Non classé – Plein Jour https://pleinjour.poivron.org Un site en construction Fri, 22 Jan 2021 21:16:27 +0000 fr-FR hourly 1 Apporter de l’eau claire aux tourbillons du mouvement social https://pleinjour.poivron.org/2020/11/11/apporter-de-leau-claire-aux-tourbillons-du-mouvement-social/ Wed, 11 Nov 2020 21:57:51 +0000 https://pleinjour.poivron.org/?p=191 Février-septembre 2020, Grenoble

En février 2020, deux salariés grenoblois de l’Education Nationale (pas de même statut ni du même établissement), diversement engagés dans les conflits sociaux en cours depuis quelques semaines, ont partagé leurs réflexions en suivant le protocole « Caisse de Résonance » du réseau Plein Jour. Le texte qui suit ne relate pas le témoignage qu’ils ont partagé au début de leurs entretiens. Il se limite à consigner l’étape finale de leur rencontre : quelques leçons stratégiques et conceptuelles vers lesquelles peuvent converger le vécu des deux travailleurs, et qui sont peut-être généralisables à toute démarche d’Acteur Social. Ces leçons ne se prétendent ni « scientifiques » ni exhaustives. Elles suivent le fil théorique développé par Plein Jour dans son travail de recherche vers le coeur de la coopération sociale.

SOMMAIRE

I. Les initiatives de l’Acteur Social sont des plumes, magnétiques

a) Orientées vers notre étoile, nos initiatives sont aussi en paix avec ce qui est
b) Retirer à l’adversaire le privilège de capter notre attention, et se tourner vers nos allié·es
c) Bâtir immédiatement un noyau de relations de confiance, donner au mouvement une ossature fédérale-organique

II. Sur l’arête des moments chauds : garder un rythme souverain et oser battre en retraite

a) Renforcer la clarté intérieure dans les moments chauds
b) Oser se mettre en arrêt : une retraite stratégique dans la guerre psychologique de classes

III. Ouvrir la grève comme une fenêtre de rencontre et d’expérimentation
a) Saisir la grève comme une occasion de rencontrer les indécis·es
b) Saisir la grève comme une occasion de rencontrer les usager·es et de créer une meilleure manière de travailler

I. Les initiatives de l’Acteur Social sont des plumes, magnétiques

Chaque être humain est responsable de son bien-être personnel, de sa vie professionnelle, de sa famille… et de la société toute entière. Quand nous prenons conscience de notre rôle d’Acteur social ou d’Actrice sociale, la destinée planétaire résonne comme un frisson tout le long de notre échine : elle nous étreint, nous passionne et nous désespère à la fois. Car nous n’avons que deux mains, nous ne sommes que des individus ! Des miettes à l’échelle de la société humaine, qui demande pourtant à être transformée d’urgence… Nos initiatives nous paraissent tellement dérisoire!

Cette contradiction est criante dans les mouvements sociaux, où nous osons nous mettre personnellement en jeu, mais où tant de choses semblent nous échapper, surtout dans une époque où les défaites s’accumulent. Nous voyons bien que nous ne faisons que larguer des plumes sur l’équilibre du monde.

Et pourtant, nous voulons croire que certaines dispositions, notamment intérieures et relationnelles, chargent d’un magnétisme particulier nos plumes à retardement.

« Le sort de ce monde est entre nos mains. Donc entre les miennes ! Cet enjeu vibre à tout rompre au fond de mon coeur, comme une question nucléaire, comme le cristal d’une larme, comme une immense étoile qui oriente mes pas. J’agis inspiré par le feu de cette étoile, et c’est ce qui rend décisif chacun de mes gestes. Mais je ne suis pas identique au feu, je suis plutôt poussé par ce feu comme une brise, et j’épouse aussi les limites terrestres de mon être, qui a besoin de respirer, qui a parfois sommeil, qui a besoin de temps pour entrer dans une Histoire ou un Amour. Mes pas vers mon étoile sont légers, non-volontaristes – ce sont des pas de danse. »

a) Orientées vers notre étoile, nos initiatives sont aussi en paix avec ce qui est

Quand ils éclatent sur notre lieu de travail, les conflits sociaux bouleversent ses routines : ils ouvrent des situations inattendues face auxquelles chacun·e doit inventer sa réaction sur le vif. En général, cette improvisation déstabilise les convivialités habituelles et démasque les positions latentes et les rapports de force réels. Certains aspects de cette réalité masquée peuvent être un choc pour nous. Certain·es collègues ou usager·es se révèlent faire partie du camp adverse, ou profondément indifférent·es à nos batailles. Certain·es adversaires se révèlent capables d’agressions qui nous laissent bouche bée. Nos propres ressources de lutte (structures de solidarité, compétences tactiques,…) se révèlent parfois dramatiquement limitées face à l’intensité de l’affrontement.

« J’étais déçu qu’il n’y ait pas plus de désir [de la part des élèves] de parler de ce mouvement social, de m’interroger sur mes motivations à faire grève semaine après semaine, de construire avec moi comment nous pourrions faire pour qu’il·le·s puissent avancer… »

Mais nous pouvons voir ce soudain dévoilement social comme une chance : nous pouvons chevaucher le conflit comme une enquête à lui seul. Il nous renseigne sur l’état de nos forces, individuelles et collectives. Il dévoile les stratégies adverses et nous donne l’occasion de conscientiser les nôtres. Nos adversaires nous placent devant des défis dont nous allons sortir grandi·es. Les insuffisances constatées ne sont pas des poids mais des informations sur la carte des chantiers à lancer. « Je ne perds jamais : soit je gagne soit j’apprends » (Nelson Mandela).

Nous avons appris que le progrès social n’est pas linéaire, c’est une ligne brisée qui reflète un mouvement dialectique : conquêtes de la classe salariale, contre-offensives de la classe dominante.

