on peut saisir cette phase « post-combat » comme une occasion de ruser encore ensemble, de créer des solidarités pétillantes, là où les individus sont soigneusement divisés dans le sort que la contre-offensive voudrait leur infliger.

Enfin, le « retour à la normale » est encore une perche à saisir : le temps est venu, plus calme, pour un bilan du mouvement. Cette analyse après coup, où nous commençons par se raconter « au coin du feu » ce que nous avons personnellement vécu, transforme la défaite en motif d’apprentissage, et renforce le groupe dans sa lucidité et dans sa capacité d’action.

II. Sur l’arête des moments chauds : garder un rythme souverain et oser battre en retraite

Mettant en crise tous les rouages de la société, les mouvements sociaux nous exposent à des rythmes soudain saccadés, très inhabituels. Après de longues périodes de latence (« moments froids ») où la surface de la terre semble muette, mais qui sont d’intenses phases de germination souterraine, une étincelle parfois singulièrement anecdotique précipite les événements. Le conflit social éclot, et tout semble s’accélérer. On n’imaginait pas autant d’inconnu·es se lever et se lancer exactement dans le même sens que celui qui mijotait si secrètement en nous. Nous sommes nombreux·ses, en fait ! Et les initiatives autonomes fusent de toutes parts. C’est le « moment chaud », jubilatoire. Une contre-offensive ne manquera pas de suivre, tout aussi fulgurante. Si la terre redevient ensuite muette, il serait faux de penser, comme la classe dominante veut le faire croire, qu’elle est la même qu’avant. Le terreau a été brassé, il a mûri, et les prochaines éclosions auront une toute autre couleur.

a) Renforcer la clarté intérieure dans les moments chauds

Après la première phase, grisante, d’accélération du rodéo social, nous approchons de la ligne de front. Les escarmouches se multiplient, nous soumettent à de nombreux défis, bousculent nos émotions, nous obligent à prendre parti même là où, intérieurement, nous bafouillons encore. Tout va très vite, y compris les premières réactions des adversaires. L’agitation extérieure peut nous contaminer et nous figer dans la sidération – ou la frénésie. Nous devenons alors plus fragiles face aux offensives psychologiques de nos adversaires, et nous perdons notre position d’Acteur ou d’Actrice. Le contexte imposerait, en même temps qu’il l’empêche, un temps de retrait, de respiration, d’analyse.

Si nous n’avons pas peur de nous mettre en mouvement, tout l’art est de rester souverain·es quant au rythme de notre action. Les temporalités militantes, fascinées par la « réactivité », nous sommeraient d’être présent·es partout, tout le temps : c’est la meilleure manière de s’user et, dans l’affolement, de commettre des erreurs. Prenons plaisir à ralentir, même quand le tourbillon social nous tire vers l’avant. Osons, s’il le faut, une certaine dis-harmonie avec le choeur effréné des camarades.

Soignons méticuleusement notre lucidité par des outils concrets, individuels et collectifs : moment quotidien d’introspection, analyses partagées sur un coin de table… Ces temps méritent d’être programmés en priorité, justement quand les initiatives foisonnantes nous appellent à droite à gauche. Un dicton zen dit approximativement : « en temps normal, médite vingt minutes par jour ; quand le temps vient à manquer, médite une heure par jour. »

Trop d’initiatives sont prises « parce qu’il le faut », « parce que c’est un jour de mobilisation nationale », alors que le coeur n’y est pas tout-à-fait. Nous réjouissons-nous de ce que nous allons faire ensemble ? Exerçons nos antennes. « Sentiment d’être isolé… comme lorsque nous nous retrouvons trop peu nombreux·ses pour préparer une action qui avait pourtant été votée par des dizaines de collègues…» Nous connaissons le goût du volontarisme, il doit être un signal d’alarme en nous : il nous prévient que l’action prévue est précipitée. Soit le travail de rencontre et de rassemblement n’est pas abouti et nous ne sommes pas encore assez nombreux·ses, soit les objectifs peuvent être ajustés et nous pouvons agir plus modestement, mais avec bonheur.

De même, osons stopper ou quitter des actions en cours si elles sentent le roussi et si nous ne sommes pas au clair avec notre utilité. Le front est un lieu dangereux si nous nous y exposons mal organisé·es, sans vision tactique. Ne fétichisons pas la bataille : les retraites stratégiques et temporaires ont leur sens. Le repos, le soutien logistique, l’information, le soin aux camarades blessé·es, l’analyse de la situation, sont des activités tout aussi fructueuses pour le conflit en cours.

b) Oser se mettre en arrêt : une retraite stratégique dans la guerre psychologique de classes

Notre histoire d’êtres humains nous a conduit·es, dans les cinquante dernières années, à découvrir ensemble des besoins psychiques et existentiels que l’avalanche de biens matériels des soi-disant « trente glorieuses » ne suffisait pas à combler. La génération de nos parents a affirmé la nécessité de donner un sens à sa vie. La réaction néo-libérale et néo-managériale a consisté à affiner son outillage psychologique, pour tenter d’intégrer ces nouvelles aspirations dans l’impératif de l’accroissement du taux de profit. Accessoirement, cet équipement a permis aux directions d’exercer un contrôle plus subtil sur les salarié·es, accédant plus profondément aux ressorts de leur action.

En temps de conflit social, cet outillage psychique est également exploité dans la contre-offensive de la classe dominante, au même titre que l’appareil judiciaire et policier. La nécessité de nous former nous aussi pour nous défendre sur le plan psychique peut être vue positivement : elle est, pour nous, la continuité de ce vaste mouvement sociétal associé à 1968, mouvement de conscientisation et de déprivatisation de nos imaginaires, de ce qui mijote dans nos coeurs. C’est dans cet élan (et non pas seulement pour aiguiser notre critique sociale) que nous nous enrichissons des travaux salutaires des sociologues de la souffrance au travail, comme ceux de Dejours.

L’hiver dernier, dans le frottement du conflit social, nous avons pu observer certains pans de l’arsenal psychologique de nos chef·fes. Nous avons vu à quel point chaque camarade qui apparaît publiquement, par exemple comme porte-paroles d’une délégation, peut être instantanément identifié·e parmi les « meneurs·ses » et exposé·e par la suite à une guerre d’usure individualisée. N’importe quelle occasion, et d’autant plus entre deux portes et sans témoins, peut être saisie par le chef ou la cheffe pour déstabiliser la personne, par divers types de pressions discrètes, d’injonctions arbitraires et infantilisantes. Cela s’appelle du harcèlement. Ce risque très réel impose la nécessité, pour le collectif, d’entourer dans la durée ces camarades qui ont osé se mettre en avant.

D’étranges assemblées générales nous ont également interpellés, laissant penser à des mises en scène. Quand survient une action d’envergure (par exemple un blocage), le chef ou la cheffe convoque d’une heure à l’autre une assemblée du personnel, et y livre les camarades mobilisé·es, sans aucune gestion de la circulation de la parole, à la vindicte désordonnée des collègues adverses, ulcéré·es par les méthodes d’action directe qui ont forcément eu des répercussions sur leur travail. L’hiver dernier cette situation s’est produite au moins dans deux établissements différents de l’agglomération : faut-il y voir une stratégie délibérée, peut-être même enseignée aux personnels de direction ? Son intérêt serait de saisir la vague émotionnelle générée par l’action-surprise et de stimuler la division entre pair·es. Car ce sont bien les salarié·es qui assument, sous l’oeil silencieux du chef ou de la cheffe, le sale boulot de doucher leurs collègues les plus mobilisé·es, souvent minoritaires dans l’arène.

Ce genre de mesures accumulées peuvent aboutir à ce que les moteurs du mouvement disjonctent les uns après les autres, nerveusement épuisés, sans que la direction n’ait à se salir ouvertement le mains.

Reste à savoir si nous pouvons rester Acteurs et Actrices dans notre manière de « disjoncter ». Là encore, si nous sentons l’épuisement approcher, si le collectif n’est pas assez fort pour nous épauler, il est important de battre en retraite avant de dilapider nos forces. Affranchissons-nous des injonctions masculines et guerrières à « tenir » ou à « tomber en martyr », et quittons le front à temps.

Nous avons appris, de par nos dernières expériences, à quel point des médecins de qualité (notamment celles et ceux qui sont formé·es aux enjeux de la médecine du travail) peuvent être des allié·es précieux·ses. Iels ont une expertise des armes psychologiques de classe et nous aident à mettre des mots dessus (« la direction cherche à faire exploser votre système de valeurs face à celui de l’entreprise »). Iels connaissent leur gravité et nous aident à légitimer le meilleur remède immédiat : l’arrêt de travail, que trop souvent nous hésitons à solliciter.

En outre, iels nous ont renseigné sur l’opportunité d’opter pour un arrêt de longue durée plutôt qu’une série d’arrêts courts, toujours trop courts pour vraiment nous rétablir. Un arrêt long est le seul moyen d’apaiser le stress en profondeur, de quitter la spirale du ressentiment, de retrouver la force d’aller à la rencontre des camarades, d’élaborer ensemble des bilans fructueux… Avec, tout de même, un bémol : après une longue période de retrait, il peut être difficile de franchir le pas du retour à son poste, d’autant plus si l’équipe et les conditions de travail promettent de rester inchangées.

On nous conseille parfois de pousser la démarche jusqu’à faire reconnaître notre arrêt de travail comme l’effet d’un accident du travail voire d’un harcèlement moral. Cela implique de lancer une procédure qui vérifiera la responsabilité du service dans notre burn-out. Au-delà des avantages matériels que cette reconnaissance peut octroyer, la sanction peut avoir un grand impact symbolique, et à l’échelle sociale elle contribue à lutter contre l’impunité des agressions psychologiques systématisées au travail.

Nous nous interrogeons néanmoins sur la lourdeur de cette procédure, rébarbative, souvent très solitaire, nous amenant de fait à ressasser les injustices éprouvées. Si le critère majeur de nos actions reste la construction de liens forts et épanouissants, explicitement orientés dans un projet de société, il faut peut-être inventer une nouvelle manière de mener ces litiges judiciaires ? Popovic trouve crucial de « faire des rassemblements des lieux où l’on s’amuse » : dans la même veine, est-il possible de donner à ces paperasseries un souffle créatif, collectif, rayonnant, déjà grand ouvert vers l’avenir ?

III. Ouvrir la grève comme une fenêtre de rencontre et d’expérimentation

Les mouvements sociaux de l’hiver dernier expriment à leur manière notre désarroi devant la stratégie syndicale traditionnelle. La grève a été à la fois extrêmement tenace, à la fois confrontée à un gouvernement royalement sourd, refusant obstinément de négocier quoi que ce soit. Le doute et l’amertume s’installaient : « c’est long », « la victoire ne vient pas ». Les grèves dures à la SNCF et à la RATP n’ont pas allumé la mèche espérée, et plusieurs secteurs sont restés étrangement atones (industrie, poste, territoriaux,…) : signe que la culture ouvrière y est déjà battue en brèche ? Parmi nos collègues, certain·es hésitent à s’engager dans les grèves en pointillé que leurs syndicats organisent pourtant dans le souci de les ménager ; non parce qu’iels n’adhèrent pas aux revendications, mais parce qu’iels ont retenu de l’expérience des gilets jaunes que ces formes « institutionnelles » restent trop timides, vouées à la défaite.

Pourtant, nous ne pouvons pas nous passer de l’appel des grandes centrales syndicales pour nous mettre en mouvement à grande échelle… Nous nous retrouvons une fois de plus à suivre le calendrier de la CGT, qui ouvre et referme la « récré ». Ou plutôt qui l’ouvre en même temps qu’elle la referme, car ses dissensions internes opaques et son mode d’organisation vertical ne peuvent aboutir qu’à une forme de consumérisme militant. Quel étrange ballet, alors, que celui de nos petites AG de collègues ou de quartier où nous tâchons de comprendre où en est le mouvement, où nous tentons de croire que notre détermination va payer, nous agitant à notre niveau si minuscule… Dans la gueule de bois de fin de mouvement social, nous demanderons-nous si toutes les ficelles n’étaient pas simplement orchestrées par Martinez et consorts ? Ce ne serait pas la première fois que les grands syndicats nous renvoient à notre insignifiance, et osent décider du moment où « il faut savoir arrêter une grève ».

Dans ce contexte, comment croire aux injonctions à « se mobiliser », encore et toujours, dans les formes connues et usées des mouvements sociaux d’il y a vingt, trente, quarante ans ? « Il faut être davantage unis », « convaincre encore les collègues », les messages se suivent et se répètent. Pourtant cette stratégie ne porte pas ses fruits. Elle n’en portera pas, même si nous intensifions nos efforts. C’est la stratégie elle-même qui cloche. Mais comment oser dire à voix haute les doutes que tant de sympathisant·es nous disent tout bas, devant ces camarades si dévoué·es, si généreux·ses, qui veulent absolument nous donner le courage d’aller ensemble au front ?

Il est pourtant de notre responsabilité d’oser porter cette question, et de ne pas laisser un courant stratégique perdant maintenir son hégémonie sur le mouvement social. Nous avons de bonnes raisons de défendre une autre manière d’agir ensemble. Tout simplement parce que la tradition militante-martiale porte en elle un rapport social cohérent avec le capitalisme qu’elle est censée combattre, où la Victoire est vue dans le résultat de notre mouvement (la satisfaction de nos revendications) plutôt que dans la qualité de son processus (la qualité de nos liens).

Le mode de production capitaliste ne voit la richesse que dans les produits du travail (par exemple les biens) : mis sur le marché, ils permettent d’encaisser le fameux bénéfice, essentiel dans la compétition permanente entre entrepreneur·es. Tout le processus qui précède la vente de l’objet n’est pas seulement négligé : il est attaqué. Car la phase de la production, avec les salarié·es qu’elle suppose, est considérée comme un coût, qu’il faut réduire inexorablement pour augmenter les marges de bénéfice. Toutes les initiatives légales possibles sont prises pour étriquer le travail : mécanisation, délocalisation, sous-traitance et précarisation, pressions sur les conditions de travail.

En face, nombre de nos revendications salariales expriment une vision opposée de la production. Le moment du travail est le coeur de notre richesse, car c’est le lieu où les humain·es agissent et coopèrent, mettent leur corps en jeu, expriment leurs arts et métiers, se rencontrent parfois à grande échelle, et apprennent à coopérer. Le produit, résultat de leur travail, vient couronner ce processus comme la cerise sur le gâteau. Mais cet objet, aujourd’hui raflé à la va-vite dans les rayons d’un supermarché, condense et symbolise en fait toute la coopération qui permet aux usager·es de consommer et de vivre. C’est cette coopération sociale qui est notre corne d’abondance.

Dans cette perspective, nous voulons déverrouiller l’accès au travail, et ôter les bâtons qui sont mis par le capital dans les roues de son épanouissement, de son autogestion.

De même quand nous nous « mobilisons » : avant même d’aboutir politiquement au retrait d’une réforme, nous éprouvons le joyeux frisson de ces actes forts et libres qui nous rassemblent en-dehors des canaux du capital. Nous investissons les rues, inventons des actions directes, échangeons avec des salarié·es d’autres secteurs, faisons de la contre-information… Nous agissons et coopérons sur un fil qui est enfin le nôtre : celui du sens que nous voulons donner à notre vie et notre société. Si nous assumons que notre richesse est d’abord dans cette coopération-là, nous nous préoccupons davantage de sa qualité, épaisseur du processus, qualité des relations.

Le résultat le plus important, c’est déjà la reconstruction de nos liens sociaux, qui pourront perdurer même en cas de défaite. En effet, quel que soit l’aboutissement du mouvement, nous savons que nous oeuvrons déjà à enrichir et densifier le terreau social partout, entre collègues, dans le quartier, sur la base d’une question habituellement taboue : « au fond, qu’est-ce que nous venons faire ensemble sur cette Terre ? ». Ce terreau est favorable à toutes les conquêtes sociales, qui se concrétiseront peut-être là où on ne les attendait pas.

A l’inverse, si nous mettons l’accent sur ce « retrait de la réforme » qui intitule tous les tracts, sur cette victoire politique que le capital se délecte de nous refuser, nous glissons dans une ambiance désespérément productiviste et utilitariste, où nos relations se doivent d’être efficaces, où le critère prédominant est quantitatif. Il faut faire nombre, être partout, tout de suite. Et si ça ne marche pas, il faut le faire encore plus !

a) Saisir la grève comme une occasion de rencontrer les indécis·es

« D’un côté je rêvais d‘un blocage total, et en même temps j’avais à coeur que chacun·e des collègues se sente légitime de poser ses limites et puisse trouver une manière de participer à la mobilisation qui lui convienne. »

« (Sachant que le blocage du collège semblait un objectif irréaliste étant donné le niveau de conflictualité dans notre équipe enseignante) d’un côté je voulais faire une grève dure, style « collège mort », et en même temps j’avais à coeur que les collègues profs et surveillant·es qui décident de se rendre malgré tout au travail ne se retrouvent pas dans des situations atroces. Alors, allions-nous prévenir les chefs que nous serons grévistes ? Ainsi ils pourraient modifier les emplois du temps pour que les élèves ne viennent pas, et que les perm’s ne soient pas surchargées. »

Nous aimerions respecter chacun·e dans son processus intime de politisation. Assumons-nous alors une action contraignante pour nos collègues, pour les emmener plus ou moins malgré eux dans le mouvement social ? Ou est-ce que nous priorisons une action plus consensuelle, où chacun.e se sentirait écouté·e ? Entre ce qui semble être des opposés, y-a-il des troisièmes voies ?

Nous pourrions appeler « fantômes » tou·tes ces collègues qui semblent simplement observer les événements, ou attendre que la crise se termine. Quand on les questionne, quand on leur propose de se positionner, iels se dérobent. Cette inertie les expose à « subir » nos actions, et à renforcer l’ordre établi, qui ne cherche qu’à maintenir le status quo : de par leurs pratiques, ces « fantômes » gonflent de fait les rangs de nos adversaires. D’ailleurs, ce sont des proies faciles pour les chef·fes qui, systématiquement, mettent en scène les divisions parmi les salarié·es. Pourtant, leur première intention n’est pas forcément de nous faire obstacle : on devine une confusion intérieure, peut-être stimulée par des peurs. En tous cas, manifestement nos messages ne les touchent pas au premier abord, iels doutent, iels ne voient pas bien où nous voulons en venir.

La norme des « comités de mobilisation » nous encourage (sans réel débat) à ne pas se laisser impressionner par les atermoiements de ces « fantômes », et à oser hâter leur positionnement. « Il n’est plus l’heure de tergiverser : maintenant sortez du bois, prenez forme, apparaissez en pleine lumière ! » Typiquement, nos blocages visent à empêcher leur hésitation de continuer à faire tourner l’entreprise. Pire : on voit volontiers ces silhouettes comme des « jaunes », lâches, hypocrites, qui cachent leur adhésion à l’ordre dominant.

Mais quand nous discutons avec elles et eux, nous voyons bien que c’est plus complexe : souvent, il n’y a pas d’adhésion secrète… Iels ne cherchent pas à cacher leur position puisqu’iels ne la connaissent même pas eux-mêmes : s’iels camouflent quelquechose, c’est plutôt leur désarroi devant leurs propres ambiguïtés. Nous sommes face à ces tiraillements que nous connaissons bien en nous-mêmes, entre deux imaginations opposées qui vivent en nous, mais qui n’ont pas encore eu le temps d’aller au bout de leur « débat ». Alors en attendant, c’est l’imagination héritée, l’habitude, qui prend le dessus et gouverne les actes.

Alors, comment aborder ces indécis·es ? Bousculé·es par certaines de nos actions, iels peuvent y trouver aussi bien des coups de pouce pour basculer de notre côté, que des pressions irrespectueuses, radicalisant leur soutien aux adversaires.