Attendons-nous aux contre-offensives. Même quand elles sont carrément militaires, et peut-être particulièrement dans ces moments-là, gardons en tête qu’elles ne sont pas définitives : elles ouvrent une nouvelle phase, elles initient les moments froids, que nous pouvons habiter par des bilans et d’autres en-quêtes. Nous préparons alors patiemment notre prochaine initiative.

Si nous abordons les événements ainsi, nous avons moins d’attentes et plus de curiosité pour ce que nous allons rencontrer. Nous nous exposons moins aux déceptions qui, lorsqu’elles sont intenses et multiples, peuvent nous déstabiliser profondément. C’est pourquoi, face aux événements de la lutte, notre attitude intérieure – constituée par un faisceau de concepts et d’imaginations que nous reconnaissons comme objets de travail – fait partie des ressources concrètes dans le rapport de forces.

Cette attitude intérieure est un chantier permanent, y compris en moments froids. Mes premières adversaires sont les voix intérieures qui, au quotidien, énoncent des exigences « irréelles » et pointent mes « nullités » face à elles. « Je me dis souvent « ouah ! c’était nul comme cours ! il·le·s se sont fait chier ! il·le·s n‘étaient pas dedans du tout ! » »

Les idéaux que j’énonce pour moi-même me mettent en guerre contre ma propre incapacité à les incarner pour le moment. Par extension, ils m’amènent sans le dire à la même intransigeance envers mon entourage. Ainsi, même un idéal de paix peut me mettre en conflit avec le monde.

A nous de construire les clés de lecture qui permettent de comprendre et aimer ce qui existe, dans ses imperfections et ses drames, et d’y repérer finement nos appuis. Ainsi nous assumons l’héritage de l’Histoire humaine, et nous agissons à partir de ce qui est, tout en vivifiant la boussole révolutionnaire de notre action. Comme dans la démarche inter-culturelle : nous rencontrons d’abord l’Autre là où iel se trouve, avant d’espérer qu’iel soit ailleurs. Et je me rencontre moi-même là où je me trouve, avant d’espérer être ailleurs…

A moi de pratiquer quotidiennement des introspections ou méditations sur une base de bienveillance envers ce qui se passe dans mon corps, envers l’étape où je me trouve aujourd’hui, nommant les progrès déjà accomplis. Je développe ma compassion pour ma douleur : elle éclaire un motif qui vit en moi (si l’idéal est une expression exacerbée de ce motif, « teintée de toute-puissance », celui-ci est aussi une source d’énergie de laquelle naît l’action…).

La Communication Non-Violente (CNV) propose de se remémorer la dernière fois que ce motif (ou « besoin ») a été satisfait pour moi, de ressentir l’énergie qui me baignait alors, et dans cet élan, de concevoir le prochain PPPP : « Plus Petit Pas Possible » pour concrétiser à nouveau ce motif. Le PPPP implique justement de dépassionner mon constat des forces en présence, des circonstances extérieures, de l’état du rapport de force.

b) Retirer à l’adversaire le privilège de capter notre attention, et se tourner vers nos allié·es

Dans leur processus de dévoilement, les mouvements sociaux nous amènent à nous confronter à nos chef·fes, et à découvrir leur combativité. Ces personnes avec lesquelles nous avions des relations de collaboration souvent distantes mais quand même régulières, souvent polies et plutôt fonctionnelles, se révèlent brusquement capables d’agir de manière irrationnelle et cynique. Les rapports de classe sont mis au jour.

C’est un choc. Comme quand, enfants, nous réalisions que les adultes pouvaient être de mauvaise foi contre nous : non seulement nous vivions l’humiliante frustration de ne pas être écouté·es jusqu’au bout, mais l’aura d’objectivité de ces grandes personnes s’écroulait d’un coup… Et en même temps, nous découvrions notre illégitimité structurelle : nous étions sans recours, car les dominants peuvent à loisir écrire l’Histoire avec leur version officielle. De quoi enrager.

C’est un choc parce que les masques tombent. En société capitaliste, ce trouble est forcément récurrent, car la logique du rapport social (concrète) est toujours camouflée sous un vernis culturel (abstrait). Attendons-nous à trouver dans la société, comme à l’intérieur de ses individus, un conflit entre les imaginations claironnées (abstraites) et les imaginations qui sous-tendent l’action concrète (donc le rapport social). Enfants, nous « devenons grands » quand nous comprenons que nos figures tutélaires sont elles aussi, comme tout le monde, en proie à ce genre de conflit intérieur – et quand, cessant de leur implorer plus de cohérence, nous nous mettons simplement à agir. Comme il se dit en CNV : « obéir et se rebeller sont les deux faces d’une même attitude, où nous voyons autrui comme tout-puissant, et où nous lui abandonnons notre autonomie. Ne lâchons jamais notre pouvoir. »

Dans le cadre de négociations, il peut arriver qu’une délégation soit reçue par le ou la chef·fe ; cette rencontre peut être utile pour récolter les points de vue et les informations de la hiérarchie. Mais en entrant dans son bureau, il nous faut être préparé·es à la chute des masques. Nous pouvons prendre l’initiative d’un échange authentique, sans pour autant nous y accrocher. Car bien souvent, les chef·fes sont immergé·es dans leur propre réalité, pleine de contraintes stressantes (impératifs de rendement, angoisse d’une perte de contrôle sur les ressources sociales dont iels ont la responsabilité…) : iels ne sont pas en mesure d’entrer réellement en communication. Le conflit d’intérêt est trop grand pour que se déploie une parole sincère ; leur but à travers ce dialogue n’est alors pas de comprendre ensemble, mais de gagner.

Face à l’éventuelle mauvaise foi de notre interlocuteur·ice, nous pouvons reformuler ses propos et demander sur quels éléments iel s’appuie. Si malgré cela le dialogue n’est toujours pas constructif, apprenons à nous retirer brièvement pour consulter notre collectif, voire à quitter la séance en demandant la poursuite de l’échange par écrit. Ne restons pas longtemps dans une situation où le face-à-face est stérile, car c’est aussi une situation de pression psychologique.

Devant une attitude agressive, il est tentant mais contre-productif de s’obstiner à se faire entendre et à rétablir le dialogue. Inutile de chercher les bonnes réparties, surtout quand il n’y a aucun témoin. Inutile même d’écrire des textes d’interpellation. Trop souvent, nous sommes hypnotisé·es par la confrontation directe avec l’adversaire, nous voulons avoir une portée sur lui, le convaincre, obtenir excuses et reconnaissances. Retirons-lui le pouvoir de capter notre attention et tournons-nous plutôt vers nos allié·es. Bâtissons notre mouvement, nos actions, sur nos propres bases.

c) Bâtir immédiatement un noyau de relations de confiance, donner au mouvement une ossature fédérale-organique

Les mouvements sociaux naissent aujourd’hui dans un contexte de précarité, de mobilité, de délitement du tissu social. La lutte de classes tend à prendre l’apparence illusoire de « cas individuels » (burn-out, harcèlement,…). Les syndicats ne trouvent plus dans les entreprises les communautés informelles pré-existantes sur lesquelles ils s’appuyaient aux temps où leur stratégie classique était payante.

Quand les grèves émergent malgré tout, les comités de mobilisation semblent souvent fragiles et peu expérimentés ; beaucoup se dissolvent brutalement quand la contre-offensive met fin à la bataille… Alors qu’en réalité une nouvelle phase du conflit démarre. C’est la phase lancinante de « l’anti-rep », où des camarades souvent trop isolé·es doivent s’atteler aux conséquences psychologiques et juridiques de leur « montée au front ».

Dans ce contexte, apprendre à construire du collectif (« des liens organiques ») est une tâche immense et cruciale.

Cette construction doit démarrer tout de suite, sans attendre le prétexte des grandes mobilisations. Sans même attendre aucun prétexte : nous nous rencontrons justement gratuitement. Nous allons boire des coups après le boulot, ou nous mangeons ensemble à midi, par exemple une fois par semaine. Dans certains cas, où nous nous sentons particulièrement isolé·es, le PPPP consiste à partager ces moments d’abord avec une seule personne, avec laquelle nous pressentons des affinités. Avec laquelle nous pouvons parler du fond, de nos sensibilités dans le quotidien du boulot (ou du quartier…), de la couleur que nous rêvons personnellement pour un Projet Social, bref, de ce qui vibre en nous. Nous commençons ainsi à bâtir un noyau de relations de confiance, et ce noyau s’élargira progressivement, tranquillement.

Si ce noyau pré-existe au moment chaud où « éclate » le conflit social, alors nous agissons avec une réactivité d’un autre ordre. Chaque événement donne lieu à des débriefings impromptus entre personnes qui ont un socle de valeurs et de références en commun. Et « en manifs, de simples coups d’oeil entre nous transmettent les informations » (comme le racontent des groupes d’action directe). Ainsi la créativité collective tourne à plein régime.

C’est le début d’une structuration efficace du mouvement social : une structuration fédérale. Les AG et les initiatives collectives franchissent un saut qualitatif quand chacun·e y prend part non pas comme un individu « qui vient voir » mais comme participant·e préalablement et durablement organisé·e dans un cercle restreint, lui-même inscrit dans un cercle un peu plus large, et ainsi de suite.

Il n’est jamais trop tard pour constituer ce noyau, y compris lorsque le conflit social touche à sa fin et que la répression commence à se déployer. Loin de se laisser démoraliser par les atours laborieux de « l’anti-rep », on peut saisir cette phase « post-combat » comme une occasion de ruser encore ensemble, de créer des solidarités pétillantes, là où les individus sont soigneusement divisés dans le sort que la contre-offensive voudrait leur infliger.

Enfin, le « retour à la normale » est encore une perche à saisir : le temps est venu, plus calme, pour un bilan du mouvement. Cette analyse après coup, où nous commençons par se raconter « au coin du feu » ce que nous avons personnellement vécu, transforme la défaite en motif d’apprentissage, et renforce le groupe dans sa lucidité et dans sa capacité d’action.

II. Sur l’arête des moments chauds : garder un rythme souverain et oser battre en retraite

Mettant en crise tous les rouages de la société, les mouvements sociaux nous exposent à des rythmes soudain saccadés, très inhabituels. Après de longues périodes de latence (« moments froids ») où la surface de la terre semble muette, mais qui sont d’intenses phases de germination souterraine, une étincelle parfois singulièrement anecdotique précipite les événements. Le conflit social éclot, et tout semble s’accélérer. On n’imaginait pas autant d’inconnu·es se lever et se lancer exactement dans le même sens que celui qui mijotait si secrètement en nous. Nous sommes nombreux·ses, en fait ! Et les initiatives autonomes fusent de toutes parts. C’est le « moment chaud », jubilatoire. Une contre-offensive ne manquera pas de suivre, tout aussi fulgurante. Si la terre redevient ensuite muette, il serait faux de penser, comme la classe dominante veut le faire croire, qu’elle est la même qu’avant. Le terreau a été brassé, il a mûri, et les prochaines éclosions auront une toute autre couleur.

a) Renforcer la clarté intérieure dans les moments chauds

Après la première phase, grisante, d’accélération du rodéo social, nous approchons de la ligne de front. Les escarmouches se multiplient, nous soumettent à de nombreux défis, bousculent nos émotions, nous obligent à prendre parti même là où, intérieurement, nous bafouillons encore. Tout va très vite, y compris les premières réactions des adversaires. L’agitation extérieure peut nous contaminer et nous figer dans la sidération – ou la frénésie. Nous devenons alors plus fragiles face aux offensives psychologiques de nos adversaires, et nous perdons notre position d’Acteur ou d’Actrice. Le contexte imposerait, en même temps qu’il l’empêche, un temps de retrait, de respiration, d’analyse.