Nous sommes souvent mal à l’aise devant cette injonction à bousculer les fantômes. Parce qu’elle part du principe que ces personnes ont déjà pris connaissance des tenants et des aboutissants du conflit social en cours. C’était peut-être vrai à une époque où la culture ouvrière était répandue et où les communautés de travail étaient stables. Mais aujourd’hui, dans le néant médiatique et l’extrême mobilité des salarié·es, les pré-requis théoriques du conflit sont souvent l’apanage d’une minorité de camarades documenté·es, et/ou syndicalistes. Les mouvements sociaux démarrent souvent brutalement, « on passe à l’action », alors qu’aucun processus de débat digne de ce nom n’a été préalablement construit auprès des collègues ou des usager·es.

S’il est trop tard pour mener une en-quête préalable, il est peut-être toujours temps de la démarrer d’urgence au milieu du conflit social. La grève nous donne les moyens temporels d’aller à la rencontre des un·es et des autres, de recueillir leurs questions et arguments, pour élaborer des vraies réponses, plutôt que de les mitrailler de ces tracts qui ne parlent qu’aux convaincu·es. C’est aussi l’occasion d’aller parler avec les organisations des usager·es (par exemple syndicats lycéens), avec lesquelles en temps normal nous n’avons aucun contact.

b) Saisir la grève comme une occasion de rencontrer les usager·es et de créer une meilleure manière de travailler

« D’un côté je voulais absolument tenir la grève dans un mouvement social long, et de l’autre côté j’avais à coeur d’offrir aux élèves des conditions qui leur permettent d’avancer vers les examens de fin d’année… »

« J’aurais aimé les soutenir, leur garantir un cadre de travail même si nos cours n’avaient pas lieu. Mais je ne m’y consacrais pas réellement. Trop de choses, les journées d’action et m’occuper de mes enfants en fin de journée ne me laissent pas de temps pour imaginer un cadre, éditer, fournir les documents… »

La contradiction entre l’impératif d’une action déterminée et notre souhait de prendre soin de nos usager·es est une belle question. Au lycée, les usager·es peuvent prendre part au mouvement et donc être abordé·es comme des camarades, des fantômes ou des adversaires. Au collège, le rapport aux usager·es embrasse davantage les parents, que nous croisons moins souvent, et qui pour certain·es ont du mal à appréhender les enjeux de la politique française. Face à ce type d’usager·es, notre responsabilité de grévistes est d’autant plus aiguë.

« Ces dernières semaines de mouvement des retraites, les quelques jours où je revenais travailler je constatais que les élèves étaient plus agité·es que d’habitude. De toute évidence, la grève morcelait leur quotidien et balayait les points de repère que nous nous attelions patiemment à construire pour ce public singulièrement fragile. Comment faire pour assumer l’interruption du service, et en même temps exprimer justement notre attachement à la qualité d’une activité que le capitalisme est en train d’abîmer ? »

Lors de nos grèves, les usager·es trépignent. Même quand iels « nous comprennent », iels ont un voyage en train à faire, ou un bac à préparer, et la seule réponse que nous leur apportons, les yeux baissés, est qu’iels doivent prendre leur mal en patience parce qu’iels sont, en quelque sorte, les dommages collatéraux de l’histoire. Pour nous, ce serait un crève-coeur de s’arrêter là. Cette position est tragiquement insatisfaisante, elle n’est pas du tout à la hauteur de la vision du rapport social que nous défendons en nous mettant justement en grève.

Nous voulons dépasser une approche uniquement négative de la grève, comme simple « blocage de l’économie ». Prenons la mesure de nos actes ! Pour une fois, nous osons payer pour libérer ensemble notre temps et pour se retrouver autour d’une vision de la société. Qu’allons-nous faire de ces journées exceptionnelles ? Simplement « tout suspendre » ? Attendre sur un piquet de grève, envahir les rues en défilant platement, diffuser des tracts pour qu’à la prochaine journée prévue, il y ait encore plus de gens qui fassent blocage et se retrouvent comme nous à marcher en rond dans la rue ? Ce serait un mouvement de croissance par le vide. Quel ennui !

Nous envisageons une autre façon d’emplir nos grèves. Manifestations et AG restent importantes pour nous fédérer, mais en amont nous pouvons développer une autre présence autour de notre lieu de travail – en attendant d’avoir le rapport de force suffisant pour l’occuper. Nous pouvons voir la grève comme une occasion extraordinaire de retrouver une souveraineté sur notre activité. Elle offre une disponibilité collective pour toutes les tâches qui sont justement attaquées et niées par notre hiérarchie. Elle nous permet ainsi de vivifier tout de suite nos perspectives d’une meilleure organisation du travail, d’un autre rapport social.

Par exemple, prendre enfin le temps de se parler entre collègues : partager le sens que nous donnons à notre travail, partager une analyse de l’état du rapport social dans notre entreprise. Ou encore, à défaut de pouvoir les « servir », rencontrer enfin librement les usager·es, prendre le temps de leur raconter la réalité du service, et récolter leurs témoignages sur ce qu’iels vivent quotidiennement à notre contact… Le simple fait de diffuser personnellement des tracts expliquant le sens de notre mouvement, devant notre lieu de travail habituel, aux usager·es qui nous reconnaissent, provoque déjà de très nourrissantes discussions informelles. Tous ces espaces de parole de base, qui font la qualité d’une coopération, seraient essentiels dans un mode de production révolutionné… Mais dans la course à la productivité capitaliste, ce sont généralement les premiers à sauter.

La grève peut même être une fenêtre d’expérimentation d’une autre manière de réaliser notre travail habituel et d’apporter le service attendu par les usager·es. Par exemple, un·e prof peut inviter parents et élèves à des cours expérimentaux, au musée ou dans la nature environnante, goûtant et faisant goûter à des pédagogies alternatives, faisant vivre une réflexion sur la société… Cheminot·es et professeur·es peuvent aussi participer à la mise en place de grilles d’entraide entre usager·es (covoiturage, soutien scolaire entre élèves), qui perdureront après le mouvement…

Bien sûr, la grève nous prive de notre outil de travail, qui reste pour le moment aux mains de l’État ou du capital. Si nous travaillons quand même, nous le faisons alors bénévolement : saisissons ce bénévolat comme une liberté d’initiative qui nous est justement interdite en temps normal. Et dans cet inévitable bricolage, nous pouvons peut-être justement découvrir et structurer une auto-organisation qui nous rendra plus indépendant·es et plus fort·es ensemble lorsqu’il faudra réintégrer notre emploi du temps habituel.

FIN

]]>
Vivre et chanter malgré le confinement https://pleinjour.poivron.org/2020/11/11/vivre-et-chanter-malgre-le-confinement/ Wed, 11 Nov 2020 21:54:15 +0000 https://pleinjour.poivron.org/?p=189 Témoignages et questionnements
Villeneuve, Grenoble, avril 2020

Avril 2020, le confinement dure déjà depuis plusieurs semaines. A la Villeneuve de Grenoble, un immeuble se fait connaître par ses « chants aux fenêtres » tous les soirs à 18 heures. Trois voisin-es de la montée éprouvent le besoin de partager leurs ressentis et leurs réflexions sur le confinement qu’ils et elles vivent à ce moment-là, « expérience carcérale de masse » ou « expérience décroissante de masse ». Plusieurs questions émergent dans leurs échanges. Comment dépasser le « restez chez vous » et les relations par internet ? Comment prendre soin de la joie et du lien social, ces santés oubliées dans la « guerre au coronavirus » ? …

Nous restituons ici nos discussions à 3 sous la forme d’une interview-fiction : Emmanuel est un personnage imaginaire qui représente, en gros, les questions que nous nous posions à nous-mêmes et le recul que nous prenions en relisant nos propos.

Emmanuel – Bonjour Adeline, Célia et Rafael. Vous habitez au 170 galerie de l’Arlequin, un immeuble de 140 logements (50 % logement privé, 50 % logement social), dans le quartier de la Villeneuve à Grenoble.

Adeline, Célia, Rafael – Oui… Bonjour Emmanuel.

E. – Pour commencer, pourriez-vous raconter une anecdote marquante de votre expérience de confinement dans vos appartements du 170 ?

C. – Je pense à une promenade que j’ai faite dans le parc, pour mon heure d’activité physique autorisée… Je descendais l’escalier d’une butte, et j’ai vu quelqu’un monter en face de moi. C’était une dame assez âgée, qui portait un voile (le hijab) et un masque (ce n’était pas mon cas). On allait inévitablement se croiser ! Comment on allait s’y prendre ? Quand on est arrivées au même niveau, on s’est écartées… et finalement on s’est retournées l’une vers l’autre, en souriant. On s’est dit : « c’est quand même bizarre hein ? ». On a encore échangé quelques mots, « vous pensez que le confinement va durer ? C’est nécessaire, c’est important, mais j’espère que ça va pas trop durer… ». Puis chacune est repartie de son côté.

E. – A ta manière, tu as signalé que tu étais disponible à la connivence. Tu as ajouté un clin d’oeil à la saynète, comme pour dire à cette inconnue : « on garde du recul », « on n’est pas dupe ».

C. – Oui, elle avait dû voir mon embarras… Dans mon non-verbal il y avait sûrement quelque chose qui lui a fait penser : « ah voilà quelqu’un à qui parler ».

E. – Et puis juste après l’avoir croisée, tu t’es retournée vers elle ! Tu aurais pu t’écarter en baissant les yeux et passer sans rien dire… Tu aurais confirmé la mise en scène généralisée du « chacun chez soi »… Mais tu n’as pas fait ça.

C. – Oui. En fait il y a un paradoxe dans ce confinement : d’un côté l’autre est toujours potentiellement un danger, de l’autre il y a quand même de l’empathie. Tout le monde n’est pas congelé par la situation, les humains restent à peu près humains. Bien sûr, au marché il y a bien des nouveaux vigiles qui se précipitent quand on dépasse les limites tracées au sol ou si on s’appuie sur les barrières, mais après on en rigole un peu dans la file d’attente. Toutes ces normes qui changent brutalement, ça génère du questionnement, parfois du comique du situation, et ça crée des occasions de communiquer entre inconnus ! Parce que, finalement, on partage la même galère, la même situation extra-ordinaire… Donc ça peut donner aussi des liens extra-ordinaires ! On est à la fois asociaux, à la fois plus sociaux… En plus il y a de l’attention pour les personnes âgées ou isolées, même quand on les connaît peu, il y a des marques de solidarité…

E. – Merci pour ce récit, ça me parle, je ressens aussi cette ambiguïté… d’un côté on marque brutalement les distances, de l’autre on affirme la sympathie, le lien… Comme si beaucoup de personnes cherchaient des contre-feux à la « distanciation sociale »… En tous cas ça nous rappelle que le contexte n’est jamais tout noir ou tout blanc, toujours traversé de contradictions. Vous voulez raconter une autre anecdote ?

A. – Je pense à nos chants aux balcons d’hier. Je suis arrivée à la fenêtre, je sentais la lumière du soleil du soir sur ma peau… Les têtes connues apparaissaient petit-à-petit… C’était agréable d’être là, de chanter, j’avais envie de m’installer, de prendre l’apéro à la façade. Le groupe a pris des habitudes, ça se sent, tout le monde ose plus chanter, des personnes osent lancer des chants quand je le leur propose, il y a aussi plus d’écoute… J’ai même réussi à diriger un canon ! Je me suis dit : « ça y est, un groupe de musiciens amateur s’est formé. »

E. – Comment ce projet de chants aux fenêtres a démarré ?

A. – Le premier soir du confinement, on a lancé l’idée de se retrouver à 18 heures au balcon pour chanter et faire de la musique, sur le modèle de ce qui se faisait déjà dans le confinement italien ou espagnol. Et voilà, ça a marché. On est entre 15 et 30 aux fenêtres tous les soirs (sauf le dimanche, c’est relâche), et tout le monde participe à sa façon. On chante, on frappe des mains, souvent il y a une derbouka, une clarinette, un tambourin, une guitare, un accordéon… Des fois quelqu’un sort une cornemuse, un tuba, ou sa flûte à bec !… Parfois il y a même un petit public disséminé sur le parking en bas.

R. – Il faut dire qu’il y a beaucoup de musiciens et musiciennes dans l’immeuble. Il y a quatre ou cinq intermittents du spectacle, et pas mal d’amateurs… On est six voisins voisines à participer à la chorale du quartier en temps normal…

E. – Donc il y avait déjà avant le confinement des gens qui se connaissaient et qui faisaient de la musique ensemble. Ça aide à lancer des projets !

A. – Oui, on s’appuie sur des liens qui étaient déjà construits entre voisins et voisines… Avec des apéros de coursive, des petits concerts chez l’habitant, des coups de main…

E. – Toutes ces petites initiatives du quotidien, qui créent des habitudes, qui font qu’ici ou là on « sent qu’il y a une bonne ambiance », sans qu’on puisse vraiment l’expliquer… Elles entretiennent la santé de nos relations ! On prend soin de notre tissu social. Et c’est dans les crises qu’on mesure combien le tissu social est vivant, combien il est « en forme ». Dans l’épreuve du confinement, votre immeuble a été réactif, et même créatif… Ça dit beaucoup de choses sur les liens de voisinage qui existaient en amont.

A. – Oui, d’ailleurs quand on s’est installés ici il y a un an et demi c’est justement cette bonne ambiance qui nous a frappés… qui nous a convaincus de choisir cet immeuble… forcément, on a essayé de l’entretenir nous aussi ! C’est vrai qu’on la retrouve dans les chants du soir. Je vois que les gens prennent du plaisir à être là, il y a des têtes qui sont là vraiment tous les soirs, même des gens que j’avais pas repérés avant le confinement. Une ado dit que ce rendez-vous lui fait du bien… Une retraitée dit que c’est « le rayon de soleil de sa journée »… Une dame réclame souvent l’une des chansons, « sa préférée »…

C. – Je dois dire que pour moi aussi, ce rendez-vous est très positif, il participe à structurer ma journée confinée… Et puis, moi qui aime chanter mais qui n’ose pas chanter en public (j’ai longtemps cru que je chantais faux), ça me donne l’occasion de chanter pour chanter, gratuitement !

R. – Moi aussi j’adore ce moment. Quand je sors la tête à 18h, je regarde en-dessous et au-dessus, les fenêtres s’ouvrent les unes après les autres, comme un calendrier de l’Avent… « Ah vous êtes là ! salut les voisins comment ça va chez vous ? »… On échange des petites blagues… Et on se met à chanter. Dans cette période où toutes les relations sont reportées sur le net, ça fait du bien de retrouver un peu de « vraie » vie sociale… Même si c’est surréaliste, parce qu’on est dans un espace vertical ! C’est comme si la Terre s’était inclinée, et que notre place publique était une façade. Mais voilà, rien que la vision de tous ces visages différents, joyeux, avec parfois un instrument dans les mains, ou même une peluche géante, c’est assez merveilleux. J’ai l’impression d’être au pied d’une cathédrale, de regarder en l’air et de découvrir tout à coup qu’il y a tout un petit peuple de gargouilles !

E.Vous décrivez quelque chose qui ressemble à une fête ! Le bonheur de se retrouver, de « se lâcher », d‘admirer le foisonnementd’un groupe… En contraste, ça fait réfléchir aux réseaux sociaux : ils sont censés maintenir les liens, et même développer les liens… certains disent que le confinement les a popularisés… mais est-ce que c’est une vraie popularité, ou une popularité par défaut ?

R. – Pour moi, c’est clair que ce qui se passe par WhatsApp ou par mail n’arrive pas à la cheville de nos rassemblements… même si ces rassemblements se contentent d’une façade ! La saveur n’est pas du tout la même.

E. – Et quel genre de chants chantez-vous aux fenêtres ?

A. – Le premier soir il n’y avait que 3 chants, Bella Ciao, Mbele mama (une ritournelle camerounaise, très facile à reprendre) et Corona 170, composé par une amie musicienne du dernier étage (d’autres voisines ont participé à écrire les paroles). Mais très vite, des gens de l’immeuble ont proposé d’autres chants. Maintenant on reprend le premier couplet de l’hymne de la batucada du quartier par exemple, et aussi des chants traditionnels, des chants de lutte, de la chanson française, des chansons enfantines… Aujourd’hui on en est à 28 chants, dont 5 compositions made in 170 (souvent des goguettes) ! Célia a mis en page un carnet de chants, un autre voisin l’a photocopié, et on les a distribués (avec des gants) dans les boîtes aux lettres de l’immeuble. On a même créé un espace sur internet où on stocke des enregistrements pour que tout le monde puisse s’entraîner chez soi.

R. – Et puis, il n’y a pas que les chants, des fois on a droit à des impros ou des morceaux instrumentaux… Des fois on joue ! Par exemple au 3eme on lance « c’est au 3e, qu’on chante, qu’on chante, c’est au 3e qu’on chante le plus fort », et les autres coursives répondent… Des fois, un voisin met son ampli à la fenêtre et lance une chanson à la mode, ou bien « this is the rythm of the night », le vieux tube du groupe Corona… Et tout le monde se met à danser, en agitant des tissus ou des peluches à la fenêtre… même, parfois, aux balcons des barres d’en face !

E. – Vous êtes partis de trois chants, et petit-à-petit, sans aucun volontarisme, votre répertoire s’est enrichi ! Apparemment vous avez su être ouverts aux contributions de tout-un-chacun dans l’immeuble… En tant que musicienne, Adeline, ça ne te dérange pas de chanter tout ce qui est proposé là ? Par exemple, d’intégrer parfois de la musique commerciale ? On n’aurait pas envie de chanter des choses plus fines, plus recherchées ?

A. – C’est important pour moi de proposer une approche de la musique accessible. Dans mon travail de cheffe de choeur, c’est pareil. Bien sûr, j’essaye de faire vivre des chants qui ont du sens, et de viser un rendu artistique dont on pourra être fiers. Mais l’idée, c’est de commencer par valoriser les gens, ici et maintenant, là où ils en sont. Déjà, parce qu’une voix complexée ne porte pas ! J’ai la même démarche dans nos chants aux fenêtres. C’est vrai qu’il y a un peu de tout dans nos concerts, et c’est justement bien. Ce qui compte, c’est que tout le monde y trouve sa place, et y trouve du plaisir, c’est la qualité des relations. A partir de là, le processus collectif est en marche, et il évolue, on apprend et on construit ensemble, on chante mieux, on se concentre sur des morceaux plus originaux… Mais voilà, c’est un processus qui se fait un peu tout seul… si on accepte qu’il prenne du temps ! Et avec ce confinement de plusieurs semaines, on a le temps…

E. – Ce que je comprends, c’est que votre plus belle victoire, c’est d’avoir amorcé un processus créatif ensemble. En fait le collectif devient créatif parce qu’on installe une bonne ambiance entre voisins et voisines : c’est cette ambiance qui donne confiance, et qui fait que chacun chacune ose faire des propositions, partager ses délires…

A. – Oui, par exemple, c’est pas les militants de service de l’immeuble qui ont proposé le chant qui, de tous les chants de notre répertoire, est le plus marqué comme « chant de lutte ». Bien sûr, quand on regarde nos chants de l’extérieur, notre « prestation » ne casse peut-être pas des briques, que ce soit au niveau esthétique ou au niveau du message. Mais on ne se rend pas compte de la part interne de cette initiative : tout ce qui bouge dans les liens entre voisins voisines. Moi je le vois, et je le politise, parce que depuis longtemps j’ai appris à considérer que « le privé est politique ».

C. – Les gens ici sont fiers de ce projet de concerts quotidiens, il faut dire que les médias locaux l’ont pas mal relayé au début. On a découvert des talents qu’on n’imaginait pas : par exemple on a appris qu’un voisin routier à la retraite était photographe amateur, il a pris des photos magnifiques de nos têtes qui chantent ! Cette crise nous donne l’occasion de coopérer entre voisins voisines d’une façon inédite. D’ailleurs, le Whatsapp des voisins (dont le nombre d’abonnés est monté à 27) n’est pas utilisé que pour les chants du soir : on s’en sert aussi pour se rendre service, pour grouper nos commandes de bon pain…

A. – Oui la vie entre voisins est plus riche. On se fait des petites attentions, on va sonner chez la famille qu’on n’a pas vue depuis plusieurs jours pour vérifier que tout le monde va bien. Il y a eu aussi un jeu de « killer-bonheur » : pendant une ou deux semaines, chaque jour on a tiré au sort deux personnes dans l’immeuble, qui allaient s’offrir une petite surprise même si elles ne se connaissaient pas (à chacun de choisir ce qu’il ou elle désinfecte !!).

E. – Euh, mais dites-moi c’est le paradis, cet immeuble ! Ca me paraît un peu étonnant que tout roule aussi bien entre 300 ou 400 voisins voisines qui ne se sont pas choisis… Vous n’avez jamais eu aucun conflit autour de ce projet de chants au balcon ? Une personne qui vous balance un seau d’eau parce que, je ne sais pas, les chansons ne lui plaisent pas, ou elle trouve indécent de brailler comme ça tous les jours ?

R. – Sur le projet de chants au balcon, pas que je sache. Il y a juste eu un commentaire sur le site du Dauphiné Libéré : quelqu’un qui nous trouvait inconscients parce que, selon lui, en chantant on postillonne et on contamine les balcons du dessous.

A. – Par contre, il y a eu du rififi entre nous sur WhatsApp. Au début du confinement, la cadence des échanges a augmenté d’un coup, on transférait beaucoup de vidéos, d’articles, de blagues… Ca faisait vraiment beaucoup de trucs à lire. Des gens s’en sont plaint, alors il y a eu un débat : est-ce qu’on réduit la quantité de messages ? Est-ce qu’on laisse au contraire chacun poster ce qu’il veut, et c’est aux lecteurs de faire le tri ? Est-ce qu’on crée des sous-groupes thématiques ? Ou est-ce que symboliquement ce serait dommage, ça évoquerait une division de notre collectif ?

R. – L’autre problème, c’est que régulièrement des polémiques étaient sur le point d’éclater sur le WhatsApp. Trois ou quatre fois, des blagues lourdes (sexistes, homophobes, racistes, etc.), ont été transférées et des gens répondaient qu’ils n’aimaient pas cet humour. Et puis la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, au bout d’un mois de confinement, c’est un coup de gueule posté par un voisin : il avait fait son jogging dans le parc et il avait été choqué par la quantité de gens qui ne respectaient plus vraiment les règles de distanciation sociale. Alors c’est parti sur l’incivilité à la Villeneuve, « les cons », l’éducation des ados, etc. etc. Adeline et Célia ont rappelé que le groupe n’avait pas été créé (par Adeline) pour débattre, et qu’elles préféraient être dans de meilleures conditions pour avoir des débats de fond de ce genre… parce que les tweets qui s’enchaînent sur un fil WhatsApp, sur des sujets sensibles, ça peut très vite s’emballer… D’autres ont répondu qu’au contraire, ce genre d’échanges c’était intéressant, c’était vivant, ça reflétait ce qu’était l’immeuble, la Villeneuve, etc. Là ça a craqué. Une bonne moitié des gens a quitté le groupe (3 ou 4 personnes l’avaient déjà fait individuellement dans les jours précédents). Du coup un deuxième groupe WhatsApp a été créé, un groupe qui est restreint aux échanges d’infos, de coups de main, de matos… L’idée c’est que les transferts de blagues, de vidéos ou d’articles, par exemple, ça se fasse plutôt en privé.

E. – L’Histoire nous dira ce qu’aura donné cette « scission WhatsApp »… Mais ce que je retiens globalement dans ce que vous racontez de votre immeuble, c’est quand même une grosse énergie qui va dans le sens du partage et de la créativité… Adeline, toi qui a lancé cette initiative des chants, quel était ton objectif ?

A. – mettre de la joie dans un climat de psychose… Et aussi dire « merde » au confinement total, montrer qu’on trouvera toujours des moyens de continuer à se voir, à faire ensemble. Voilà, c’est amener de la joie dans un contexte de crise, et du lien dans un contexte d’isolement.

E. – Si on veut reprendre ce qu’on disait au début avec Célia, on pourrait dire, plus précisément : amener de la joie et du lien dans un contexte où, en apparence, la peur et l’isolement prédominent… Parce qu’en fait, ce contexte est quand même ambivalent, depuis le début… Si votre initiative a pris aussi facilement, c’est bien qu’il y avait autour de vous des velléités de vivre de la joie et du lien, non ? Les gens n’étaient pas tout-à-fait écrasés par l’ambiance de crise… Peut-être aussi parce que Grenoble a été relativement peu touchée par le coronavirus, peut-être que la « menace » n’était pas si palpable ?

C. – Moi j’ai beaucoup ressenti le poids de la menace. Au début du confinement j’écoutais beaucoup la radio, c’était tellement anxiogène… Tous ces discours alarmistes ! Tout le corps médical, des médecins aux aides-soignants, tous les syndicats, tout le monde est alarmiste. Alors moi qui ai une tendance hypocondriaque, là je retrouve des trouilles de quand j’étais môme, très irrationnelles. Qu’est-ce que c’est que ce bout de gorge qui me gratte ? Et mon bébé, est-ce qu’il va attraper le virus ? Zut, son jouet est tombé par terre dans le parc, je l’ai ramassé et je lui ai redonné, j’aurais peut-être pas dû ? Ca demande beaucoup d’efforts de rester sereine. Surtout qu’avec le confinement, il y a quelque chose de très statique, un danger qui plane, sans qu’on puisse faire grand’chose, juste attendre, attendre… Rien de mieux pour qu’on ressasse, pour qu’on broie du noir. L’autre jour j’ai craqué, je suis allée voir le pédiatre avec mon fils pour une visite programmée de longue date, et ça m’a fait un bien fou d’entendre que tout allait bien.

E. – Oui, le battage médiatique a été intense… Notre santé psychique a été bombardée de récits inquiétants, avec beaucoup de morts et beaucoup d’inconnu… Les médias ont créé plus de panique que de clarté. Il valait mieux être bien équipés en matière d’auto-conscience et d’auto-soin psy ! Et vivre dans un immeuble où on se préoccupe « d’amener de la joie dans un contexte de crise ».

R. – Moi j’ai été très en colère contre ces discours alarmistes dans les médias, qu’en plus plein de gens relayaient sur les réseaux sociaux. Je comprends que les syndicats aient crié au loup eux aussi, parce qu’effectivement il fallait protéger les travailleurs à qui on demandait d’aller « maintenir l’économie du pays à flot » dans des boulots qui n’avaient rien d’essentiel. Je comprends aussi que les soignants, qui sont sûrement physiquement et nerveusement épuisés, aient voulu nous alerter sur les situations atroces qu’ils devaient vivre dans le huis-clos de l’hôpital, et nous demander de les aider en faisant tout pour contenir l’épidémie. Mais quand même ! On ne faisait que nous matraquer d’injonctions, et nous culpabiliser. Moi j’avais besoin qu’on me parle comme à un adulte responsable, qu’on m’explique mieux le fonctionnement du virus, qu’on me donne des détails sur comment me protéger, comment protéger les autres. Sans générer un stress disproportionné. En prévention des maladies sexuellement transmissibles, on appelle ça l’approche « réduction des risques ».

E. – Oui, c’est frappant de voir comment fonctionne l’info en situation de crise sociale. Les médias deviennent une caricature d’eux-mêmes ! Ils parlent comme une personne en plein délire obsessionnel : le discours tourne en rond, ne cherche pas les vraies causes de la situation, ne s’adresse aux gens que pour les convaincre et les contrôler, ne tient plus compte d’autres problématiques au moins aussi importantes… Alors qu’on aurait justement besoin que les spécialistes interrogés nous aident à élever le regard, à décrypter les enjeux de la crise, à nous donner des clés pour pouvoir faire des vrais choix. Mais là, la campagne de prévention a beaucoup été résumée au slogan « Restez chez vous »…

R. – Je n’en peux plus de ce slogan ! Il y a un moment où il devient contre-productif. Les plus zélés croient que quand on sort prendre l’air on met en danger la population. Mais ne pas sortir du tout, c’est pas très bon pour la santé et pour l’immunité ! J’aurais préféré qu’on baisse d’un ton, et qu’on dise plutôt « si vous sortez de chez vous, rappelez-vous de prendre telle ou telle précaution ».

C. – Quand j’ai vu ce « restez chez vous » placardé en grandes lettres à l’entrée du parc, je me suis dit : « tiens, un groupuscule d’extrême-droite aurait aimé ce slogan »…

R. – Et puis, comme l’a dit un groupe d’écrivains italiens, c’est un slogan qui suppose une certaine idée du « chez vous ». Ça implique par exemple que le « chez soi » est un endroit où on est en sécurité, ce qui n’est pas toujours le cas, au contraire…

A. – Pour moi, à côté du risque sanitaire on oublie ce problème-là. C’est le côté meurtrier du confinement, pour toutes les femmes et les enfants qui sont confrontés à des violences dans la famille. Ça fait des années que les féministes rappellent que le domicile est un endroit plus dangereux que les ruelles sombres. Les institutions nous disent déjà ce que je redoutais : les chiffres des violences conjugales ont explosé depuis le début du confinement.

E. – En fait le confinement est vécu très différemment selon les classes sociales.

A. – Il accroît les inégalités. Pour les privilégiés ça peut être une aubaine : c’est une occasion de ralentir le rythme de vie, de faire du tri, de se mettre à jour… Quand t’as une belle baraque avec jardin, ça pourrait presque être des vacances… Même si beaucoup de monde s’interroge sur ses ressources et son avenir économique. Mais pour les plus pauvres…

R. – Pour les familles qui vivent dans des appartements trop petits, sans espaces extérieurs (comme dans notre quartier), ou les gens qui ont des souffrances psy, par exemple, ça doit être super dur. Toutes ces situations déjà tendues, elles vont forcément être exacerbées par l’effet cocotte-minute du confinement. Plein de gens n’ont pas forcément les moyens d’avoir un « chez-soi » serein, confort, équipé, etc. C’est eux qui seront les « victimes collatérales » de cette « guerre »…

E. – On peut même dire que le « chez soi » reflète immédiatement les inégalités sociales. Si tu me coupes l’accès à l’espace public, aux équipements publics, à tous ces biens communs « relativement confort pour tous », tu me cantonnes encore plus dans ma condition sociale, HLM miteux ou villa qui-ne-manque-de-rien. La violence sociale est encore plus crue. Et ça génère de la violence tout court.

A. – Et moi ça me fait stresser. Très concrètement. Je suis un peu tout le temps sur le qui-vive. Quand j’entends des cris, des pleurs chez les voisins, je sens des montées de stress. Alors quand je croise des gens dans le hall ou dans la galerie, je pose la question, je demande s’ils vivent pas trop mal le confinement, je leur demande s’ils ont besoin d’aide. C’est tout ce que je peux faire…

R. – Tu n’as pas fait que ça. Tu profites aussi de chaque occasion pour rappeler le numéro d’appel d’urgence en cas de violences, le 3919. Tu l’as dit pendant nos chants du soir, tu as mis des affiches dans le hall… Et l’autre soir, deux voisines ont lancé un chant kabyle et l’ont conclu en hurlant : « ce chant est dédié à toutes les femmes battues, il faut combattre la violence ! ».

E. – J’ai l’impression que beaucoup de gens font ce qu’ils peuvent, à leur niveau, pour soutenir les personnes qui subissent le plus la situation.

R. – Oui, par exemple au début du confinement j’ai découvert qu’une famille immigrée du quartier ne pouvait plus se nourrir, parce que le Secours Populaire avait fermé brutalement ! En plus, comme ils comprenaient mal le français, ils croyaient qu’ils devaient rester terrés chez eux sauf pour faire des courses ou aller chez le docteur… Je leur ai apporté des attestations de sortie, et je me suis renseigné sur des points de distribution alimentaire. Je sais que je suis loin d’être le seul à faire ce genre de choses. Dans les réseaux militants, par exemple, j’ai vu circuler des attestations de sortie traduites en plusieurs langues… Mais la difficulté principale, c’est qu’avec le confinement on a moins l’occasion de croiser les gens et de leur demander comment ça va ! Il y a sûrement plein de situations hyper tendues qui passent complètement inaperçues…

E. – Mais ce problème n’est pas nouveau. Depuis peut-être 20 ans je pressens que la situation sociale est grave, et que ça doit craquer à droite à gauche, mais je ne sais pas toujours où, ni surtout quoi faire à mon niveau. Quand on sait que 35000 enfants meurent tous les jours de faim ou des suites immédiates de la faim… On sait tous parfaitement que notre société est meurtrière. Et tous les jours, depuis des années, on s’arrange comme on peut avec ce genre d’informations.

R. – Oui, on se sent impuissants… Et en même temps on est aussi responsables de continuer à mener malgré tout nos vies, notre vie de famille… Mais déjà, c’est important de continuer à se renseigner sur ce que vivent les personnes tout en bas de l’échelle. Avoir un œil sur cette question, comme on surveille le thermomètre du corps social… Parce que depuis le petit bout de notre lorgnette de « classe moyenne », on pourrait oublier qu’une partie de notre corps social est très malade… Et que, comme tout est lié, ça va forcément nous retomber dessus !

E. – Oui, c’est aussi une vision de la santé qui dépasse notre propre organisme individuel. On sait qu’on ne pourra pas vivre bien longtemps dans des bonnes conditions si des millions de gens sont en souffrance.

R. – Donc, après, on peut être solidaire à son niveau, autour de soi, et s’entraider à être créatifs là-dedans. Mais dans ce contexte de confinement, c’est difficile de faire mieux. Des mouvements sociaux seraient plus efficaces…

E. – Peut-être un peu. Mais à quoi bon réfléchir au conditionnel, pensons à ce que nous pouvons faire dans notre situation concrète !

R. – Bon, par exemple par rapport au « restez chez vous », un premier pas c’est déjà se mettre au clair avec ce que nous pensons de ça. Souvent on est hésitants, et du coup on se laisse plus facilement culpabiliser. Moi j’ai apprécié d’en parler avec toi Adeline et avec quelques amis, on a partagé sur internet des articles médicaux un peu pointus… En fait on a fait entre nous le boulot d’info que les médias ne faisaient pas.

A. – Et assez vite, on a tiqué sur les mesures liberticides, c’était clair que ça allait trop loin.

R. – Le confinement, c’est quand même une sorte d’expérience carcérale de masse ! Un militant du quartier appelle ça « assignation à résidence » plutôt que « confinement ».

C. – Oui, c’est très carcéral, on tourne en rond… On a du temps mais on est limités. On a aussi moins d’occasions d’être seule, dans sa bulle. Par exemple, avant j’aimais bien fréquenter les bibliothèques, ludothèques, ce genre de structures du quartier, parce que je pouvais y aller seule avec mon bébé, c’est des lieux publics bien aménagés pour ça. J’aimais bien ces moments un peu différents de notre trio à la maison. C’est bien aussi, dans la famille, de ne pas se trouver toujours dans une configuration où on est sous le regard du conjoint.

E. – Du coup, est-ce que vous avez pu vous évader de ce confinement ?

R. – On a élargi notre périmètre de circulation, au fur et à mesure. Depuis le début du confinement, la police n’a pas beaucoup patrouillé dans le quartier, donc le contrôle c’est beaucoup de l’auto-contrôle. Alors si on est clairs que, par exemple, sortir deux heures en se tenant loin des autres ce n’est pas plus dangereux que de sortir une heure, on commence à tenter des choses, on cherche des stratagèmes. Beaucoup de gens le font ! Heureusement.

A. – Moi je repère les quelques amis autour de moi qui ne sont pas trop flippés, et je m’organise pour continuer à les voir. L’autre jour on a même fait une très belle promenade dans les collines au-dessus de la ville, toute une après-midi. C’est important pour moi, parce que je n’aime pas passer ma vie devant l’écran ou au téléphone. Ma vie sociale ne peut pas se résumer à ma cellule familiale et à internet ! Mais c’est fatigant, à la longue, de devoir feinter pour tout ça.

E. – Est-ce que vous avez osé dire autour de vous ce que vous pensiez de ce confinement ?

A. – Déjà, on n’a jamais relayé le « restez chez vous », même pas avec un clin d’oeil à la fin des mails.

R. – Je crois que tant qu’on a pu, on a exprimé ouvertement notre point de vue. On disait en gros : « il faut élargir l’analyse de la situation. Les médecins ont une expertise en matière de santé, mais il y a aussi d’autres besoins vitaux dans la société. On est d’accord de respecter les gestes barrière, mais pas de transformer le monde en un énorme hôpital à ciel ouvert. » En ce moment les médecins prennent une place disproportionnée. Il faut que d’autres voix s’expriment aussi.

E. – Il y a aussi la voix des patrons… En cette fin de confinement, elle a même volé la vedette aux médecins, puisque le gouvernement s’empresse de rouvrir les écoles, contre l’avis du fameux « conseil scientifique »… En tous cas, c’est vrai que la santé de la société n’est abordée en ce moment que par ces deux prismes, celui des médecins et celui des patrons. Un vrai match de ping-pong. Alors qu’on aurait besoin d’une pluralité de points de vue sur la situation.

A. – Même une pluralité de points de vue médicaux ! Par exemple, d’autres pays n’ont pas préconisé un tel confinement de masse, et le nombre de morts n’est pas en train d’exploser chez eux ! Alors, peut-être que le système de santé français n’était pas bien préparé… Mais qui est responsable de cette situation ? Nous ça fait justement des années qu’on se bat pour que les gouvernements arrêtent de couler le service public !

C. – C’est vrai que cette situation confirme tout ce qu’on dénonce depuis des lustres : on produit trop, trop loin, n’importe comment n’importe quoi, dans un modèle économique qui veut tout marchandiser. Les investissements sociaux sont considérés comme « des coûts »… Alors que dans ce genre de crises, on voit bien combien ils sont utiles ! Stocker des masques, par exemple. Ou favoriser la Recherche publique, par exemple médicale…

A. – Alors maintenant qu’ils ont tout démoli, c’est à eux de prendre leurs responsabilités. Qu’ils prennent l’argent là où il est, et qu’ils produisent en masse les dépistages, les masques, les respirateurs qu’il nous faut, au lieu de nous pourrir la vie avec ce confinement. C’est aussi cette injustice qui me fait enrager. Ca rend encore plus insupportable le fait d’être circonscrite à un petit périmètre…

E. – Quelques voix essaient de pointer le lien entre les politiques de casse du service public et la crise actuelle. Mais c’est évident que le gouvernement ne va pas assumer ce genre de responsabilités, et va chercher à détourner l’attention, en martelant la responsabilité des autres. Par exemple, celle des « mauvais citoyens » qui ne respectent pas le confinement.

R. – Et moi, ce qui m’énerve, c’est tous ces soignants qui lui emboîtent le pas ! Par exemple dans notre quartier, des infirmières se sont plaint dans le journal que les gens ne se confinaient pas assez et que la police ne passait pas assez… Elles jouent la division entre professionnels et usagers, pour les autorités c’est une aubaine ! Elles feraient mieux de rappeler que leurs conditions de travail ont empiré continuellement depuis des années et que ça, ça porte à conséquence, beaucoup plus que quelques personnes qui sortent trop.

E. – Pardon mais quand tu t’énerves de ça, je crois que tu consumes inutilement ton énergie. La culture de classe n’est pas répandue à notre époque, ce n’est pas un scoop. Ça fait partie des données avec lesquelles nous devons agir en tant qu’Acteurs sociaux. Comme les données économiques…

A. – D’ailleurs, le confinement, ça a été tendu pour beaucoup de gens au niveau thunes. Rien que pour tous les précaires qui cumulent du black et des petits boulots pour s’en sortir… Tout s’est arrêté d’un coup pour eux…

E. – Tout notre modèle libéral pousse depuis longtemps les prolétaires à « monter leur petite affaire individuelle », avec très peu de protection sociale, et un budget toujours limite, où chaque transaction compte… C’est ce genre d’auto-entrepreneurs qui trinquent maintenant, avec des carnets de commande qui s’effondrent. Le modèle néo-libéral révèle à quel point il nous rend vulnérables aux imprévus, aux chocs. On peut dire qu’il fragilise notre immunité.