Si nous n’avons pas peur de nous mettre en mouvement, tout l’art est de rester souverain·es quant au rythme de notre action. Les temporalités militantes, fascinées par la « réactivité », nous sommeraient d’être présent·es partout, tout le temps : c’est la meilleure manière de s’user et, dans l’affolement, de commettre des erreurs. Prenons plaisir à ralentir, même quand le tourbillon social nous tire vers l’avant. Osons, s’il le faut, une certaine dis-harmonie avec le choeur effréné des camarades.

Soignons méticuleusement notre lucidité par des outils concrets, individuels et collectifs : moment quotidien d’introspection, analyses partagées sur un coin de table… Ces temps méritent d’être programmés en priorité, justement quand les initiatives foisonnantes nous appellent à droite à gauche. Un dicton zen dit approximativement : « en temps normal, médite vingt minutes par jour ; quand le temps vient à manquer, médite une heure par jour. »

Trop d’initiatives sont prises « parce qu’il le faut », « parce que c’est un jour de mobilisation nationale », alors que le coeur n’y est pas tout-à-fait. Nous réjouissons-nous de ce que nous allons faire ensemble ? Exerçons nos antennes. « Sentiment d’être isolé… comme lorsque nous nous retrouvons trop peu nombreux·ses pour préparer une action qui avait pourtant été votée par des dizaines de collègues…» Nous connaissons le goût du volontarisme, il doit être un signal d’alarme en nous : il nous prévient que l’action prévue est précipitée. Soit le travail de rencontre et de rassemblement n’est pas abouti et nous ne sommes pas encore assez nombreux·ses, soit les objectifs peuvent être ajustés et nous pouvons agir plus modestement, mais avec bonheur.

De même, osons stopper ou quitter des actions en cours si elles sentent le roussi et si nous ne sommes pas au clair avec notre utilité. Le front est un lieu dangereux si nous nous y exposons mal organisé·es, sans vision tactique. Ne fétichisons pas la bataille : les retraites stratégiques et temporaires ont leur sens. Le repos, le soutien logistique, l’information, le soin aux camarades blessé·es, l’analyse de la situation, sont des activités tout aussi fructueuses pour le conflit en cours.

b) Oser se mettre en arrêt : une retraite stratégique dans la guerre psychologique de classes

Notre histoire d’êtres humains nous a conduit·es, dans les cinquante dernières années, à découvrir ensemble des besoins psychiques et existentiels que l’avalanche de biens matériels des soi-disant « trente glorieuses » ne suffisait pas à combler. La génération de nos parents a affirmé la nécessité de donner un sens à sa vie. La réaction néo-libérale et néo-managériale a consisté à affiner son outillage psychologique, pour tenter d’intégrer ces nouvelles aspirations dans l’impératif de l’accroissement du taux de profit. Accessoirement, cet équipement a permis aux directions d’exercer un contrôle plus subtil sur les salarié·es, accédant plus profondément aux ressorts de leur action.

En temps de conflit social, cet outillage psychique est également exploité dans la contre-offensive de la classe dominante, au même titre que l’appareil judiciaire et policier. La nécessité de nous former nous aussi pour nous défendre sur le plan psychique peut être vue positivement : elle est, pour nous, la continuité de ce vaste mouvement sociétal associé à 1968, mouvement de conscientisation et de déprivatisation de nos imaginaires, de ce qui mijote dans nos coeurs. C’est dans cet élan (et non pas seulement pour aiguiser notre critique sociale) que nous nous enrichissons des travaux salutaires des sociologues de la souffrance au travail, comme ceux de Dejours.

L’hiver dernier, dans le frottement du conflit social, nous avons pu observer certains pans de l’arsenal psychologique de nos chef·fes. Nous avons vu à quel point chaque camarade qui apparaît publiquement, par exemple comme porte-paroles d’une délégation, peut être instantanément identifié·e parmi les « meneurs·ses » et exposé·e par la suite à une guerre d’usure individualisée. N’importe quelle occasion, et d’autant plus entre deux portes et sans témoins, peut être saisie par le chef ou la cheffe pour déstabiliser la personne, par divers types de pressions discrètes, d’injonctions arbitraires et infantilisantes. Cela s’appelle du harcèlement. Ce risque très réel impose la nécessité, pour le collectif, d’entourer dans la durée ces camarades qui ont osé se mettre en avant.

D’étranges assemblées générales nous ont également interpellés, laissant penser à des mises en scène. Quand survient une action d’envergure (par exemple un blocage), le chef ou la cheffe convoque d’une heure à l’autre une assemblée du personnel, et y livre les camarades mobilisé·es, sans aucune gestion de la circulation de la parole, à la vindicte désordonnée des collègues adverses, ulcéré·es par les méthodes d’action directe qui ont forcément eu des répercussions sur leur travail. L’hiver dernier cette situation s’est produite au moins dans deux établissements différents de l’agglomération : faut-il y voir une stratégie délibérée, peut-être même enseignée aux personnels de direction ? Son intérêt serait de saisir la vague émotionnelle générée par l’action-surprise et de stimuler la division entre pair·es. Car ce sont bien les salarié·es qui assument, sous l’oeil silencieux du chef ou de la cheffe, le sale boulot de doucher leurs collègues les plus mobilisé·es, souvent minoritaires dans l’arène.

Ce genre de mesures accumulées peuvent aboutir à ce que les moteurs du mouvement disjonctent les uns après les autres, nerveusement épuisés, sans que la direction n’ait à se salir ouvertement le mains.