A. – Je suis dans ce genre de cas. Je suis musicienne, et pour moi c’est des dizaines d’ateliers, de spectacles, de stages, qui sont annulés. On peut penser qu’ils vont simplement être reportés, mais où est-ce que je reporte des ateliers hebdomadaires ? Et où je reporte des spectacles qui ont du sens en fin d’année scolaire, mais pas du tout en automne ? C’est des pertes sèches. En plus, je perds l’aspect vivant de mon travail, c’est très frustrant. Bien sûr, j’en profite pour faire de la paperasse, pour me faire un site internet, pour faire des recherches et alimenter mon répertoire… Mais par exemple, je répète peu, parce que j’ai pas un studio à la maison ! Je ne crée pas vraiment non plus, parce que pour avoir de l’inspiration je dois rester seule plusieurs heures de suite… Mais quand je suis dans un appartement où ça brasse, avec les enfants et tout, même si je ferme la porte de ma chambre, c’est pas pareil.

C. – Moi je travaille dans l’Education Nationale, heureusement notre salaire ne bouge pas… Mais notre hiérarchie nous demande de « maintenir la continuité pédagogique », en télé-travail avec les familles… Ca n’a pas beaucoup de sens, les contacts sont très abstraits. Je ne sais pas vraiment si mes e-mails sont lus, et par qui… Je ne me représente pas comment les enfants réagissent… En plus dans ma pédagogie je m’appuie beaucoup sur le travail de groupe, j’essaye d’installer une ambiance stimulante… Mais là, comment faire ? Je déteste la classe virtuelle.

R. – Je travaille aussi dans l’Education Nationale, dans un collège. Je suis chargé d’appeler régulièrement une dizaine de familles pour savoir si les élèves arrivent à travailler depuis chez eux… J’ai l’impression de passer la plus grande partie de mon temps à régler au téléphone des problèmes de connexion et d’utilisation de logiciels éducatifs. Mais c’est pas mon travail, je ne suis pas informaticien ! Pour les tenants de l’école numérique, ce confinement est l’occasion de faire plein d’expériences.

E. – C’est vrai dans tous les autres secteurs. En quelques semaines, des millions de salariés se sont formés tout seuls au télé-travail, ils s’y sont habitués. Vous vous rendez compte, quelle aubaine pour les capitalistes ! Pour eux, le télé-travail c’est l’avenir : plus de flexibilité, moins de locaux à payer, c’est le salarié qui assume l’environnement de travail, moins de liens entre collègues, donc moins de luttes,…

R. – Moins de liens entre collègues et aussi moins de liens avec les usagers. Transmettre du savoir à travers un écran, par exemple, c’est tellement pauvre… Pour moi, l’école c’est aussi l’aménagement de la classe, la dynamique de groupe, l’épaisseur de la relation humaine, les activités physiques, les manipulations concrètes…

E. – Du coup ça a dû être frustrant pour toi, d’exercer ton métier par téléphone…

R. – C’est tellement pauvre. Mais bon, j’ai essayé de trouver ma manière à moi d’investir ces coups de fil. Par exemple, je m’attarde sur le « comment ça va » dont on parlait tout-à-l’heure : je veux m’assurer qu’il n’y a pas de situations de détresse dans les familles. Ca me semble être le plus important dans ce contexte de crise. Pour le travail scolaire, je suis d’accord avec la FCPE (fédération des parents d’élèves) : arrêtons de faire semblant, les élèves reprendront le programme quand ils rentreront en classe, au point exact où ils en étaient avant le confinement, point final !

A. – C’est le choix qu’on a fait avec nos enfants. Dès le début on l’a dit aux enseignants, qui nous envoyaient quasi tous les jours du travail à faire. On leur a dit : « on ne fera rien de scolaire. » Le confinement c’est une situation déjà bien assez tendue, on va pas rajouter des motifs de conflit avec les enfants.

R. – Des fois on a proposé aux enfants des petits ateliers envoyés par le maître ou la maîtresse, mais on n’a jamais insisté. Notre école à la maison, c’est autre chose. Construction d’un nichoir à oiseaux, dessins animés dans d’autres langues, écriture de lettres, jeux de société, tâches ménagères…

A. – et plein de temps pour le jeu libre.

E. – On a énuméré pas mal de problèmes liés à cette situation de confinement. Mais comme on le disait au début de l’entretien, on est dans un contexte qui a aussi des bons côtés, non ? Tout contexte extérieur est forcément ambigu, l’important c’est de se concentrer sur ce que nous choisissons d’en faire, nous, Acteurs sociaux. Vers quoi on veut aller. Après, on étudie le paysage, on regarde ce qui risque d’être un obstacle, et aussi ce qui va nous aider. C’est bien d’être capables d’identifier partout nos appuis !

A. – Oui, et en effet quand on me demande « comment ça se passe, le confinement ? » je suis un peu embêtée pour répondre, parce que c’est très contrasté. Je trouve qu’il y a à la fois des choses horribles et des choses très belles.

C. – Un bon côté de la situation, pour moi, c’est le grand ralentissement de tout. Il y a moins de pressions et de sollicitations de l’extérieur. Cette grande pause est presque un soulagement. J’apprécie de passer du temps avec mon bébé, de le voir grandir. Pour nous ça ressemble un peu à la période de congé parental qu’on a eue après sa naissance. Mais je sais que je suis chanceuse. J’ai les moyens économiques et culturels d’affronter la situation, et notre enfant est trop petit pour souffrir du confinement. Et finalement, nos choix de vie nous éloignaient déjà depuis longtemps des « commerces non essentiels » dont on est maintenant privés : les boutiques ne me manquent pas du tout, et je peux toujours aller acheter du super bon pain artisanal !

R. – Comme toi, Célia, j’aime cette suspension, le silence, le calme… Comme si tout s’orientait vers la sobriété. J’en parlais l’autre jour avec ma mère au téléphone, elle disait que pour elle on revient à un rythme de vie « normal », plus organique.

C. – Oui, habituellement tout va trop vite, et plus on va vite plus on veut aller vite, la seule issue qu’on nous propose c’est d’aller encore plus vite… Là, cette fuite en avant est stoppée. Tout le monde doit sortir de son train-train à grande vitesse. Il y a comme une révolution, pas dans les rues, mais sûrement dans beaucoup de foyers. C’est très intime et très puissant à la fois. Mais je me demande si c’est positif ? D’un côté je me dis que c’est toujours positif de prendre du recul, d’être amené à revisiter ses habitudes. Mais des fois je me dis que cette expérience carcérale, ça peut au contraire encourager des schémas rétrogrades… La maman à la maison, en permanence sous l’oeil du mari, c’est pas le rêve du patriarcat ? « Tu vois chérie, on y arrive bien, à vivre reclus »…

R. – En même temps, les hommes à la maison, il peut y avoir quelque chose de subversif. Obligés d’investir un peu plus la sphère domestique… Je sais que plusieurs d’entre eux redécouvrent en ce moment les tâches ménagères… passent plus de temps avec leurs enfants…

E. – Vous parlez de lenteur, de calme… De disponibilité pour redécouvrir ce qui est juste tout près de soi, ou même à l’intérieur de soi… pour regarder la nature… Comme une expérience de décroissance ?

R. – Oui je crois qu’on a tous pu goûter à un rythme de vie et un environnement plus sains ! Ça fait du bien, de respirer… Et j’ajouterais ce dont on parlait au début : le confinement nous a donné l’occasion de lancer un projet à l’échelle de l’immeuble, et de se rencontrer un peu plus entre voisins et voisines.

E.Un rythme de vie plus lent, un environnement plus calme et plus sain, plus de liens entre voisins et voisines… Comment allez-vous faire pour maintenir ou poursuivre toutes ces petites conquêtes au-delà du déconfinement ?

FIN

]]>
Théâtre-Enquête https://pleinjour.poivron.org/2017/04/20/theatre-enquete/ Thu, 20 Apr 2017 13:45:10 +0000 https://pleinjour.poivron.org/?p=99 Dans notre entreprise Plein Jour nous avons donné du temps pour repenser notre implication dans la société. Ça nous a formé.es, nous sommes motivé·es pour agir.

Comment allons-nous alors partager notre détermination et notre enthousiasme avec les personnes qui n’ont pas suivi le même chemin que nous ?

Pourquoi cet atelier ?

Dans les deux premiers ateliers nous avons travaillé à renouveler nos façons de nous imaginer nous-mêmes au sein de la société. Ici nous mettons ces conquêtes à l’épreuve. Que se passe-t-il lorsque nous cherchons à partager nos imaginaires, notre engagement, avec tout le monde ? Comment accueillir ce que pensent les personnes que nous rencontrons ? Que pouvons-nous apprendre d’elles ? Se sentiront-elles concernées par ce que nous avons à leur dire ?

Leurs visions de la société sont la plupart du temps bien différentes de celles que nous avons construites au sein de Plein Jour. Nous découvrons alors que nous sommes encore largement enfermé·es dans nos visions à nous. Comme beaucoup de militant·es, nous finissons même par nous voir comme un îlot flottant au sein d’une mer d’incompréhension ! Sectaires, sans le vouloir !

Travailler les façons dont nous nous mettons en relation avec les personnes que nous rencontrons est devenu une nécessité pour nous.

La démarche proposée :

Nous faisons entre nous du théâtre. Nous improvisons toutes sortes de scènes, où la question de nos manières de nous impliquer dans la société vient sur le tapis, et dans lesquelles chacun·e peut intervenir. Les autres participant·es à l’atelier observent et écoutent.

A la fin chacun·e dira ce qu’iel a remarqué : les moments où il y a eu un début de partage, les « autismes » qui nous collent à la peau, les erreurs commises et ce qu’elles nous apprennent.

Cet exercice nous prépare à faire la même chose en situation réelle : avec nos proches, dans notre boulot, dans la rue.

Un exemple : une pièce de théâtre inventée à partir de différentes expériences vécues dans les rencontres Plein Jour.

I. La mise en scène

Un repas de famille. Autour de la table : la mère, le père, leur trois enfants Loïc Tom et Gina, et la bonne-amie de Loïc, Sandrine. Tom fait partie d’un groupe nommé Plein Jour, inconnu dans la famille.

Loïc annonce une grande nouvelle : Sandrine est enceinte !

Iels ont décidé de se trouver un appartement, et de vivre ensemble.

Après le moment de surprise et d’émotion la conversation en arrive à la politique. En voici quelques extraits :

La mère

Sandrine, je suis heureuse de devenir ta belle-mère. Je sais que tu vends des parfums dans un grand magasin. Dis-moi, que penses-tu de ton métier ?

C’est tout de même un domaine soigneusement réservé aux femmes, ça me questionne.

Sandrine

Ben… j’aime mon travail. Les rapports avec les clientes. Vous savez, les parfums, c’est délicat, ça touche l’intimité, c’est artistique de contribuer à la beauté féminine. Et moi, je connais mon métier, j’ai des compétences que je peux mettre à leur service. J’en suis assez fière.

La mère

Tu ne penses pas que l’obligation d’être belle fait partie de la soumission qui est imposée aux femmes partout dans notre société ?

Sandrine

Heu… je ne vois pas d’obligation… Les parfums, c’est subtil, ça fait partie du charme féminin d’être attentives à cet aspect important de leur beauté.

Le père (à part )

Il faut que j’aille au secours de ma femme.

(à Sandrine)

Sandrine, tu ne trouves pas que ces soi-disant « grandes marques », comme Dior ou Chanel, ne font que gagner des fortunes sur le dos des femmes, en flattant leur vanité, et en leur martelant avec la pub qu’elles doivent absolument être dans les normes ?

Sandrine

Ces marques font des produits de haute qualité, je suis mieux placée que vous pour le savoir.

Dites-voir, toutes vos questions, là, c’est pour vérifier si ce que je pense est conforme à la morale familiale ?

Loïc (à part)

Là il faut que j’aille au secours de ma bien-aimée.

(à Sandrine)

Tu as un beau métier. Je suis fier de toi.

Tom (à part)

Hou-là-là, c’est le moment d’intervenir.

(à ses parents)

Je trouve que vous n’êtes pas beaucoup à l’écoute de Sandrine. C’est quand même à elle de savoir le sens, social ou non, de ce qu’elle fait, vous ne pensez pas ?

Le père et la mère

Loin de nous de vouloir imposer nos opinions à Sandrine ! Nous voulions seulement savoir comment elle se situe face aux questions sociales. Elles nous concernent tous de près, et elles sont toujours passées sous silence !

Gina

Arrêtez de vous disputer comme ça ! Nous sommes là pour fêter une bonne nouvelle, non ?

Tom

Non, Gina, ce n’est pas une dispute. C’est humain de partager ce que nous pensons de comment nous participons chacun et chacune à produire ce qu’il nous faut pour vivre. Parce que nous sommes toutes et tous impliqués dans une immense coopération sociale, humaine !

Sandrine

Coopération sociale ? C’est quoi ça ?

Tom

Tu travailles dans une grande entreprise : elle distribue des produits fabriqués partout dans le monde. N’est-ce pas extraordinaire, si on y pense ? Et si tu veux t’acheter des chaussures, tu vas en trouver dans le magasin d’à côté. Ce n’est pas parce que nous y sommes habitués que j’oublie de m’émerveiller de ça !

Sandrine

Moi, je vois plutôt que je travaille pour gagner ma vie. Dans la belle entreprise de tes rêves, je n’ai rien à dire, qu’à obéir. Et surtout le samedi, c’est long, beaucoup de clientes, et toute la journée en talons hauts. Même une pause de cinq minutes, pas question.

Tom

Justement, demander des pauses, ne serait-ce pas une belle revendication, pour commencer à lutter?

Sandrine

Si je le faisais on me regarderait de travers, du genre : « Elle s’imagine quoi, celle-là ? ».

Quand ils ont décidé de prolonger l’ouverture les jeudis jusqu’à 21h, on n’a rien eu à dire.

Tom

Et s’ils décidaient d’ouvrir le dimanche ?

Sandrine

Alors là, ce serait dur pour moi, surtout quand j’aurai un bébé. Mais que voulez-vous, c’est la vie moderne, les gens n’ont plus le temps d’aller faire leurs courses en semaine. Il faut s’adapter à l’évolution, il faut aller avec son temps.

Tom

Mais attends, si vous autres, vendeuses, vous ne vous mettez pas ensemble pour obtenir des améliorations, ou même pour avoir votre mot à dire sur la marche du magasin, vous serez exploitées toute votre vie.

Sandrine

J’aimerais t’y voir, toi, le beau donneur de conseils. Tu ne te rends pas compte de la pression que nous subissons. Nous n’avons pas une minute pour parler de tout ça.

Et même si nous avions le temps nous n’en parlerions pas.

Le père

Et les syndicats ? Ils sont là pour ça, non ?

Gina

Papa, tu rigoles. Si les syndicats étaient capables de faire quelque chose, ça se saurait.

Sandrine

J’en ai entendu parler, du syndicat. Mais, vous savez, ce serait du travail, des réunions, j’ai déjà bien assez de travail comme ça, avec en plus les commissions, la lessive… et mon mari !

Le père

Le ménage… c’est bien ! Mais il n’y a pas que ça dans la vie ! Ne pensons pas toujours qu’à nos problèmes personnels ! Il y a des injustices énormes dans le monde, la catastrophe du climat, les milliers d’enfants qui meurent de faim! Si nous ne prenons pas tous ensemble les choses en main, nous allons à un désastre planétaire !

Sandrine (sa voix se met à trembler)

Ah, c’est trop, tout ce que me dites sur la société… vous me harcelez, vraiment ! Je sais, tout n’est pas rose dans ce monde, loin de là. Je vois tout ça à la télé, et ça me fait peur, ça me fait mal. Chacun fait ce qu’il peut, avec ses moyens. Il y a aussi des gens formidables, vous savez.

Le père

La question qui nous est posée à tous, c’est : que faisons-nous pour changer la société ?

Moi, je milite à la France Insoumise de Mélenchon : l’humain d’abord !

Gina (à Sandrine )

Laisse-le parler. Il est à l’aise, il travaille à mi-temps dans l’informatique.

Tu gagnes combien, déjà, Papa ?

Le père

Je gagne 1.800 euros brut.

Sandrine

C’est plus que ce que moi je gagne à plein-temps. Je vois que vous avez le temps de venir prêcher aux gens ce qu’ils devraient faire.

Tom (il éclate)

Ah, que cette façon de parler de notre engagement dans la société me rend malheureux !

Nous ne nous écoutons pas vraiment, tout le monde est en concurrence, comme dans la société. Chacun défend son morceau contre les autres, on dirait que vous défendez chacun votre équipe de football préférée, ou quoi ?

Vous ne voyez pas que nous fabriquons tous une mauvaise ambiance, où nous ne faisons qu’entretenir la peur ? La peur de nous confier ce que nous avons vraiment à nous dire !

Quel gaspillage ! Même moi, ce que je voudrais tant vous dire, je le cache aussi peureusement dans mon cœur, comme vous tous ! Je m’en veux de ne même pas arriver à faire plus que protester contre cette discussion bâclée.

Gina

Comme c’est attendrissant ! Il va se mettre à pleurer aussi.

Loïc

Tu es dure, Gina. Je pense aussi que nous mettons tous, chacun à notre façon, beaucoup de générosité dans ce que nous faisons, au boulot, mais aussi en famille, et partout dans la société.

Et nous ne sommes pas dupes, nous savons bien que les conditions sont injustes.

Le père

Ce n’est pas avec ce genre de considérations sentimentales que nous allons pouvoir changer la société. Tout le monde fuit la vraie question : comment abattre le pouvoir des financiers !

La mère (au père)

Ça fait trente ans que tu répètes les mêmes choses, et rien ne bouge. Toi-même, tu ne vois toujours pas quand la vaisselle s’accumule et que personne ne s’en occupe. Alors c’est bon. On a compris.

Gina

Haha ! Nos ancêtres ne savent pas eux-mêmes où ils vont. Et nous alors, allons-nous faire mieux ?

II. La discussion qui a suivi

Cette discussion est fabriquée à partir des leçons que nous avons tirées de plusieurs ateliers « théâtre-enquête » que nous avons joués. Notre but ici est de rendre compte des questionnements et remarques que ces jeux de théâtre ont fait apparaître parmi nous.

Robert En jouant Tom je me suis débrouillé comme j’ai pu. Mais je ne suis pas content de moi. Je suis tombé dans le piège de vouloir enseigner des trucs, je me suis énervé, j’ai critiqué l’ambiance familiale… du haut de la position de celui qui comprend mieux que les autres ! Je n’arrive pas à imaginer une manière d’être qui joue plus le jeu avec les autres. Avec les autres comme ils sont. Franchement, je suis découragé.

Eric Tout cela montre que nous ne sommes pas au clair sur ce que nous voulons lorsque nous

nous adressons aux gens. Tout le temps. Dans nos familles, mais aussi dans nos journaux. Et nos actions militantes : tout le monde s’en fout.

Zina En fait, dans la plupart des conversations, nous avons de la peine à parler des choses qui comptent, à avouer nos détresses les plus profondes. Que nous ayons l’expérience de Plein Jour ou non. Nous vivons dans un déni constant des violences sociales, et nous le savons. Nous nous replions sur nous-mêmes, au lieu d’ouvrir nos cœurs.

Eric Comment alors percer une carapace qui est d’abord la nôtre ? Nous venons avec des idées d’un autre monde ! Je ne sais plus quoi faire. Ou bien j’essaie de convaincre, de forcer le passage, ce qui est perdu d’avance et ne me plaît pas du tout, ou bien je me borne à écouter, comme vaincu.

Rachel C’est dramatique, Eric, je suis d’accord avec toi. J’ai commencé à m’engager pour la transformation de la société, c’est pour moi le début d’une merveilleuse aventure ! Eh bien, c’est justement depuis ce changement dans ma vie que je me suis retrouvée complètement séparée de la majorité des gens ! Par le fait même d’avoir découvert une vraie possibilité de vivre en plein jour avec eux. C’est le comble.

Retrouvons une vie enfin sociale, quoi ! En construisant ensemble nos vies dans la société. C’est bien notre affaire à toutes et tous, non ? Ils ne comprennent pas que j’y croie, et ça me sépare d’eux. C’est ça notre drame !

Boris C’est vrai, pourquoi ils ne nous comprennent pas ? Pour moi c’est un vrai mystère. Qu’est-ce que les gens veulent, au fond ? Qu’est-ce qui les fait bouger ?

Zina Moi j’aime bien cette Sandrine. Elle est directe. Simple. On sent qu’elle est généreuse, qu’on peut compter sur elle. Elle a une vue nuancée des choses, elle vit dans le monde concret, tel qu’il est, on ne peut pas l’embobiner avec des bonnes paroles.

Rachel Oui, elle nous met à nu devant la question : qu’avons-nous vraiment à lui dire ?

Pour qu’elle puisse se voir au quotidien devenir Actrice de la transformation sociale ?? Peut-être que tout ce que nous travaillons ensemble ne peut lui apporter strictement rien de praticable ?

Eric Moi, franchement, quand je constate qu’en face il n’y a pas spécialement d’intérêt pour ce que nous avons à dire, je laisse tomber. Chacun évolue à son rythme, je respecte.

Boris Eh bien, pas moi. Je VEUX briser la conspiration du silence. Je veux prendre ouvertement du temps pour donner de la place à ce partage : parler de ce que nous faisons dans la vie sociale. C’est le début d’une reconquête essentielle pour moi. Nous vivons une époque où on ne parle pas du sens existentiel, personnel, de nos vies dans la société. Nous sommes habitués à vivre dans un cadre qui nous est imposé : « Circulez, IL N’Y A RIEN À DIRE ! ». Nous n’avons même plus les mots pour nous parler de ce qui nous concerne. Nous sommes devenus des mollusques sans squelette !

Rachel Finalement, tout l’art que nous avons à apprendre est peut-être l’art d’aider les personnes à

exprimer jusqu’au bout ce qu’elles pensent ? Déjà en étant juste très attentifs à ce qu’elles cherchent à dire, à dévoiler ? Même quand elles esquivent les questions que je pose, même quand elles cherchent à me baratiner. Je ne m’arrête plus à ça. Je m’accroche à ce que j’ai appris de plus important à Plein Jour : dans toute discussion mon interlocuteur cherche vraiment à construire quelque chose avec moi. Je veux prendre ça de plus en plus au sérieux ! Nous sommes toutes et tous maladroits, nous cachons ce dont nous avons peur, c’est humain.

Bien sûr ça m’arrive encore de me laisser capter par les tentatives de noyer le poisson, et ça me rend folle ! Je veux avancer direct. En faisant plus confiance : nous sommes toutes et tous en train de nous débattre dans le même bain, c’est ça la réalité ! Partager gratuitement, sans projet de changer les gens, juste par intérêt pour eux, et du coup aussi pour moi-même. Notre but est déjà là, au présent, dans ce chemin. J’aime vivre ça.

Zina Moi aussi. Ah, là, Rachel, tu fais avancer le schmilblick, merci ! C’est ça que je veux vivre tous les jours. C’est en parlant avec d’autres du sens de ma vie sociale que je commence à me dire finalement aussi à moi-même ce que j’en pense. Pour les personnes que je rencontre, je suis sûr que c’est aussi vrai.

Robert Mais oui ! C’est pour ça que je n’ai pas réussi à créer l’ambiance que j’aurais aimé contribuer à créer ! J’aimerais bien rejouer la scène.

Eric Pourquoi pas, mais ça pose quand même la question : se dire le sens de nos vies sociales,

ÇA NE SUFFIT PAS ! Ce n’est pas comme ça que nous allons transformer la société ! Ça reste limité au développement personnel, ça peut durer des centaines d’années…

Nous stoppons là le jeu. Qu’avons-nous appris ? Cette dernière remarque d’Eric ne nous fait-elle pas retomber, paf !? Comme si nous n’avions rien appris dans les ateliers 1 et 2 ? Nous avons fait exprès de finir sur cette question à laquelle notre No1 n’avait pas répondu clairement : notre démarche ouvre-t-elle un véritable processus de transformation SOCIALE ? Ou piétine-t-elle encore à l’intérieur des limites du « développement personnel » ? A vous, lectrices, lecteurs, de nous dire ce que vous en pensez, et de continuer le jeu avec nous, nous comptons sur vous.

]]>
Vaincu·es parce que nous n’avons pas osé imaginer où nous voulons aller https://pleinjour.poivron.org/2017/04/20/vaincu%c2%b7es-parce-que-nous-navons-pas-ose-imaginer-ou-nous-voulons-aller/ Thu, 20 Apr 2017 13:44:10 +0000 https://pleinjour.poivron.org/?p=97 Je vous raconte ici ce qui m’est arrivé.

Cette histoire montre qu’il ne suffit pas de vouloir sortir d’une situation inacceptable pour en sortir et pour gagner. Osons voir plus loin. Quelle victoire voulons-nous ?

Nous sommes autour du 20 décembre, les fêtes approchent à grand pas de bottes de Noël, et le temps file à cent à l’heure dans ce bon vieux Centre d’Hébergement où je travaille auprès des Sans Domicile Fixe. Donner une piaule, un repas, un coup de main pour remplir des papiers, partir en voyage avec des loulous, aider quelqu’un comme Jacky, un vieux routard, à sortir de la galère de la rue, l’entendre nous dire d’arrêter de lui «klaxonner dans les feuilles» quand on rigole trop fort entre collègues, c’est mon quotidien. J’aime ce travail.

Mais les derniers mois ont été particulièrement pénibles: arrivée d’un nouveau directeur qui fait ouvrir tous nos courriers, qui flique la photocopieuse, et prend sans nous consulter plein d’autres initiatives qui sabotent notre travail. Ici, tout le monde a remarqué les douches désormais sans eau chaude et les toilettes dégueulasses offertes aux personnes accueillies, les actions que nous ne pouvons plus faire, les centaines de fiches administratives à remplir, et même les rats qui courent dans les couloirs, et aussi la mutuelle pourrie qui nous a été imposée etc…Pendant que les supérieurs croulent sous les demandes tous azimuts, tout en refaisant leurs bureaux à neuf. Je suis sûr que vous connaissez ce genre de trucs dans vos tafs quels qu’ils soient. Quel crève-cœur de devoir travailler toujours à toute vitesse, et de saloper ce que nous faisons.

Depuis des mois nous tentions de nous réunir entre salarié·es pour parler de nos conditions de travail. Pas mal d’entre nous sont à cran. Nous avions tous besoin de causer. Mais rien ne changeait.

Un lundi après-midi, je déboule dans une assemblée de salarié·es où il y a beaucoup, beaucoup de monde, même des cadres, et beaucoup d’entrain. Mais, au final, après avoir pour la énième fois dressé le constat de tout ce qui ne va pas pour nous, nous décidons de reporter au lendemain une quelconque décision quant aux suites à donner à cette rencontre.

Je rentre chez moi un peu dépité. Est-ce que notre parole a du poids pour passer à l’action?

Le lendemain matin, coup de tonnerre! J’apprends que les collègues du Centre d’Accueil d’Urgence ont décidé d’envoyer tout valser. Iels n’ont pas attendu de faire une nouvelle assemblée. Je vois que le ras-le-bol peut mettre en mouvement ! On installe un piquet de grève avec des tentes pour dormir, on organise le blocage la nuit, on met des banderoles plein le boulevard. Dans l’association, il y a les pour et les contre. Il y a aussi celles et ceux comme le cuistot qui ne sont «ni pour, ni contre, bien au contraire» comme il dit.

Moi je suis pour le mouvement, la grève. J’avoue. Et je suis enthousiaste parce que le mardi c’est la réunion d’équipe du Centre où je bosse. Nous sommes tous et toutes là, nous allons pouvoir décider de ce que nous faisons, nous, l’équipe du CHRS (Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale).

Nous sommes hyper pragmatiques. Nous parlons de comment nous pouvons faire vivre ce mouvement, de ce que cela peut engendrer par rapport aux personnes que nous accueillons. Nous parlons de combien de temps nous pouvons tenir matériellement, financièrement, si nous nous mettons en grève. La tête du DG (Directeur Général) est mise à prix. Nous sommes chauds bouillants.

A l’exception de notre chef de service (qui se dit cependant totalement avec nous), nous décidons de la grève à l’unanimité. Je suis surpris et ravi.

Les heures passent et le mouvement prend de l’ampleur. Le lendemain, quasiment tous les centres d’hébergement de notre association sont bloqués ! Je n’en crois pas mes yeux. Le piquet de grève devient un lieu incontournable dans notre bonne vieille bourgade, et on y croise beaucoup de monde. Quel feu de joie !

Pendant ce temps, les cadres et la direction tentent tant bien que mal de gérer les centres, mais c’est le gros boxon. Ils sont au bord de la rupture, même la cravate du directeur sent la sueur. Et nous voyons comme jamais combien nous sommes indispensables pour que ça tourne. A ce moment précis c’est nous et nous seul.es qui décidons de l’utilisation de nos outils de travail, de comment les utiliser correctement, de ce que veut dire travailler dignement, de ce que veut dire donner une direction à notre travail.

Alors la direction commence à nous foutre la pression. Les flics, la préfecture aussi. Dans la ville aux cent clochers, comme ailleurs, les pauvres dans la rue ça fait pas terrible quelques jours avant de mettre les cadeaux sous le sapin.

La vérité c’est que nous sommes fort·es. Nous sommes joyeux·ses et combatif·ves. Les lumières solsticiales sont puissantes. Nous tenons la direction, nous le savons. La tête du DG, tout le monde la veut, tout le monde le clame. Un dernier coup de reins, et boum, elle tombe. Ça commence à s’effriter même du côté des supérieurs hiérarchiques. Certains rats, et pas des moindres, quittent le navire : le directeur financier vient de déposer sa démission. Après, tout peut tomber comme dans un jeu de quilles.

A commencer par le Bureau du Conseil d’Administration qui recrute l’équipe de direction. D’ailleurs le Bureau, président en tête, commence à paniquer au point qu’il demande d’urgence une négociation avec les représentants du mouvement. La rencontre est prévue jeudi après-midi. La victoire ne peut plus nous échapper.

Paradoxalement, je ressens comme un mouvement de recul de la part de bon nombre de salarié·es. Certains et certaines se montrent plus réceptifs aux pressions et aux mensonges que distillent certains supérieurs. Du genre: « si ça continue, c’est l’Etat via la préfecture qui va reprendre les rênes de l’association, et ça veut dire des licenciements en masse ». J’essaie de raisonner mes collègues en leur disant que c’est du connu dans les luttes sociales, toutes ces rumeurs : tous les coups sont permis pour casser un mouvement.

Mais le mal est plus profond. J’en prends réellement conscience à l’AG du jeudi matin. Maintenant que nous sommes à l’heure fatidique, il va falloir se projeter sur l’après. Et force est de constater que l’après, nous ne l’avons absolument pas prévu. Ce qui est clair pour nous, c’est ce dont nous ne voulons plus, et que le Directeur Général incarne ‒ symboliquement ‒ à merveille.

Je discute de tout ça avec deux collègues avec qui je partage la culture et l’héritage des mouvements d’émancipation. Il nous semble juste normal de proposer que ce soit un collège de salarié·es mandaté·es et tournant·es qui prenne la place de la direction actuelle.

Nous présentons notre idée au début de l’assemblée. Dans un premier temps, on entend les mouches voler, comme si nous proposions une grosse connerie. C’est un flop. Bien sûr je réitère notre proposition. Des voix s’élèvent. Celles de deux collègues, les voix les plus radicales sur le plan syndical et politique. Alors que je les ai toujours entendu·es extrêmement hostiles envers les cadres et les directeurs, hurlant haut et fort que ce sont des bons à rien. Et là, iels me rentrent dedans, très remonté·es, en disant qu’il faut des chefs pour prendre les rênes d’un comité de direction: «Mais tu te rends compte, ça s’improvise pas d’être cadre» dit Christelle. «Il faut des diplômes spécifiques, tu crois quoi…» reprend Bernard. J’essaie tant bien que mal de les mettre face à leurs contradictions. Rien n’y fait. Et on passe. D’autres revendications sont lancées, elles remportent plus d’adhésion. Le débat est clos.

Et je comprends, je crois. Je sens comme une peur face à une possibilité nouvelle, comme une peur de l’inconnu.

Bon sang mais c’est bien sûr. Nous ne percevons pas l’horizon de la terre nouvelle. Simplement parce que nous n’avons même pas envisagé l’idée d’y aller. Nous sommes partis en mer, non sans courage et bravoure, mais sans cartes marines !

J’hallucine. Je me rends compte que nous ne savons pas ce que nous voulons au juste. Jamais nous n’en avons vraiment parlé. Comment nous voulons travailler? Jamais nous n’en avons vraiment parlé positivement, ou si peu. Jamais nous n’avons imaginé ce que pourrait être notre travail, et même notre société, si nous reprenions les commandes de ce que nous faisons tous les jours comme nous sommes en train de le faire à ce moment précis. Ce fabuleux moment que nous aimons. Où pour la première fois peut-être nous décidons vraiment de ce qu’est notre travail et ce qu’il signifie pour la société dans laquelle nous vivons.

Alors ce fabuleux moment, il glisse doucement vers la simple gestion de la lutte. Trouver du monde pour le piquet de grèves, faire des banderoles, faire une caisse pour la bouffe… Nous nous rendons compte qu’il nous faut des revendications. Des revendications à présenter aux pontes avec qui nous nous réunissons l’après-midi même. Nous parlons une fois de plus de ce qui ne va pas. Et je me retrouve ensuite dans un bureau avec une dizaine d’activistes professionnel·les à remettre sur papier les revendications décidées en AG : augmenter les salaires, stopper les licenciements et tout le tintouin. La tête du DG quand même évidemment…

Et l’heure de la rencontre au sommet arrive. Il est 14h. Nous imposons de rentrer toutes et tous dans la salle où va avoir lieu la joute verbale. C’est peut-être une façon de sauver la face, car nous avons déjà perdu. Nous avons tous et toutes, plus ou moins, fait un pas de recul devant la possibilité illusoire de gagner sans savoir quoi mettre à la place. Je ne suis pas mieux que les autres avec mon discours radical.

Vient la messe. C’est à peine si la tête du directeur est demandée, ou alors par quelques kamikazes.

Le comble ! La force collective s’émousse. Les têtes sont moins hautes. Bien sûr les dirigeants acceptent nos revendications, bien sûr nous nous satisfaisons d’un engagement oral et moral, bien sûr rien n’aura été suivi de faits. Bien sûr, dans les mois qui ont suivi nous nous sommes faits laminer.

Quelques jours après la grève j’ai eu des mots très durs envers mon chef de service, j’étais écœuré car j’ai trouvé qu’il avait bien retourné sa veste dans tous les sens. Avant de me rendre compte plus tard que lui aussi était dans le même pétrin que nous, qu’il attendait que ça change, sans savoir comment ni quoi mettre vraiment à la place.

Il faut des bûches au feu de l’action. Et j’ai alors compris que sans imaginer en amont ensemble ce que nous voulons et comment y parvenir, rien ne serait possible. Et pour cela, il faut sortir du chaudron du négatif, de la plainte, pour libérer une parole qui dit vraiment ce qu’il y a positivement au fond de nos cœurs, ce que nous aimons, imaginons et voulons dans notre travail, et aussi dans nos vies dans la société.

Car c’est là que vivent les pousses de la transformation, c’est là où les montagnes commencent à se soulever.

]]>
Nous imaginons des stratégies concrètes https://pleinjour.poivron.org/2017/04/20/nous-imaginons-des-strategies-concretes/ Thu, 20 Apr 2017 13:43:23 +0000 https://pleinjour.poivron.org/?p=95 Dans l’atelier 1 nous avons tâché de reconstruire notre confiance personnelle dans notre participation à la vie sociale. Autour de cette confiance jaillit notre énergie, une énergie que nous pourrons déployer dans toutes sortes d’initiatives. C’est là que tout commence, mais ça ne suffit pas.

Deuxième étape : il s’agit maintenant d’imaginer ensemble des chemins praticables.

Comment les petites actions que nous entreprenons là où nous sommes peuvent faire partie d’un processus qui transforme RÉELLEMENT la société ?

Pourquoi cet atelier ?

Dans notre journal No 1 nous avons raconté comment des personnes ont pris une initiative, et ont pris conscience qu’elles sont Actrices dans la société. Plusieurs de nos lecteurs et lectrices ont protesté : c’est bien joli de renouveler nos réflexions et nos actions, mais concrètement, est-ce que ça suffit pour changer vraiment la société ?

C’est vrai que nos initiatives ne peuvent être crédibles que si nous pouvons visualiser comment elles peuvent ABOUTIR à une véritable transformation sociale.

Car nous ne visons pas seulement des conquêtes locales, partielles, sectorielles. Celles-ci peuvent amener, bien sûr, des améliorations importantes, mais à Plein Jour, nous pensons qu’elles ne peuvent pas changer vraiment nos vies.

C’est le fonctionnement social lui-même que nous avons l’audace de viser, dès maintenant.

Toute l’aventure de Plein Jour est là : nous allons vérifier dans cet atelier si cette audace est réaliste !

La démarche proposée :

Nous partons d’une situation concrète : celle que vit l’un ou l’une d’entre nous.

Nous jouons dans l’atelier à être les personnes impliquées dans cette situation donnée au départ.

A partir de là chacun·e peut proposer des actions ou des évènements pour faire évoluer la situation. Soit qui donnent plus d’ampleur sociale à l’action entreprise, soit qui la freinent ou la mettent dans une impasse.

La proposition est alors discutée par le groupe entier : est-elle vraisemblable, réaliste ?

Elle est ensuite validée ou refusée, et on passe à l’évènement suivant.

Nous imaginons ainsi petit à petit un chemin sur lequel nous transformons nos rapports sociaux. Depuis le tout premier pas et jusqu’aux plus grands bouleversements de la société.

En nous faufilant entre deux exigences :

1) préciser à chaque pas ce que NOUS voulons vivre et construire, notre projet,

2) préciser comment nous imaginons l’impact des conditions extérieures sur notre projet.

À chaque pas nous refaisons une estimation : par où pouvons-nous ouvrir un chemin ? Par où est-il impossible de passer ? Sur quelles forces novatrices pouvons-nous nous appuyer ? Comment tenir compte des « vents contraires » qui cherchent à nous saboter ? Le suspense est présent à chaque instant. Allons-nous aboutir ?

Ce qui est délicieux dans cet exercice : nous nous mettons à imaginer ensemble, tout de suite, et là où la vie nous a placé·es, des issues concrètes et praticables. Sur lesquelles nous pouvons marcher, en aimant ce que nous faisons ensemble, et en étant conscient·es à chaque pas de la portée globale, sociale, de ce que nous entreprenons à notre échelle minuscule.

Exemple : l’atelier que nous avons joué le 19 novembre 2016

Cet atelier a eu lieu lors d’un séminaire organisé avec des sympathisant·es de Plein Jour.

Nous avons mis dans des bulles grises les interventions que les participant·es à l’atelier proposent pour faire évoluer l’action imaginaire.

Juliette, s’adressant au groupe de participant·es à l’atelier : Je vous propose de partir de ce que je vis tous les jours autour de l’école de notre enfant, qui a 7 ans.

Depuis des années tout se passe normalement avec les autres parents et avec les enseignants, c’est-à-dire qu’il ne se passe pas grand’chose.

Le groupe : D’accord. Vas-y !

Juliette

Nous sommes sept ou huit parents d’élèves qui avons du plaisir à nous croiser et recroiser quand nous amenons nos enfants à l’école. Ils ont entre 5 et 8 ans.

Encouragés par mon amie Sonia, nous sommes entrés les uns après les autres dans l’association des parents d’élèves de l’école. Nous organisons chaque année la kermesse, et aussi un vide-grenier.