Reste à savoir si nous pouvons rester Acteurs et Actrices dans notre manière de « disjoncter ». Là encore, si nous sentons l’épuisement approcher, si le collectif n’est pas assez fort pour nous épauler, il est important de battre en retraite avant de dilapider nos forces. Affranchissons-nous des injonctions masculines et guerrières à « tenir » ou à « tomber en martyr », et quittons le front à temps.

Nous avons appris, de par nos dernières expériences, à quel point des médecins de qualité (notamment celles et ceux qui sont formé·es aux enjeux de la médecine du travail) peuvent être des allié·es précieux·ses. Iels ont une expertise des armes psychologiques de classe et nous aident à mettre des mots dessus (« la direction cherche à faire exploser votre système de valeurs face à celui de l’entreprise »). Iels connaissent leur gravité et nous aident à légitimer le meilleur remède immédiat : l’arrêt de travail, que trop souvent nous hésitons à solliciter.

En outre, iels nous ont renseigné sur l’opportunité d’opter pour un arrêt de longue durée plutôt qu’une série d’arrêts courts, toujours trop courts pour vraiment nous rétablir. Un arrêt long est le seul moyen d’apaiser le stress en profondeur, de quitter la spirale du ressentiment, de retrouver la force d’aller à la rencontre des camarades, d’élaborer ensemble des bilans fructueux… Avec, tout de même, un bémol : après une longue période de retrait, il peut être difficile de franchir le pas du retour à son poste, d’autant plus si l’équipe et les conditions de travail promettent de rester inchangées.

On nous conseille parfois de pousser la démarche jusqu’à faire reconnaître notre arrêt de travail comme l’effet d’un accident du travail voire d’un harcèlement moral. Cela implique de lancer une procédure qui vérifiera la responsabilité du service dans notre burn-out. Au-delà des avantages matériels que cette reconnaissance peut octroyer, la sanction peut avoir un grand impact symbolique, et à l’échelle sociale elle contribue à lutter contre l’impunité des agressions psychologiques systématisées au travail.

Nous nous interrogeons néanmoins sur la lourdeur de cette procédure, rébarbative, souvent très solitaire, nous amenant de fait à ressasser les injustices éprouvées. Si le critère majeur de nos actions reste la construction de liens forts et épanouissants, explicitement orientés dans un projet de société, il faut peut-être inventer une nouvelle manière de mener ces litiges judiciaires ? Popovic trouve crucial de « faire des rassemblements des lieux où l’on s’amuse » : dans la même veine, est-il possible de donner à ces paperasseries un souffle créatif, collectif, rayonnant, déjà grand ouvert vers l’avenir ?

III. Ouvrir la grève comme une fenêtre de rencontre et d’expérimentation

Les mouvements sociaux de l’hiver dernier expriment à leur manière notre désarroi devant la stratégie syndicale traditionnelle. La grève a été à la fois extrêmement tenace, à la fois confrontée à un gouvernement royalement sourd, refusant obstinément de négocier quoi que ce soit. Le doute et l’amertume s’installaient : « c’est long », « la victoire ne vient pas ». Les grèves dures à la SNCF et à la RATP n’ont pas allumé la mèche espérée, et plusieurs secteurs sont restés étrangement atones (industrie, poste, territoriaux,…) : signe que la culture ouvrière y est déjà battue en brèche ? Parmi nos collègues, certain·es hésitent à s’engager dans les grèves en pointillé que leurs syndicats organisent pourtant dans le souci de les ménager ; non parce qu’iels n’adhèrent pas aux revendications, mais parce qu’iels ont retenu de l’expérience des gilets jaunes que ces formes « institutionnelles » restent trop timides, vouées à la défaite.

Pourtant, nous ne pouvons pas nous passer de l’appel des grandes centrales syndicales pour nous mettre en mouvement à grande échelle… Nous nous retrouvons une fois de plus à suivre le calendrier de la CGT, qui ouvre et referme la « récré ». Ou plutôt qui l’ouvre en même temps qu’elle la referme, car ses dissensions internes opaques et son mode d’organisation vertical ne peuvent aboutir qu’à une forme de consumérisme militant. Quel étrange ballet, alors, que celui de nos petites AG de collègues ou de quartier où nous tâchons de comprendre où en est le mouvement, où nous tentons de croire que notre détermination va payer, nous agitant à notre niveau si minuscule… Dans la gueule de bois de fin de mouvement social, nous demanderons-nous si toutes les ficelles n’étaient pas simplement orchestrées par Martinez et consorts ? Ce ne serait pas la première fois que les grands syndicats nous renvoient à notre insignifiance, et osent décider du moment où « il faut savoir arrêter une grève ».

Dans ce contexte, comment croire aux injonctions à « se mobiliser », encore et toujours, dans les formes connues et usées des mouvements sociaux d’il y a vingt, trente, quarante ans ? « Il faut être davantage unis », « convaincre encore les collègues », les messages se suivent et se répètent. Pourtant cette stratégie ne porte pas ses fruits. Elle n’en portera pas, même si nous intensifions nos efforts. C’est la stratégie elle-même qui cloche. Mais comment oser dire à voix haute les doutes que tant de sympathisant·es nous disent tout bas, devant ces camarades si dévoué·es, si généreux·ses, qui veulent absolument nous donner le courage d’aller ensemble au front ?

Il est pourtant de notre responsabilité d’oser porter cette question, et de ne pas laisser un courant stratégique perdant maintenir son hégémonie sur le mouvement social. Nous avons de bonnes raisons de défendre une autre manière d’agir ensemble. Tout simplement parce que la tradition militante-martiale porte en elle un rapport social cohérent avec le capitalisme qu’elle est censée combattre, où la Victoire est vue dans le résultat de notre mouvement (la satisfaction de nos revendications) plutôt que dans la qualité de son processus (la qualité de nos liens).

Le mode de production capitaliste ne voit la richesse que dans les produits du travail (par exemple les biens) : mis sur le marché, ils permettent d’encaisser le fameux bénéfice, essentiel dans la compétition permanente entre entrepreneur·es. Tout le processus qui précède la vente de l’objet n’est pas seulement négligé : il est attaqué. Car la phase de la production, avec les salarié·es qu’elle suppose, est considérée comme un coût, qu’il faut réduire inexorablement pour augmenter les marges de bénéfice. Toutes les initiatives légales possibles sont prises pour étriquer le travail : mécanisation, délocalisation, sous-traitance et précarisation, pressions sur les conditions de travail.

En face, nombre de nos revendications salariales expriment une vision opposée de la production. Le moment du travail est le coeur de notre richesse, car c’est le lieu où les humain·es agissent et coopèrent, mettent leur corps en jeu, expriment leurs arts et métiers, se rencontrent parfois à grande échelle, et apprennent à coopérer. Le produit, résultat de leur travail, vient couronner ce processus comme la cerise sur le gâteau. Mais cet objet, aujourd’hui raflé à la va-vite dans les rayons d’un supermarché, condense et symbolise en fait toute la coopération qui permet aux usager·es de consommer et de vivre. C’est cette coopération sociale qui est notre corne d’abondance.

Dans cette perspective, nous voulons déverrouiller l’accès au travail, et ôter les bâtons qui sont mis par le capital dans les roues de son épanouissement, de son autogestion.

De même quand nous nous « mobilisons » : avant même d’aboutir politiquement au retrait d’une réforme, nous éprouvons le joyeux frisson de ces actes forts et libres qui nous rassemblent en-dehors des canaux du capital. Nous investissons les rues, inventons des actions directes, échangeons avec des salarié·es d’autres secteurs, faisons de la contre-information… Nous agissons et coopérons sur un fil qui est enfin le nôtre : celui du sens que nous voulons donner à notre vie et notre société. Si nous assumons que notre richesse est d’abord dans cette coopération-là, nous nous préoccupons davantage de sa qualité, épaisseur du processus, qualité des relations.

Le résultat le plus important, c’est déjà la reconstruction de nos liens sociaux, qui pourront perdurer même en cas de défaite. En effet, quel que soit l’aboutissement du mouvement, nous savons que nous oeuvrons déjà à enrichir et densifier le terreau social partout, entre collègues, dans le quartier, sur la base d’une question habituellement taboue : « au fond, qu’est-ce que nous venons faire ensemble sur cette Terre ? ». Ce terreau est favorable à toutes les conquêtes sociales, qui se concrétiseront peut-être là où on ne les attendait pas.

A l’inverse, si nous mettons l’accent sur ce « retrait de la réforme » qui intitule tous les tracts, sur cette victoire politique que le capital se délecte de nous refuser, nous glissons dans une ambiance désespérément productiviste et utilitariste, où nos relations se doivent d’être efficaces, où le critère prédominant est quantitatif. Il faut faire nombre, être partout, tout de suite. Et si ça ne marche pas, il faut le faire encore plus !

a) Saisir la grève comme une occasion de rencontrer les indécis·es

« D’un côté je rêvais d‘un blocage total, et en même temps j’avais à coeur que chacun·e des collègues se sente légitime de poser ses limites et puisse trouver une manière de participer à la mobilisation qui lui convienne. »

« (Sachant que le blocage du collège semblait un objectif irréaliste étant donné le niveau de conflictualité dans notre équipe enseignante) d’un côté je voulais faire une grève dure, style « collège mort », et en même temps j’avais à coeur que les collègues profs et surveillant·es qui décident de se rendre malgré tout au travail ne se retrouvent pas dans des situations atroces. Alors, allions-nous prévenir les chefs que nous serons grévistes ? Ainsi ils pourraient modifier les emplois du temps pour que les élèves ne viennent pas, et que les perm’s ne soient pas surchargées. »

Nous aimerions respecter chacun·e dans son processus intime de politisation. Assumons-nous alors une action contraignante pour nos collègues, pour les emmener plus ou moins malgré eux dans le mouvement social ? Ou est-ce que nous priorisons une action plus consensuelle, où chacun.e se sentirait écouté·e ? Entre ce qui semble être des opposés, y-a-il des troisièmes voies ?

Nous pourrions appeler « fantômes » tou·tes ces collègues qui semblent simplement observer les événements, ou attendre que la crise se termine. Quand on les questionne, quand on leur propose de se positionner, iels se dérobent. Cette inertie les expose à « subir » nos actions, et à renforcer l’ordre établi, qui ne cherche qu’à maintenir le status quo : de par leurs pratiques, ces « fantômes » gonflent de fait les rangs de nos adversaires. D’ailleurs, ce sont des proies faciles pour les chef·fes qui, systématiquement, mettent en scène les divisions parmi les salarié·es. Pourtant, leur première intention n’est pas forcément de nous faire obstacle : on devine une confusion intérieure, peut-être stimulée par des peurs. En tous cas, manifestement nos messages ne les touchent pas au premier abord, iels doutent, iels ne voient pas bien où nous voulons en venir.

La norme des « comités de mobilisation » nous encourage (sans réel débat) à ne pas se laisser impressionner par les atermoiements de ces « fantômes », et à oser hâter leur positionnement. « Il n’est plus l’heure de tergiverser : maintenant sortez du bois, prenez forme, apparaissez en pleine lumière ! » Typiquement, nos blocages visent à empêcher leur hésitation de continuer à faire tourner l’entreprise. Pire : on voit volontiers ces silhouettes comme des « jaunes », lâches, hypocrites, qui cachent leur adhésion à l’ordre dominant.