Nous parlons de temps en temps de ce qui se passe à l’intérieur des classes, des punitions, devoirs, évaluations…

Voilà où nous en sommes, ça casse pas des briques.

Le groupe : C’est une situation très classique, nous acceptons de jouer à partir de là.

Basile : Je vois un premier évènement à proposer :

Basile

Un jour, un enfant fait pipi dans ses culottes. C’est interdit d’aller aux toilettes pendant les leçons. Pour Sonia c’est trop. C’est déjà arrivé plusieurs fois, mais là, elle décide de ne plus supporter.

Elle en parle à notre petit groupe, et voilà, nous décidons ensemble d’intervenir.

Un peu naïvement nous soulevons le problème au conseil trimestriel, où siègent la directrice, les onze maîtresses, et cinq représentants élus de l’association des parents.

Steve

Le sujet est balayé par la directrice : ce genre de soucis doit se régler personnellement avec les institutrices.

Christine

Alors nous prenons la directrice au mot ! Nous soulevons la question des WC auprès des différentes enseignantes. Nous avons bien compris leur problème : elles craignent des allers-retours incessants et ingérables dans les couloirs. Nous réfléchissons à une solution à leur proposer : un système de panneau « libre/occupé », affiché dans la classe, qui implique qu’un seul élève de la classe à la fois puisse se rendre aux WC, en retournant le panneau au passage. (Une idée pompée à une école alternative de la ville). Une des institutrices se montre particulièrement curieuse et ouverte à notre proposition. Elle s’empare du système de panneau, elle en fait la promotion auprès de ses collègues. En trois semaines, quatre classes le mettent en place.

Le groupe : (après un courte discussion) Accepté. C’est assez vraisemblable.

Sonia : Basile a parlé de moi, il l’a fait exprès. Je relève son défi :

Sonia

Cette toute petite victoire nous encourage. Nous commençons à oser penser à des choses dont nous n’avons jamais discuté avant : nous pouvons coopérer avec les institutrices pour que les enfants – pas seulement les nôtres – puissent s’épanouir à l’école ! Les enseignantes ont un savoir-faire didactique que nous n’avons pas, oui, mais de notre côté nous avons une plus grande proximité avec nos enfants. Une meilleure collaboration permettrait de faire plus de place à leurs aspirations et leurs besoins. Ils sont les premiers responsables de leur apprentissage, et leur créativité est tellement sous-estimée !

Sébastien (il enchaîne)

Et là nous commençons à partager plus sérieusement nos questionnements sur l’école. Les discussions spontanées dans le groupe s’orientent plus qu’avant vers la recherche d’issues pratiques : que faire, comment faire ?

Nous tombons d’accord pour dire que ce qui nous manque le plus, c’est le contact direct avec les enseignantes. Quand parler de tout ça avec elles ? Comment coopérer, quand l’entrée dans l’école est interdite aux parents à cause des mesures anti-terroristes ?

Nous décidons d’écrire une lettre ouverte à l’équipe enseignante.

Nous demandons l’ouverture de la cour aux parents pour au moins 10 minutes le matin et le soir, comme ça peut se faire en maternelle. Au portail de l’école nous faisons signer cette lettre par quelques dizaines de parents.

Steve

La directrice semble approuver l’idée, mais elle se dit coincée par les règlements départementaux, intraitables sur la question.

Sébastien continue

Bon, bon ! Mais nous décidons de lancer une campagne à l’échelle du département !

« OUVREZ LES GRILLES DES ÉCOLES !

Quelques minutes pour que parents et enseignant·es puissent se rencontrer chaque jour ! »

Nous organisons une soirée publique à la Maison de Quartier, en invitant les parents d’autres écoles de la ville. Nous leur donnons des affiches à scotcher à leur portail.

Le groupe : « Sébastien, tu y vas un peu fort » ! Discussions animées. Plusieurs membres de l’atelier trouvent vraisemblable qu’une action soit entreprise au niveau de leur école, mais pas au niveau du département.

Pour finir le groupe accepte quand même la proposition de Sébastien.

Steve : Là j’ai un obstacle de taille à mettre en avant. Vous allez voir :

Steve

La soirée se déroule dans une bonne ambiance, des bonnes idées sont récoltées. Par contre, le nombre de participants est une douche froide : seuls trois parents d’autres écoles se déplacent. Beaucoup des parents qui avaient même donné la main pour tracter se désistent au dernier moment.

Le groupe : Ah, ça, c’est tout à fait vraisemblable ! Proposition validée presque sans discussion.

Sonia : Ah, non ! Les parents ne vont pas baisser les bras pour ça !

Sonia

Ce n’est qu’un début, c’est normal ! Plusieurs parents insistent pour que nous ne nous découragions pas. Ils proposent que nous lancions une pétition adressée aux autorités départementales, puisque les Verts sont au pouvoir chez nous. Des contacts sont pris avec les organisations politiques. Plusieurs approuvent cette initiative. Les signatures commencent à être récoltées.

Le groupe : La proposition passe tout juste. Après de très vifs débats. Entre celles et ceux qui n’ont aucune confiance dans les démarches politiciennes, et les autres qui y croient.

Steve

Mais voilà. En essayant de récolter les signatures on découvre que beaucoup de parents, beaucoup plus qu’on ne le pensait, tiennent à ce que les grilles restent fermées, parce que la menace terroriste leur fait peur.

Thomas

Et les autres… ils nous approuvent, mais sans grand enthousiasme. Les gens ne se passionnent pas pour le sujet, et ça ne m’étonne pas. J’ai été délégué des parents d’élèves pendant des années. Quand nous avons essayé de nous battre pour réduire partout le nombre d’élèves par classes, ça a été pareil… Les gens se mobilisent quand ça concerne leur école, mais dès que nous envisageons de nous fédérer pour une action à l’échelle du département, ça leur paraît trop loin, trop abstrait. Et pourtant nos revendications concrètes, dans notre école, se heurtent toujours aux règlements qui viennent du ministère ou du département !

C’est comme ça ! Si tu veux être nombreux, il faut lutter pour des détails ! Le reste, c’est de la fumée. Dès qu’on touche à ce qui compte vraiment, il n’y a plus personne.

Avouons-le, notre campagne est morte-née !

Le groupe : Débats intenses. Chahut.

Christine : Là nous sommes à un grave tournant. Les parents sauront-ils profiter de cet échec pour mieux savoir ce qu’ils veulent ? Ça peut être justement un moment salutaire ! J’ai une idée. Laissez-moi tenter le coup :

Christine

Peu après la pétition ratée, Fanny invite chez elle plusieurs des personnes qui étaient dans le coup dès le début. Elle nous dit : « LAISSONS TOMBER POUR LE MOMENT LA REVENDICATION D’OUVRIR LE PRÉAU DES ÉCOLES AUX PARENTS. Ce qui compte, c’est de construire des liens forts et dignes d’être vécus entre nous, les parents, avec nos enfants, avec les personnes de l’école… Continuons là-dessus !

Les victoires à plus grande échelle viendront en leur temps. »

Le groupe : OK, mais tu veux en venir où, Christine ?

Andrée : Ah, là je vois comment continuer ! Je n’ai encore rien dit :

Andrée

Lors de la soirée chez Fanny, après ce qu’elle a dit, les langues se délient, comme par magie.

Tout le monde est ému et se met à parler en même temps. Une super soirée. Nous nous mettons à nous dire ce que nous voulons vraiment, les cœurs s’ouvrent. Ce qui se dit ce soir-là est bien exprimé par Fanny : « Moi je voudrais pouvoir me réjouir d’emmener mes gosses à l’école, et vivre des choses chouettes avec les enseignantes et les autres parents. Ca a peut-être l’air très banal ce que je dis là, mais en fait, c’est ça ! »

Un petit groupe décide de se revoir pour préparer des propositions concrètes.

Le groupe : La proposition d’Andrée est acceptée de justesse. Plusieurs joueurs et joueuses trouvent cet élan d’enthousiasme très peu vraisemblable. « Soyons réalistes, il faut quand même voir les gens comme ils sont ! »

D’autres participant·es disent au contraire qu’il faut arrêter de se laisser couper la chique par le scepticisme. Celui-ci est justement le fruit empoisonné des relations médiocres que la société tente de nous faire prendre pour normales. « Brisons ce moule qui nous appauvrit ! »

Sébastien : Arrêtez avec vos spéculations en l’air. C’est le moment de risquer une proposition pratique. C’est elle qui nous démontrera si cet enthousiasme est porteur, ou s’il n’est qu’une évasion hors de la réalité. J’essaye :

Sébastien

Le travail du petit groupe débouche sur une idée concrète. « Nous sommes tous d’accord pour constater que nos enfants souffrent de beaucoup de choses en classe. Créons un espace d’écoute les mercredis après-midi. Où les enfants puissent dire ce qui s’est passé pour eux dans la semaine à l’école.

Quelles situations difficiles, injustes, frustrantes, ont-ils vécues ? Et aussi dans quelles situations ils ont aimé agir, ils ont appris des trucs, ils ont fait des conquêtes ? Aidons-les à parler entre eux et avec nous de tout ça, et à trouver des astuces pour devenir plus forts, plus créatifs. Du coup cela fera aussi grandir le réflexe de la solidarité entre eux. Comme nous le faisons déjà un peu grandir entre nous, parents ! »

Christine : (elle n’attend même pas les réactions dans le groupe.) Ah, voilà qui me botte ! Ça, c’est du concret, pas des « il faudrait que… » ! Là il se passe quelque chose de très important. Voilà ce que je dis aux parents :

Christine

Nous les parents, ne vivons-nous pas aussi dans nos boulots des situations où on ne nous demande pas notre avis ? Nous aussi, adultes, nous devons souvent ravaler notre salive. Nous aussi nous avons à apprendre à nous dire ce qui ne va pas et à conquérir plus de pouvoir.

Et c’est ça justement que je veux : que mes enfants apprennent à se démerder dans des situations autoritaires, c’est ça qui va leur servir dans la vie ! Je ne rêve pas de les mettre dans une école idéale, comme font les bourgeois qui peuvent se le payer. Je veux les aider à devenir des êtres humains qui savent se tenir debout sur leurs pieds, justement là où on tente de leur marcher dessus !

Je suis tout-à-fait d’accord avec cette proposition d’espace de parole !

Le groupe : La proposition touche manifestement juste. Dans l’atelier, tout le monde trouve l’idée dynamique, combative, et faisable. Il y a ensuite un moment de flottement. Personne ne voit bien comment les parents pourraient faire un pas de plus pour avancer. Finalement c’est Steve, lui d’ordinaire si sceptique, qui surprend tout le monde et relance la balle :

Steve

Plusieurs mois passent, les debriefings du mercredi sont un grand succès. Plusieurs autres parents et enfants s’y joignent. Avec le temps une ambiance de discussion s’installe entre les parents à chaque sortie d’école. Quelques-uns, parmi ceux du début, se sont vus entre eux plusieurs fois, et un matin ils accrochent des panneaux de couleurs sur les barrières du préau :

ORGANISONS DES SAMEDIS MATINS OÙ NOUS JOUONS ENSEMBLE, PARENTS ET ENFANTS !

Une rencontre y est proposée pour les parents qui seraient éventuellement intéressés. La Maison de Quartier a accepté de prêter une petite salle.

Le premier samedi il n’y a pas plus de deux ou trois parents et quatre enfants. Mais les personnes qui ont lancé l’histoire ont bien préparé leur coup, elles ont la pêche. Et voilà le résultat : une java magnifique avec les enfants. Bientôt des amis, puis d’autres parents de l’association, rejoignent l’initiative.

Au bout d’un certain temps les samedis deviennent un rendez-vous régulier, parfois on est cinq, parfois quinze. Enfants et adultes ne tarissent pas d’idées pour faire des choses ensemble. Les enfants découvrent des facettes insoupçonnées de leurs camarades et même de leurs parents.

Au bout de quelques semaines très sympas, nous voilà en train de terminer chaque fois nos matinées par un repas pris ensemble (il y a une cuisine dans la Maison de Quartier).

Des liens d’amitié se forgent entre parents. Nous commençons à nous parler plus de nos vies avec nos enfants.

Et pas seulement. De nos boulots, de nos parcours de vie, et même des valeurs qui comptent pour nous, de nos désillusions, de nos espoirs. Ce partage, c’est ça qui donne du sel à ce que nous faisons ensemble ! Ca devient de plus en plus clair, : il y a un frisson qui parcourt ce que nous faisons ensemble, : nous expérimentons enfin des relations qui méritent d’être vécues ! C’est exactement ça que nous voulons vivre dans toute la société.

Le groupe : « Ayayaille, Steve, là tu t’es donné ! On croirait Napoléon en train d’organiser Austerlitz ! Tu as tout prévu ! » Mais après cette première excitation de groupe les avis divergent.

Certain·es disent : « Occuper ensemble nos loisirs, et même mettre du sel dans nos relations, c’est bien joli, mais ça ne touche qu’une minorité de parents. Ça ne débouche sur rien. Et notre projet de transformer l’école, et même la société ? »

D’autres disent : « C’est toujours une minorité qui ouvre des nouveaux espaces. Parents et enfants ont mis sur pieds une aventure qu’ils aiment, c’est créatif ce qu’ils font ! »

Finalement la proposition de Steve est acceptée, mais il y a des résistances.

Andrée : Il faut profiter d’étendre tout de suite l’aventure commencée ! En rester là, ce serait reculer.

Andrée

Ce qui se passe les samedis rayonne d’une belle énergie. L’idée germe alors d’organiser une fête.

« FÊTONS LES RELATIONS ENTRE PARENTS ET ENFANTS !

Ces relations d’ordinaire si confinées dans les maisons ! »

Nous choisissons un parc et une date, au printemps. Avec nos enfants nous dessinons des affiches, nous les collons avec eux dans les rues. Dans le parc on voit des stands de jeux organisés par les enfants et les parents, un stand où des enfants font des crêpes. Vers 16h il y a une belle danse parents-enfants au son des tambours et chalumeaux albanais. Plus tard, des jeunes viennent rapper, des grands-parents installent un feu autour duquel ils disent des contes. (Oui, un feu. Et on n’a pas vu la police intervenir.) On danse ensuite jusqu’à tard. Plusieurs enfants s’endorment même près de l’orchestre, du jamais vu dans notre quartier.

Cette fête marque un tournant. Une complicité inédite existe maintenant entre beaucoup de parents, et les relations entre adultes et enfants ne sont plus comme avant.

Le groupe : Le succès de la fête apparaît sans trop de résistances comme réaliste.

Christine

A la suite de cette fête nous décidons de publier une feuille de chou et un blog, que nous nommons « LES PARENTS HEUREUX ». Nous y racontons nos expériences vécues, et aussi celles de parents d’autres écoles. Pas seulement des chouettes initiatives, aussi des conflits, entre parents et enfants, avec l’école, les frustrations dues au manque de temps.

Et aussi : les collaborations entre voisins, les incompréhensions que l’on surmonte ou pas, notamment entre personnes de cultures différentes. Nous donnons la parole aux gens ! Notre journal, nous le donnons de la main à la main, il contribue à faire circuler la parole là où avant on ne se parlait presque pas.

Un groupe se forme ainsi autour du journal et du blog. Certains se mettent à faire des enquêtes auprès de leurs connaissances, des parents fréquentant d’autres écoles. De plus en plus, nous publions des témoignages et des analyses rédigés par les enfants. Peu à peu les sujets abordés vont bien au-delà des seuls problèmes de l’école, qui ont pourtant été notre point de départ. C’est comme dans le groupe des samedis : un frisson, un enthousiasme traverse ce que nous entreprenons. Nous pressentons que ce que nous vivons là concerne tout le monde, toute la société.

Juliette

Un jour, le groupe du journal convoque une Assemblée Générale de tous les parents intéressés. La salle est remplie, aussi par des gens venus d’autres quartiers.

Je prends alors la parole (moi qui n’ai encore jamais parlé en public !) :

« Chers parents ! Il y a maintenant de plus en plus de personnes impliquées dans différentes activités qui vont dans une même direction, l’espace de parole, les samedis, le blog… Nous sommes arrivés à un moment où les relations spontanées de copinage ne suffisent plus : organisons tout ça d’une façon qui tienne debout. Organisons-nous dans chaque quartier en associations, et regroupons ces associations dans une « Fédération des Parents Heureux » !! » (Applaudissements nourris.)

Steve

Le nom « Parents Heureux » fait tout de suite l’objet de discussions animées. Certains disent : « Nous ne voulons pas donner à penser que nous croyions être déjà heureux ! »

Christine

Mais d’autres répondent : « Etre heureux n’est pas pour nous un but lointain : c’est même notre point de départ, nous sommes déjà heureux d’être en mouvement ensemble, même si presque tout reste à faire. » Le nom est finalement adopté, à condition qu’un sous-titre précise comment nous le pensons.

Thomas (il devient chaud)

Plusieurs personnes s’annoncent spontanément pour travailler dans des commissions. Nous créons successivement une Commission Statuts, une Commission Communication, une Commission Finances, même ça, car nous commençons à avoir des frais que les contributions spontanées ne suffisent plus à couvrir…

Le groupe : « Aha, ça commence à devenir vraiment intéressant ! Nous changeons d’échelle, nous sommes précipités dans un espace dont nous n’avons encore aucune expérience !

Qui peut dire ce que ça va donner ? »

La fin de l’atelier approche, nous n’avons plus beaucoup de temps, quelques idées sont lancées pêle-mêle.

Andrée

Nous avons pris en main nos relations concrètes, et notre force grandit. Nos enfants sentent que nous représentons une réelle force de soutien dans leurs vies à l’école. Et aussi les enseignants qui cherchent à transformer les relations pédagogiques. Notre exemple fait peu à peu tache d’huile dans plusieurs villes du pays.

Christine

Nos relations avec le personnel d’entretien de l’école changent aussi. Avant nous ne les voyions presque jamais, et ils n’avaient aucun espace pour s’exprimer. Maintenant nous parlons avec eux des soins aux locaux, en prenant en compte les besoins des enfants, et aussi ceux des travailleurs et des travailleuses.

Sébastien

Un groupe de parents du Liban contacte notre fédération, et nous avons vent d’expériences remarquables dans une école du Burkina Faso. Nous leur écrivons. Une relation d’entraide commence avec eux. Ils racontent dans le journal de la fédération ce qu’ils font.

Sonia

Quand le nouveau gouvernement lance des mesures d’austérité, qui diminuent entre autres le nombre d’enseignants, nous participons à organiser des manifestations. Certaines sont enfin gagnantes parce que nous devenons petit à petit une force avec laquelle les politiciens doivent désormais compter.

Ce que nous apprenons dans cet Atelier

C’est Juliette qui a dit le mot de la fin :

Juliette

Cette expérience me touche profondément. C’est carrément mon identité qui change !

Avant je me voyais moi toute seule. Avec d’une part devant mes yeux la possibilité de participer à des actions à court-terme, et d’autre part un grand but final : un Changement Radical…

Un but un peu comme la promesse du Paradis, un but assez vide et creux finalement.

Maintenant je m’imagine moi-même tout autrement. Je me vois partie prenante d’un processus très concret. Un processus qui démarre dans la transformation de nos relations immédiates : c’est un puissant levier pour toucher la transformation des relations dans toute la société.

Ca change ma vie ! Je me vois en chemin avec vous, et avec toutes celles et ceux qui agissent comme nous dans le monde entier. Un chemin PRATIQUE, qui est toujours déjà là, et qui fait désormais partie de moi !

Je me sens maintenant membre d’une grande histoire. L’histoire de l’Humanité, en fait.

Pour celles et ceux qui veulent réfléchir plus profondément aux stratégies pratiques de transformation sociale, nous tenons à votre disposition une fiche (env. 5 pages) sur nos hypothèses à ce sujet.

]]>
Les cartons https://pleinjour.poivron.org/2017/04/20/les-cartons/ Thu, 20 Apr 2017 13:42:13 +0000 https://pleinjour.poivron.org/?p=93 Par doses de 75 cl, la moutarde remplit le flacon, déjà étiqueté.