Mais quand nous discutons avec elles et eux, nous voyons bien que c’est plus complexe : souvent, il n’y a pas d’adhésion secrète… Iels ne cherchent pas à cacher leur position puisqu’iels ne la connaissent même pas eux-mêmes : s’iels camouflent quelquechose, c’est plutôt leur désarroi devant leurs propres ambiguïtés. Nous sommes face à ces tiraillements que nous connaissons bien en nous-mêmes, entre deux imaginations opposées qui vivent en nous, mais qui n’ont pas encore eu le temps d’aller au bout de leur « débat ». Alors en attendant, c’est l’imagination héritée, l’habitude, qui prend le dessus et gouverne les actes.

Alors, comment aborder ces indécis·es ? Bousculé·es par certaines de nos actions, iels peuvent y trouver aussi bien des coups de pouce pour basculer de notre côté, que des pressions irrespectueuses, radicalisant leur soutien aux adversaires.

Nous sommes souvent mal à l’aise devant cette injonction à bousculer les fantômes. Parce qu’elle part du principe que ces personnes ont déjà pris connaissance des tenants et des aboutissants du conflit social en cours. C’était peut-être vrai à une époque où la culture ouvrière était répandue et où les communautés de travail étaient stables. Mais aujourd’hui, dans le néant médiatique et l’extrême mobilité des salarié·es, les pré-requis théoriques du conflit sont souvent l’apanage d’une minorité de camarades documenté·es, et/ou syndicalistes. Les mouvements sociaux démarrent souvent brutalement, « on passe à l’action », alors qu’aucun processus de débat digne de ce nom n’a été préalablement construit auprès des collègues ou des usager·es.

S’il est trop tard pour mener une en-quête préalable, il est peut-être toujours temps de la démarrer d’urgence au milieu du conflit social. La grève nous donne les moyens temporels d’aller à la rencontre des un·es et des autres, de recueillir leurs questions et arguments, pour élaborer des vraies réponses, plutôt que de les mitrailler de ces tracts qui ne parlent qu’aux convaincu·es. C’est aussi l’occasion d’aller parler avec les organisations des usager·es (par exemple syndicats lycéens), avec lesquelles en temps normal nous n’avons aucun contact.

b) Saisir la grève comme une occasion de rencontrer les usager·es et de créer une meilleure manière de travailler

« D’un côté je voulais absolument tenir la grève dans un mouvement social long, et de l’autre côté j’avais à coeur d’offrir aux élèves des conditions qui leur permettent d’avancer vers les examens de fin d’année… »

« J’aurais aimé les soutenir, leur garantir un cadre de travail même si nos cours n’avaient pas lieu. Mais je ne m’y consacrais pas réellement. Trop de choses, les journées d’action et m’occuper de mes enfants en fin de journée ne me laissent pas de temps pour imaginer un cadre, éditer, fournir les documents… »

La contradiction entre l’impératif d’une action déterminée et notre souhait de prendre soin de nos usager·es est une belle question. Au lycée, les usager·es peuvent prendre part au mouvement et donc être abordé·es comme des camarades, des fantômes ou des adversaires. Au collège, le rapport aux usager·es embrasse davantage les parents, que nous croisons moins souvent, et qui pour certain·es ont du mal à appréhender les enjeux de la politique française. Face à ce type d’usager·es, notre responsabilité de grévistes est d’autant plus aiguë.

« Ces dernières semaines de mouvement des retraites, les quelques jours où je revenais travailler je constatais que les élèves étaient plus agité·es que d’habitude. De toute évidence, la grève morcelait leur quotidien et balayait les points de repère que nous nous attelions patiemment à construire pour ce public singulièrement fragile. Comment faire pour assumer l’interruption du service, et en même temps exprimer justement notre attachement à la qualité d’une activité que le capitalisme est en train d’abîmer ? »

Lors de nos grèves, les usager·es trépignent. Même quand iels « nous comprennent », iels ont un voyage en train à faire, ou un bac à préparer, et la seule réponse que nous leur apportons, les yeux baissés, est qu’iels doivent prendre leur mal en patience parce qu’iels sont, en quelque sorte, les dommages collatéraux de l’histoire. Pour nous, ce serait un crève-coeur de s’arrêter là. Cette position est tragiquement insatisfaisante, elle n’est pas du tout à la hauteur de la vision du rapport social que nous défendons en nous mettant justement en grève.

Nous voulons dépasser une approche uniquement négative de la grève, comme simple « blocage de l’économie ». Prenons la mesure de nos actes ! Pour une fois, nous osons payer pour libérer ensemble notre temps et pour se retrouver autour d’une vision de la société. Qu’allons-nous faire de ces journées exceptionnelles ? Simplement « tout suspendre » ? Attendre sur un piquet de grève, envahir les rues en défilant platement, diffuser des tracts pour qu’à la prochaine journée prévue, il y ait encore plus de gens qui fassent blocage et se retrouvent comme nous à marcher en rond dans la rue ? Ce serait un mouvement de croissance par le vide. Quel ennui !

Nous envisageons une autre façon d’emplir nos grèves. Manifestations et AG restent importantes pour nous fédérer, mais en amont nous pouvons développer une autre présence autour de notre lieu de travail – en attendant d’avoir le rapport de force suffisant pour l’occuper. Nous pouvons voir la grève comme une occasion extraordinaire de retrouver une souveraineté sur notre activité. Elle offre une disponibilité collective pour toutes les tâches qui sont justement attaquées et niées par notre hiérarchie. Elle nous permet ainsi de vivifier tout de suite nos perspectives d’une meilleure organisation du travail, d’un autre rapport social.

Par exemple, prendre enfin le temps de se parler entre collègues : partager le sens que nous donnons à notre travail, partager une analyse de l’état du rapport social dans notre entreprise. Ou encore, à défaut de pouvoir les « servir », rencontrer enfin librement les usager·es, prendre le temps de leur raconter la réalité du service, et récolter leurs témoignages sur ce qu’iels vivent quotidiennement à notre contact… Le simple fait de diffuser personnellement des tracts expliquant le sens de notre mouvement, devant notre lieu de travail habituel, aux usager·es qui nous reconnaissent, provoque déjà de très nourrissantes discussions informelles. Tous ces espaces de parole de base, qui font la qualité d’une coopération, seraient essentiels dans un mode de production révolutionné… Mais dans la course à la productivité capitaliste, ce sont généralement les premiers à sauter.