Un opercule le ferme, puis un bouchon. Tout est là. Le contenu, le contenant, et sa marque, prêts a l’emploi, ou presque.

Pour cela, il lui faudra encore sortir d’ici.

Aller de mon poste, l’enflasconneuse, au carton, de la palette au camion, en passant par le fenwick.

Du semi-remorque à l’avion, de nouveau au poids lourd puis à l’entrepôt où il sera stocké ;

jusqu’à sa mise en rayon, ce jour incroyable où il sortira de l’ombre pour enfin trôner fièrement sur un rayon de Walmart à Melbourne.

Séduise quelqu’un, atterrisse dans son chariot, son placard, son assiette et, lieu final où son contenu exprimera tout le sens de sa création : les papilles et le ventre de mille êtres de là-bas que je ne connaîtrai jamais.

Sans compter tout ce qui s’est fait en amont, la pousse et la récolte de la graine, son transport, sa transformation en condiment. L’élaboration de la recette, le marketing, le packaging ou même l’encre qui aura servi à l’imprimer.

Des machines et véhicules auront dû être construits pour ce faire, du minerai extrait pour les fabriquer, de la matière cérébrale active pour tout penser, coordonner, structurer.

Et surtout beaucoup de force ouvrière, ici et ailleurs, sans quoi rien de tout cela ne serait possible.

Ensuite il faudra faire quelque chose du déchet, l’acheminer, le brûler, le recycler ou le laisser se décomposer quelque part…

Il en aura fallu des gestes, de l’humain, de l’investissement personnel pour mener à bien cette tâche. Une œuvre grandiose en somme.

Une trame gigantesque, tentaculaire, qui ne serait rien sans celles et ceux qui œuvrent dans chaque interstice.

A trop voguer dans mes pensées la machine se bloque, elle ne supporte pas plus de 16 flacons en attente.

Si je veux que ça roule il me faut être concentrée en permanence.

Je la stoppe. Grosse suée, j’espère que personne ne le remarquera.

Encore 4 derniers flacons et je ferme le carton. 2 petits rabats d’abord, les 2 grands ensuite, un coup de scotch et hop sur la palette ! Bouton vert et c’est reparti.

Un flacon entre chaque doigt, soit 4 par main (je commence à avoir le geste), je les prends, je les dépose, je les prends, les dépose, les prends, les dépose…

Je guette du coin de l’œil la pile de cartons plats.

L’angoisse de la chaîne, car c’est à moi de les mettre en forme et leur mise en forme ne fait pas partie du programme, il n’y a pas de temps prévu pour cela.

En tous cas pas dans le rythme stable mais soutenu de la bécane qui me dicte le mien.

Il me faut accélérer le pas et prendre de l’avance sur elle pour pouvoir former 8 cartons tous les 220 flacons.

C’est ma dernière estimation en date, de cette façon, tout est optimisé. J’absorbe ce qui n’a pas été calculé ou pris en compte et tout reste fluide. Quand j’y arrive…

Sauf la tension dans mon ventre qui se fait grandissante la journée avançant, et ma respiration saccadée dont je ne prends conscience qu’une fois essoufflée. Je n’ai pas le choix, il faut dire, mais l’enflasconneuse poursuit sa course, pour l’heure c’est le principal.

Étonnamment, ça m’émeut. C’est ma capacité à compenser le vide et devancer la machine qui fait la fluidité du circuit. A cet endroit précis, finalement, j’ai le sentiment d’être plus qu’un rouage, de servir à quelque chose, d’être particulière et un peu habile. J’en jouis quelques instants. Pourtant, je sais que la chaîne de montage est l’outil des temps modernes, et qu’il n’y a pas travail plus aliénant.

Et je m’ennuie terriblement, ce travail me permet de survivre mais sûrement pas de vivre.

Régulièrement, je me demande : « Qu’est-ce que je fais là ? »

Même si pour l’instant je ne sais pas ce que je veux d’autre ou même ce qui aurait du sens pour moi.

D’ici à le trouver, je veux faire vivre le lien de la trame invisible qui me relie aux autres.

Dès maintenant.

Alors :

« Je ne sais pas qui tu es, toi, qui ouvriras et videras ce carton, mais je pense à toi.

Je m’appelle Roxane, j’avais envie de te faire un coucou depuis l’usine de conditionnement en France, ou je le remplis et le ferme !

J’espère que tu as une bonne équipe ? Ici on travaille dur et il y a beaucoup de bruit, j’ai quelques collègues sympas mais c’est pas facile de se rencontrer vraiment.

Profite de l’essentiel, je vais essayer d’en faire de même ! Bonne journée, bise. »

Je glisse ce mot dans ce carton, le scotche et le place sur la palette, presque soulagée.

Ca fait un peu plus de deux heures que j’attends ça.

Depuis quelques semaines, ce sont ces petits mots qui me font tenir et mettent un peu de piment à ma journée.

J’en ai préparé 3 hier soir dans mon meilleur anglais, export oblige.

3 mots pour 3 personnes différentes, au Canada et en Australie, paraît-il.

Est-ce à moi-même ou à la personne qui le réceptionnera que ça fait du bien ?

Les deux peut-être…

Merci à mon imagination, elle me sort souvent de l’ennui le plus mortel !

C’est là que je me fais le plus rire, quand personne ne me voit, quand d’une manière détournée je brave tous les codes établis pour mettre de la vie là où on ne l’attend pas.

Ainsi je reste droite, éveillée, vivante.

Ce n’est pas une fin en soi mais c’est bon d’oser, ça nous regarde, toi et moi.

C’est déjà ça.

En filigrane partout je vois maintenant les personnes, celles et ceux qui œuvrent dans chaque secteur, rémunérées ou non.

Au sein de la société industrielle c’est un réel effort pour les percevoir, mais je tiens à le faire.

Ça me permet d’avoir de la reconnaissance là où trop facilement je ne vois que l’objet fini de la production.

De considérer chaque être dans son vécu et son action.

Ensemble nous avons une interaction, je souhaite donc la soigner.

Que nous soyons proche ou à distance je ne me sens plus éloignée de toi, ta vie et ton bien-être m’importent, autant que le mien. Je sais que nous comptons l’un sur l’autre en permanence.

Il s’est passé 10 ans depuis ces petits mots, et si je le raconte aujourd’hui, c’est que cette décennie m’a permis de trouver de la joie, avec d’autres ami·es, dans le fait de construire des choses ensemble. Et pas seulement matérielles. Alors j’espère que tu sauras y trouver la force que j’ai puisée là, et que grâce à elle, tu vivras toi aussi tes rêves et avec eux, ceux des autres.

]]>
Nous construisons la confiance https://pleinjour.poivron.org/2017/04/20/nous-construisons-la-confiance/ Thu, 20 Apr 2017 13:41:31 +0000 https://pleinjour.poivron.org/?p=91 Prenons nos places d’Actrices et d’Acteurs de notre société. Cela nous demande une grande confiance. Une confiance en soi, une confiance envers la coopération sociale.

Et dans notre société basée sur la compétition, c’est plutôt la méfiance qui est devenue une habitude, elle nous décourage à petit feu.

Comment réparer notre confiance ?

Comment pouvons-nous construire un fondement solide, ultime, à nos engagements dans la société ?

Un fondement sur la base duquel nous puissions être confiant·es, puissant·es, persévérant·es, sincères ?

Pourquoi cet atelier ?

Dans notre No 1 nous avons affirmé : chacun·e imagine le sens de sa vie sociale. Chacun·e donne sens à ce qu’iel fait dans notre société.

Alors voici la question, à laquelle plusieurs de nos lecteurs et lectrices nous ont rendu·es attentif·ves :

« En quoi le travail sur l’imagination n’est pas juste une manière plus sympa de voir la vie ?

En quoi ce travail est nécessaire, incontournable, pour transformer la société? »

Cette question nous conduit à aller au bout de ce que nous avons affirmé.

Imaginer un sens à nos vies, c’est un acte. Cet acte, nous le refaisons chaque jour, sans en être forcément conscient·es. Que nous soyons timides, fatalistes, enthousiastes, réalistes voire cyniques, rêveurs, rêveuses, désespéré·es, révolté·es, hanté·es par la colère, passif·ves, militant·es convaincu·es, ou autres.

C’est cet acte d’imagination qui est à la racine de nos engagements dans la société.

C’est par un travail, par un partage, que cet acte peut devenir conscient et souverain. C’est dans cette forge, et nulle part ailleurs, que nous commençons à exister en tant qu’Acteurs et Actrices sociales. C’est là que nous mijotons, trop souvent en secret, les ingrédients de nos méfiances ou de nos confiances. Donnons alors à ce travail le soin qu’il mérite : c’est nous-mêmes qui sommes en jeu !

La démarche proposée

Nous nous racontons des évènements qui ont été des tournants dans nos façons d’imaginer le sens de nos vies dans la société.

Partager nos déclics révèle toute leur force et leur poésie, ça nous a stupéfait·es.

Et lever ensemble le voile qui recouvre cette activité d’imagination, activité si intime, cela crée justement des liens profonds de confiance : nous ne nous contentons pas de construire une confiance superficielle entre nous, en nous mettant seulement d’accord sur des choses à faire.

Exemple : l’atelier du 29 septembre 2016

Cet atelier a eu lieu lors d’un séminaire organisé avec des sympathisant·es de Plein Jour.

Pour respecter l’intimité de chacun·e nous avons modifié les noms et le cadre où les faits relatés ont eu lieu. Chaque récit ne rend pas moins compte d’un évènement vécu.

Voici trois exemples choisis parmi tout ce que nous nous sommes raconté :

Récit de Manu

A l’âge de 28 ans, avec ma compagne, nous avons commencé à discuter d’avoir ensemble un enfant. J’avais envie, mais en même temps je n’étais pas sûr de moi. Et les mois passaient… Pour en avoir le cœur net, j’ai finalement décidé d’aller randonner trois jours seul en montagne, avec cette question dans mon baluchon. Allais-je devenir père ?

Je me souviens qu’au deuxième jour, mes doutes sont devenus plus clairs. Devenir père, ça voulait dire m’ancrer quelque part, me lancer avec une femme, dédier un temps conséquent, sur des années, à la rencontre d’un petit, puis d’un ado… Je ne voulais pas faire les choses à moitié. Ca voulait donc dire, logiquement : tirer un trait sur d’autres opportunités. Et c’est là que se nouaient mes réticences. J’étais encore dans le paradigme de mes 20 ans, où toutes les vies étaient possibles, où je pourrais être, qui sait, garde-forestier, instituteur, zadiste nomade, ou même émigrer au Québec, peut-être en Argentine ? Quelque chose en moi aurait voulu laisser tous les possibles ouverts. Donc ne m’engager fermement dans à peu près rien.

Pendant que je tournais autour de ces dilemmes, le sentier m’emmenait de plus en plus haut. Au bout d’un moment je suis arrivé dans une prairie inondée par le soleil de septembre. Le panorama était grandiose. La forêt s’étendait à perte de vue, les montagnes ondulaient à l’horizon dans une douceur infinie. Un silence quasi total me laissait presque tremblant. J’avais l’impression d’être devant une vision millénaire, la nature était absolument immense, sublime, et moi je n’étais qu’une poussière. Et c’était très bien comme ça.

Une émotion extraordinaire est montée en moi. C’est comme si j’avais fait la paix avec l’idée que ma vie était courte, limitée. Je ne pourrais pas tout faire, tout vivre. Mon chemin serait un chemin très particulier, une manière – la plus artistique possible – de jouer avec un certain contexte, avec certains hasards, avec certains choix existentiels. Pendant ce temps, d’autres êtres humains exploreraient d’autres chemins sûrement fabuleux, sûrement enviables. Mais pourquoi les envier, et pourquoi accumuler toutes les expériences du monde dans une seule vie ? Je serai seul à composer mon chemin, ils seront seuls à composer le leur. La plus belle manière de profiter de cette richesse de possibles, c’est tout simplement d’être connectés les uns aux autres, de se raconter, de se transmettre le fruit de nos savoir-faire et de nos découvertes uniques.

Plus tard, je me suis aperçu qu’à cette occasion j’avais profondément compris la force de la coopération sociale, faite des liens entre une multiplicité de chemins singuliers. C’était devenu limpide jusque dans mes tripes.

C’est génial de pouvoir vous raconter cet événement. Je me rends compte que ça me brasse encore aujourd’hui. Peut-être que je devrais le raconter plus souvent, pour me rappeler quels sont les points cardinaux de ma vie !

Récit de Victor

Un jour j’ai fait un rêve.

Je rencontrais un petit garçon, cinq ans peut-être, qui avait l’air triste, triste, triste. Il me regardait droit dans les yeux.

Il a fini par me dire : « laisse-moi être ! ».

Envahi de frissons de la tête aux pieds, j’ai compris que cet enfant, c’était moi. Et qu’il me disait que, même quand j’étais petit, je ne m’étais jamais autorisé à être simplement tel que j’étais : un enfant.

Je me suis réveillé en larmes.

Puis les jours ont passé, et j’ai oublié ce rêve.

Quelques mois plus tard le souvenir de cet enfant m’est revenu brusquement. J’étais seul, et je réfléchissais, tourmenté, à une dispute violente que je venais de vivre. Pourquoi étais-je à ce point ravagé par les exigences de l’autre à mon égard ? « Laisse-moi être ! »

C’est alors que j’ai vraiment réalisé l’importance de ce message. C’était presque une question de vie ou de mort.

Je me suis rappelé combien, petit, j’avais toujours cherché à être meilleur que ce que j’étais, pour devenir comme il faut, pour correspondre à ce qu’attendaient de moi mon père, ou mes profs, ou ma grand-mère, etc. Il fallait toujours « être un grand garçon », c’est-à-dire plus grand que mon âge. Stop ! Laissez-moi être un enfant, avec son lot de naïveté, d’ignorance, de petites bêtises, et aussi ses fous rires, et aussi sa toute simple capacité à danser.

J’ai encore pleuré. J’ai pris cet enfant dans mes bras. Je lui ai dit que je regrettais d’avoir cru à ces âneries d’adultes. Je lui ai dit que je serais son allié désormais, même avec trente ans de retard. Je lui ai dit qu’il n’y avait plus besoin de chercher éperdument quelqu’un d’autre qui m’autorise à juste être : l’autorisation, elle viendrait de moi. Enfin.

Dans les jours qui ont suivi, je pleurais de joie à chaque fois que je repensais à celui que j’ai nommé « l’Enfant-Soleil ». Je ne me suis jamais senti aussi léger. Partout où j’allais, je me sentais libre d’être qui j’étais, fier de toutes mes imperfections. Cette réconciliation intérieure était cent fois plus forte, mille fois plus forte que n’importe quel compliment qu’on pourrait me faire.

Depuis ce jour, j’ai compris qu’il n’y a qu’une seule manière de grandir et d’aider à grandir, dans tout domaine, à tout âge, qu’il s’agisse de soi ou des autres. C’est d’aimer totalement la personne telle qu’elle est aujourd’hui. C’est-à-dire, telle qu’elle est avant d’éventuellement grandir. Ca a changé mon rapport avec moi-même d’abord, mais aussi avec tous les autres êtres humains, que j’ai commencé à regarder avec plus de tendresse.

Parfois il est nécessaire de nous secouer. Parce qu’il y a danger, parce qu’on ne sait pas comment faire autrement, et qu’il faut réagir vite. On met des limites. Secouer les gens, ça les canalise, c’est efficace en surface, provisoirement – ça peut être un objectif important. Simplement, je ne pense pas que les êtres humains apprennent comme ça. C’est dans l’amour que l’apprentissage peut couler de source.

Je n’ai pas encore fini de découvrir tous les méandres de ces 3 simples mots, « laisse-moi être ». Même deux ans plus tard, quand je reconvoque cette vision par toutes sortes de rituels délicieux, je découvre encore de nouveaux enseignements. Mais l’amour qu’elle a libéré est déjà un acquis extraordinaire. Je me sens plus solide dans mes convictions, plus généreux. Et plus heureux.

Récit de Paul

Je vais vous raconter un tournant dans ma vie qui m’étonne encore moi-même, mais qui est maintenant au centre de mon existence. J’étais marié depuis longtemps, mais ça faisait pas mal de temps que j’allais voir Jézabel régulièrement vers minuit ou deux heures du matin. Pour faire l’amour avec elle. Je finissais même par me demander si je l’aimais, ou si je la désirais seulement.

Une nuit il y a eu un tournant. Je me suis rendu compte d’un fait qui change tout, jamais je n’y avais pensé auparavant : le désir est fluctuant, derrière le désir il y a quelque chose de plus grand. L’Amour ! Au moment où je prononce ce mot je n’échappe pas à un petit frisson : ne suis-je pas en train de tomber dans un idéalisme un peu facile ? Mais non. J’ai compris – pour toujours, j’ose l’affirmer ! – que l’Amour avec un grand A est un fait, inscrit au cœur de ma vie. C’est comme ça.

Je suis obligé de l’avouer.

Erich Fromm (L’Art d’Aimer) m’a bien aidé. Pour lui l’amour n’est pas un sentiment. De plus, il ne dépend ni de la libido, ni des qualités de l’autre : c’est un acte, une décision intérieure. Un décret, si vous voulez. Totalement valide, solide, aussi fou que ça puisse paraître.

Parce qu’il est fondé sur une vision du sens dans ma vie de ma relation avec Jézabel.

Sur une intuition de ce qu’elle est pour moi. Là je peux l’aimer pour elle-même, inconditionnellement, seulement parce que c’est elle ! C’est fou, mais c’est vrai !

Vous aurez peut-être de la peine à me croire, mais j’ai découvert la possibilité de cet acte « poétique » : un acte intérieur qui fait vivre une réalité. Je comprends que cela peut vous sembler difficile à prendre au sérieux.

J’ai « vu ». J’ai vu que c’était exactement ça que je vivais déjà avec elle : je l’aimais déjà pour elle-même. Seulement je ne m’en étais pas rendu compte. Tout ça s’est passé à un autre niveau que celui de la psychologie et de ses doutes. Au-delà des blessures, au-delà des avantages ou des inconvénients qui viennent de ma vie avec elle, ça n’a rien à voir.

J’ai changé. Pas seulement envers elle. (J’ai divorcé, et nous sommes sortis de la clandestinité). Mais surtout : cet évènement m’a drôlement secoué. Il m’a mis sur un nouveau chemin. J’ai changé ma façon de vivre.

Depuis ce moment je prends au sérieux mes intuitions profondes. J’ai appris à avoir confiance en elles, c’est-à-dire en moi-même. J’ai compris que seule cette confiance peut fonder mon engagement radical dans ce que je fais, et dans toute ma vie. J’ai aussi compris – j’ai finalement reconnu – que c’est l’amour qui est le véritable moteur de mes engagements dans la société.

Ça existe, l’inspiration ! C’est l’apparition d’une vision intérieure qui est au-dessus de ma capacité de douter. Cette nouvelle façon de me voir moi-même, c’est même elle qui m’inspire mes meilleurs doutes. Et un esprit critique bien plus pointu que celui reposant seulement sur des raisonnements.

Agir ainsi, en osant me laisser inspirer par l’amour, c’est tout autre chose que d’agir par le désir de faire « de mon mieux. »

Vers l’atelier 2

La reconstruction de la confiance en nous, envers la coopération sociale, envers la vie. C’est un point de départ nécessaire, mais cela ne suffit pas.

Nous limiter à ce travail serait nous enfermer dans la boîte étroite du « développement personnel ». Comment, à partir de la restauration de la confiance, imaginer les stratégies qui nous permettront de la développer concrètement ?

En (re)construisant par notre pratique nos relations sociales les plus terre-à-terre ?

Et même en transformant la société entière ? C’est le but de l’Atelier 2.

Pour les lecteurs et lectrices intéressé·es nous tenons à votre disposition une fiche (4-5 pages) qui explicite plus en profondeur comment l’enracinement dans les valeurs imaginaires est le moteur de nos engagements.

]]>
Edito – Journal 2 https://pleinjour.poivron.org/2017/04/20/edito-journal-2/ Thu, 20 Apr 2017 13:41:03 +0000 https://pleinjour.poivron.org/?p=89 Plein Jour poursuit sa route.

Dans le No1 du journal, paru l’été dernier, nous avons planté les grands axes de notre travail.

Les discussions que nous avions entre nous se sont alors élargies à vous toutes et tous, nos lecteurs et lectrices. Ça devient palpitant ! C’est justement le but du journal.

Les très nombreux retours que nous avons reçus nous ont beaucoup aidé·es à voir le travail qui est devant nous. Merci !

Dans le No1 nous avons tenté de mettre en lumière ceci : quoi que nous fassions nous sommes toujours Acteurs et Actrices de notre société.

Et aussi : les rapports dans lesquels nous agissons et travaillons les un·es pour les autres sont foncièrement notre affaire, même s’ils sont instrumentalisés pour réaliser des profits privés, des profits asociaux.

A nous de forger consciemment nos rapports sociaux !

C’est la seule manière de faire reculer leur instrumentalisation.

C’est dans cet éclairage que nous avons tourné le regard sur nous-mêmes :

Qui suis-je profondément ?

Suis-je heureux·se dans ma propre vie ?

Quel est le sens de mes actions et activités quotidiennes ?

Que m’apportent-elles ? Qu’apportent-elles à l’ensemble des êtres vivants ?

Nous avons osé nous dire que nous ne sommes pas qu’un numéro dans la masse, ivre d’impuissance.

Nous avons reconnu et valorisé le pouvoir de NOS imaginations : imaginer le sens de nos actes et de notre vie, c’est le premier acte où s’enracine notre façon personnelle, unique, de nous engager dans la société.

Nous sommes fier·es de nous être mis·es ainsi nous-mêmes au début de toute réflexion sur nos vies sociales. Nous nous sommes placé·es personnellement au cœur de ce qui se passe dans la société.

Nous avons mis le ballon devant nos pieds.

C’était juste, mais ce n’est que le début du chemin.

Comment ce beau projet peut-il RÉUSSIR, ABOUTIR à une réelle transformation sociale ? Nous ne le savons pas très bien encore.

C’est un aveu. Cet aveu nous a mis sur le chemin d’un apprentissage PRATIQUE : nous avons à acquérir un savoir-faire. Tout comme une personne qui ne sait pas monter sur un cheval.

Nous voulons apprendre à transformer concrètement nos propres vies, tout en visant la transformation de la société entière. Et nous vous invitons à venir apprendre avec nous.

Nous avons déjà ouvert trois chantiers essentiels où nous travaillons des enjeux que vous nous avez aidé·es à repérer :

Atelier 1

Nous réparons la confiance trop abîmée que nous avons en nous-mêmes et dans la société humaine,

Atelier 2

Nous construisons des stratégies praticables, gagnantes, crédibles,

Atelier 3

Nous apprenons à partager avec les personnes qui n’ont pas la même vision de la société.

Dans ce journal nous vous racontons quelques-unes de nos expériences dans ces ateliers.

Deux fils conducteurs relient ces chantiers entre eux :

1. «Transformer la société » et reconstruire nos relations sociales, c’est le même mouvement.

Le soin aux relations est le critère décisif de toutes nos initiatives

2. Reconstruire nos imaginations est le premier pas vers la victoire.

Toutes nos initiatives, toutes les transformations de nos relations sociales, commencent dans notre capacité à les imaginer nous-mêmes.

Et du coup à nous libérer des imaginations qui nous nient comme Actrices et Acteurs.

Nous ajoutons à ces trois ateliers deux petites histoires vécues, racontées par deux d’entre nous au coin du feu, dans un monde où les feux se raréfient. Si ces récits vous paraissent anodins, relisez-les. Les anecdotes qui parsèment nos quotidiens les plus ordinaires savent souvent dire, autrement que les traités, ce qui vit au plus profond de l’aventure humaine.

Bonne lecture !

Sommaire

Atelier 1 : Nous construisons la confiance

Nous partageons les fondements de nos façons personnelles

de nous positionner dans la société et dans la vie.

Les Cartons, une histoire vécue.

Atelier 2 : Nous imaginons des stratégies concrètes

Nous visualisons ensemble les processus concrets, vivants, qui pourraient

transformer réellement la société à partir des initiatives que nous prenons déjà partout.

Petite histoire vécue d’une grève qui a failli tout gagner…

Vouloir sortir d’une situation inacceptable, ça ne suffit pas.

Atelier 3 : Théâtre-enquête

Nous apprenons à soigner nos rencontres avec les personnes

qui n’ont pas suivi le même chemin que nous.

Attention, dans ce journal le masculin ne prime pas sur le féminin

« En tant que femmes, nous avons été entraînées à nous reconnaître dans des termes masculins, en les « traduisant » pour nous les approprier… Pour moi, rajouter le terme féminin c’est non seulement remettre officiellement les femmes sur le devant de la scène, mais également appuyer le fait qu’elles peuvent le faire à leur sauce, sans obligation de coller au modèle masculin. »

« Quand tu dis que féminiser les textes, tu trouves ça difficilement supportable, je te dirais que nous, les femmes, on a supporté que tout soit masculinisé, alors tu devrais y arriver aussi mon gars. »

Dans notre journal, nous avons choisi de pratiquer une écriture qui rende visible le féminin autant que le masculin.

Les mots ont un pouvoir que nous ne sous-estimons pas. Les paroles qui évoquent l’absence ou la présence de certains êtres sont tout sauf anodines. Pour nous, ciseler la qualité de nos relations sociales, cela se passe dans tous nos actes : aussi dans nos paroles.

La règle de grammaire selon laquelle « le masculin l’emporte sur le féminin » a été imposée par certains notables de l’Académie française, au XVIIème siècle (voir l’article de Wikipedia, « féminisation en français »).

Nous ne voulons pas respecter cette règle. Tous nos articles défendent l’idée que chacun·e doit prendre toute sa place dans la coopération sociale : comment pourrions-nous les écrire avec un code qui sous-entend le contraire ?

Nous oserons donc jouer avec les mots. Sans que cela implique pour nous le moindre dénigrement envers celles et ceux qui ne font pas comme nous.

Quand nous retranscrirons des discussions, nous resterons volontairement au plus près des tournures qui prédominent encore à l’oral, même parmi nous, et donc nous ne féminiserons pas systématiquement les textes. Mais dans le reste du journal, nous ferons une rupture franche : nous n’hésiterons pas à écrire par exemple « iels » pour « ils et elles ». Nous savons que ce faisant nous brusquons nos habitudes, et que celles-ci ont besoin de temps pour évoluer.

Mais la langue est en constante évolution, que nous le voulions ou non. Ces néologismes circulent déjà dans toute la francophonie, surtout hors de France, jusque dans des recommandations institutionnelles. C’est pour nous un honneur de participer à cette Histoire.

]]>
Une pétition contre les devoirs https://pleinjour.poivron.org/2017/04/20/une-petition-contre-les-devoirs/ Thu, 20 Apr 2017 13:22:00 +0000 https://pleinjour.poivron.org/?p=82 Ou comment aller jusqu’à la victoire malgré les échecs ?

A quinze ans, révolté par la quantité de devoirs que nous donnaient nos profs, j’ai lancé une pétition dans ma classe. Elle n’a été qu’une demi-défaite. Pourtant je me suis laissé profondément décourager par cet échec…

Et si c’était à refaire ? Quelle serait ma stratégie ?

A Houda

Je me souviens qu’à quinze ans, à l’école, j’étais révolté contre l’avalanche de devoirs que nos profs nous donnaient après nos journées de sept heures. Beaucoup d’élèves s’arrangeaient pour y échapper par toutes sortes de magouilles. Par exemple en implorant des camarades plus consciencieux de les laisser pomper leurs résultats.

Mais moi je rêvais qu’on se rebelle ensemble, ouvertement. Alors, sur un coup de tête, j’ai lancé une pétition dans ma classe pour une diminution des devoirs à la maison. Les deux tiers des élèves de ma classe l’ont signée. Elle a été présentée en conseil de classe par nos délégué·e·s : il paraît que, pour toute réponse, les profs se sont contenté·e·s de rire.

Plus personne ne m’a parlé de cette pétition, et j’en ai conclu qu’il ne servait à rien d’essayer d’en parler à quiconque. Le sujet était clos.

Et si, fort d’une conscience d’Acteur Social, j’avais aujourd’hui quinze ans ? Comment agirais-je dans la même situation ?

1) Je réfléchirais d’abord, seul devant moi-même, pour bien préparer mon coup. Il faut dire qu’à l’époque j’étais intimidé par le fait que personne, autour de moi, ne me valorisait dans mes aspirations subversives… Il était donc crucial de prendre du temps pour travailler mes arguments, pour devenir plus fort, plus clair.

2) Je chercherais mes meilleurs allié·e·s. Je dirais à quelques ami·e·s : « j’en ai marre de tous ces devoirs, je veux agir. Qu’est-ce que vous en pensez ? Vous avez des conseils ? Vous serez de mon côté ? »

Imaginons qu’un camarade me demande les solutions que j’ai trouvées à un devoir à la maison : ce serait une bonne occasion d’élargir la discussion, avec plaisir et sans volontarisme. Histoire de sortir un peu de nos petits business habituels.

Je pourrais même lui proposer de réfléchir ensemble à un système d’entraide : ce week-end tu fais les devoirs de maths, moi je fais les devoirs d’anglais, et on partage nos copies. Si ça marche, nous pourrions rallier d’autres camarades dans cette sorte de mutuelle. Les solidarités concrètes représentent déjà une victoire en soi. Elles installent une autre ambiance à l’école, plus complice, plus inspirée.

Mieux vaut des liens forts et des actions discrètes que des actions brillantes lancées par un ou deux chevaliers blancs. Voyez ce qui s’est passé avec notre pétition : la solidarité entre élèves n’y existait que par des traits de plume, et non dans l’épaisseur de discussions et de pratiques quotidiennes. Dans ces conditions, nous étions encore fragiles ! Ce n’était pas l’heure d’abattre nos cartes en conseil de classe, face à nos profs au grand complet.

3) Je mènerais ma petite enquête. D’où vient cette passion de notre système scolaire pour le bourrage de crâne ? Comment les profs nous voient ? Comment ils conçoivent leur mission ? Quelles sont leurs excuses, leurs fiertés, leurs contradictions dans cette affaire ? Tout cela est humain, donc ne m’est pas étranger ! Considérer les profs comme des méchants, c’est bête et inutile. Les considérer comme une classe dominante ? Ce serait plus juste, mais ce serait encore leur donner presque trop d’importance.

En fait je voudrais les aborder avec une vraie curiosité pour leurs motifs. Bien sûr, ils risquent de m’envoyer balader, ou de m’embobiner avec leurs paroles savantes, mais si je suis clair avec mes besoins et mes objectifs, je ne me laisserais pas impressionner. De toute façon, mon but ne serait pas d’obtenir leur clémence. Je chercherais d’abord à comprendre jusqu’au bout les logiques qui sont en jeu dans ce conflit, et qui se cristallisent dans l’action des uns et des autres.

L’empathie permet de mieux voir la situation. La colère c’est bien, mais ça ne suffit pas.

4) J’insérerais mon initiative dans une stratégie plus large. Si nous analysons que le moment est venu de tenter une pétition, pourquoi pas. Et si c’est un échec ? Alors nous étudierons ce qui s’est passé, ce que l’action a révélé sur les règles formelles et informelles du bahut, ce que nous avons surestimé, ce que nous avons sous-estimé…

Par exemple : est-ce que des profs en conseil de classe, pris au dépourvu par une pétition comme la nôtre, aux relents « anti-scolaires », oseraient se positionner ouvertement en faveur des élèves ? Alors qu’illes ne savent même pas comment vont réagir leurs collègues ? Et que le proviseur assiste à la réunion ? Pour eux, dans l’immédiat, c’est probablement plus prudent de rire avec les loups. L’objectif d’obtenir un aval en conseil de classe était donc prématuré.

Malgré tout, cette pétition a permis des victoires intermédiaires : elle a signalé aux profs que leurs actes irresponsables ne passaient pas toujours comme une lettre à la poste, et surtout elle nous a permis de nous apercevoir que nous étions une majorité dans la classe à oser dénoncer ouvertement tous ces devoirs. C’était un pas en avant indéniable. Il pouvait nous encourager à penser à d’autres types d’actions collectives.

Ainsi « penser stratégie » est loin d’être un jeu de l’esprit : c’est un réel antidote au découragement.

A l’époque je n’avais pratiquement aucune stratégie, et c’est pour ça que le premier obstacle a suffi à me démoraliser. Je comprends maintenant que j’ai moi-même laissé ce revers devenir une déroute. Car sur cette question des devoirs, j’ai renoncé à toute action dans l’école, qui soit efficace, c’est-à-dire collective : je me suis contenté d’attendre de sortir enfin du système scolaire. Je me suis laissé neutraliser !

4) J’oserais viser plus loin que la réduction des devoirs. Mon but n’était pas tant, ou pas seulement, d’avoir plus de temps libre chez moi le soir ! Je le savais bien à l’époque : ce que je voulais, c’est changer l’école. Changer concrètement ma vie à l’école et nos relations avec les profs. Voire changer le monde ! Ca paraît astronomique, mais ça ne l’est pas plus qu’une étoile polaire qui guide ma route. C’est une visée qui m’aide à me tenir sur mes pieds, à choisir parmi telle ou telle position dans les actions futures.

Par exemple : imaginons un mouvement de grève lancé par des syndicats d’enseignants. Nous irions soutenir nos profs en lutte, parce que nous chercherions à voir ce qui nous concerne tous et toutes dans leur bataille. Mais nous irions aussi les voir en brandissant nos propres motifs. Profitant même de ce contexte agité, où souvent les rôles se bousculent et les langues se délient, pour remettre ouvertement sur la table ce qui nous tient à coeur : l’ennui insupportable pendant les cours, aggravé par les devoirs à la maison. Ce serait l’occasion d’inventer et de négocier avec eux des avancées concrètes à appliquer dès maintenant dans nos classes. Un objectif plus proche, et à la fois plus ambitieux, que n’importe quelle réforme de l’Education Nationale !

]]>
Le Travail du Bercement https://pleinjour.poivron.org/2017/04/20/le-travail-du-bercement/ Thu, 20 Apr 2017 13:21:29 +0000 https://pleinjour.poivron.org/?p=80 Une danse à travers la nuit avec un bébé pour cavalier. Dialogue avec tout le soin que je voudrais donner à un autre être, avec tout le coeur que j’y mets, et qui parfois me manque. Suis-je déjà Acteur social, dans ces gestes confidentiels, dans le silence de cet appartement ?

A Nana, à Brunngohn

Mon fils a un an et il est malade. Presque 40° de fièvre, un virus rapide, pas bien grave, mais intense. Pendant deux nuits de suite, malgré le paracétamol, son sommeil est très agité, et il s’apaise uniquement contre moi. Je le balance doucement en lui chantant des berceuses. Une demi-heure… Une heure… Il semble enfin tomber dans un sommeil solide, je le pose dans son lit, me recouche et m’assoupis. Mais je me réveille une heure plus tard avec un point de désespoir dans le ventre : il pleure à nouveau. Mes bercements dureront alors trois heures, sans interruption.

Mon univers est la nuit. Les volumes gris des meubles, le son d’une télévision à travers les cloisons, des talons sur le trottoir dehors, et les voix lointaines de la ville qui se reflètent dans les nuages.

Je berce mon fils, c’est-à-dire que je danse. Je danse, mes pieds fusent sur le plancher, j’entraîne mon bébé dans des grandes traversées et des fiers demi-tours. Mon tout petit cavalier me répond en lestant son poids ou avec de longs expirs. Sa tête est une boule chaude, fiévreuse, contre ma clavicule. Son corps est un doux kilogramme qui bruisse entre deux rêveries vaporeuses. J’écoute son âme, j’écoute comme il vit dans son sommeil, comme il palpite dans sa torpeur. Je suis subjugué. J’écoute sa main qui cherche son chemin, qui vient frotter son œil, parcourir ma poitrine, se tendre jusqu’à ma nuque et s’entortiller dans mes cheveux. Parfois j’approche mon nez du sien et j’écoute sa respiration. Je guette les reliefs de son sommeil : est-il assez profond ? Est-il prêt à être posé dans son lit ? Toujours pas : je reprends la marche.

Puis mon esprit part fouiller dans les souvenirs de ma journée. Je perds un peu le contact avec ce que je fais. Je laisse la nuit s’écouler, j’attends que le temps passe dans mes gestes.

Mais attendre est un piège.

Au bout d’un long moment, je vois que mon activité s’est asséchée. J’ai l’impression d’être à la chaîne. Je fais toujours la même route, aller, retour, aller, retour, quatre pas vers le mur droit, quatre pas vers le mur gauche… L’inspiration s’est effilochée : bercer devient une corvée.

J’essaye de poser mon fils ; il crie ; je le reprends, et la mécanique s’enclenche à nouveau.

Je bouge comme une horloge dans la nuit, rongé par la fatigue, mes pensées sont presque déjà des rêves et elles flottent, elles fuient. Je porte le sommeil de mon fils à la force de mes bras, et je sens petit-à-petit les menus défauts de ma posture. Mon poignet commence à piquer, ma nuque s’ankylose, les courbatures s’annoncent. Ma tête est un grand pneu endolori avec, au centre, les deux puits immenses que sont mes yeux. Je ne fais même plus attention à ce que je chante, je récite, je psalmodie.

Je finis par me dire que je suis en train de gâcher ma nuit. Et demain ? Ma journée sera gâchée aussi, à cause du manque de sommeil. Je pense à tout le travail que je devrais, que je voudrais faire : quand y arriverai-je ? Ca m’énerve.

Mais je comprends soudain que je suis déjà en train de travailler. Beaucoup. C’est un travail qui semble ingrat, parce qu’il n’y a personne pour le rétribuer, pour le voir, pour le remercier. Au bout de ma chaîne, rien de visible. Je travaille dans l’anonymat de la nuit, pour une personne qui demain ne me dira rien, qui vivra sa vie comme si de rien n’était. Travail entièrement gratuit. Travail de l’invisible : travail de la relation.

Je donne ma nuit pour un autre. J’espère qu’une génération câlinée dans ses fièvres sera une génération plus sereine. Je comprends autrement la condition des femmes, qui ont accompli ce travail depuis des siècles. Leur travail était censé être un satellite du « vrai travail » : cuisine, ménage, consolations. Travail de la re-production pendant que les hommes s’occupent de la production. Mais les économistes féministes remettent les pendules à l’heure : et si, au contraire, la production n’était que le satellite de la re-production ? Pourquoi produisons-nous, si ce n’est pour assurer la survie et le bien-être, non seulement des humains, mais de tout ce qui vit sur Terre ?

Voilà que mon bercement devient d’un coup central.

Revenu à cette conscience, je reprends mon souffle. L’inspiration se lève à nouveau. Je retrouve pourquoi j’aime mes berceuses, qui sont des folk songs et des chants révolutionnaires, je les murmure encore plus fort. Je me prends pour un crooner avec, pour tout public, une oreille assoupie. Mes gestes prennent du sens, du plaisir et de l’ampleur. Je suis une longue plante bercée par le vent, grisée par la respiration du monde. Je suis le ressac. Je relaye les gestes immémoriaux de celles et de ceux qui sont auprès des bébés, quand ils ont les moyens de les entendre. Je danse les danses du début d’une vie, de la rencontre avec la nuit. Cette longue marche dodelinante, chaleureuse et ténébreuse, c’est un art. C’est mon art.

Notre dignité de travailleurs domestiques, nous avons à la construire de zéro. Nous pourrions apprendre à en parler entre parents, comme on éclaire ensemble un savoir-faire. Pour nous sentir en bercements comme des grands explorateurs ; chacun·e sous son toit, mais relié·e·s par une recherche commune.

C’est aussi ça la coopération sociale.

]]>