La grève peut même être une fenêtre d’expérimentation d’une autre manière de réaliser notre travail habituel et d’apporter le service attendu par les usager·es. Par exemple, un·e prof peut inviter parents et élèves à des cours expérimentaux, au musée ou dans la nature environnante, goûtant et faisant goûter à des pédagogies alternatives, faisant vivre une réflexion sur la société… Cheminot·es et professeur·es peuvent aussi participer à la mise en place de grilles d’entraide entre usager·es (covoiturage, soutien scolaire entre élèves), qui perdureront après le mouvement…

Bien sûr, la grève nous prive de notre outil de travail, qui reste pour le moment aux mains de l’État ou du capital. Si nous travaillons quand même, nous le faisons alors bénévolement : saisissons ce bénévolat comme une liberté d’initiative qui nous est justement interdite en temps normal. Et dans cet inévitable bricolage, nous pouvons peut-être justement découvrir et structurer une auto-organisation qui nous rendra plus indépendant·es et plus fort·es ensemble lorsqu’il faudra réintégrer notre emploi du temps habituel.

FIN

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Vivre et chanter malgré le confinement https://pleinjour.poivron.org/2020/11/11/vivre-et-chanter-malgre-le-confinement/ Wed, 11 Nov 2020 21:54:15 +0000 https://pleinjour.poivron.org/?p=189 Témoignages et questionnements
Villeneuve, Grenoble, avril 2020

Avril 2020, le confinement dure déjà depuis plusieurs semaines. A la Villeneuve de Grenoble, un immeuble se fait connaître par ses « chants aux fenêtres » tous les soirs à 18 heures. Trois voisin-es de la montée éprouvent le besoin de partager leurs ressentis et leurs réflexions sur le confinement qu’ils et elles vivent à ce moment-là, « expérience carcérale de masse » ou « expérience décroissante de masse ». Plusieurs questions émergent dans leurs échanges. Comment dépasser le « restez chez vous » et les relations par internet ? Comment prendre soin de la joie et du lien social, ces santés oubliées dans la « guerre au coronavirus » ? …

Nous restituons ici nos discussions à 3 sous la forme d’une interview-fiction : Emmanuel est un personnage imaginaire qui représente, en gros, les questions que nous nous posions à nous-mêmes et le recul que nous prenions en relisant nos propos.

Emmanuel – Bonjour Adeline, Célia et Rafael. Vous habitez au 170 galerie de l’Arlequin, un immeuble de 140 logements (50 % logement privé, 50 % logement social), dans le quartier de la Villeneuve à Grenoble.

Adeline, Célia, Rafael – Oui… Bonjour Emmanuel.

E. – Pour commencer, pourriez-vous raconter une anecdote marquante de votre expérience de confinement dans vos appartements du 170 ?

C. – Je pense à une promenade que j’ai faite dans le parc, pour mon heure d’activité physique autorisée… Je descendais l’escalier d’une butte, et j’ai vu quelqu’un monter en face de moi. C’était une dame assez âgée, qui portait un voile (le hijab) et un masque (ce n’était pas mon cas). On allait inévitablement se croiser ! Comment on allait s’y prendre ? Quand on est arrivées au même niveau, on s’est écartées… et finalement on s’est retournées l’une vers l’autre, en souriant. On s’est dit : « c’est quand même bizarre hein ? ». On a encore échangé quelques mots, « vous pensez que le confinement va durer ? C’est nécessaire, c’est important, mais j’espère que ça va pas trop durer… ». Puis chacune est repartie de son côté.

E. – A ta manière, tu as signalé que tu étais disponible à la connivence. Tu as ajouté un clin d’oeil à la saynète, comme pour dire à cette inconnue : « on garde du recul », « on n’est pas dupe ».

C. – Oui, elle avait dû voir mon embarras… Dans mon non-verbal il y avait sûrement quelque chose qui lui a fait penser : « ah voilà quelqu’un à qui parler ».

E. – Et puis juste après l’avoir croisée, tu t’es retournée vers elle ! Tu aurais pu t’écarter en baissant les yeux et passer sans rien dire… Tu aurais confirmé la mise en scène généralisée du « chacun chez soi »… Mais tu n’as pas fait ça.

C. – Oui. En fait il y a un paradoxe dans ce confinement : d’un côté l’autre est toujours potentiellement un danger, de l’autre il y a quand même de l’empathie. Tout le monde n’est pas congelé par la situation, les humains restent à peu près humains. Bien sûr, au marché il y a bien des nouveaux vigiles qui se précipitent quand on dépasse les limites tracées au sol ou si on s’appuie sur les barrières, mais après on en rigole un peu dans la file d’attente. Toutes ces normes qui changent brutalement, ça génère du questionnement, parfois du comique du situation, et ça crée des occasions de communiquer entre inconnus ! Parce que, finalement, on partage la même galère, la même situation extra-ordinaire… Donc ça peut donner aussi des liens extra-ordinaires ! On est à la fois asociaux, à la fois plus sociaux… En plus il y a de l’attention pour les personnes âgées ou isolées, même quand on les connaît peu, il y a des marques de solidarité…

E. – Merci pour ce récit, ça me parle, je ressens aussi cette ambiguïté… d’un côté on marque brutalement les distances, de l’autre on affirme la sympathie, le lien… Comme si beaucoup de personnes cherchaient des contre-feux à la « distanciation sociale »… En tous cas ça nous rappelle que le contexte n’est jamais tout noir ou tout blanc, toujours traversé de contradictions. Vous voulez raconter une autre anecdote ?

A. – Je pense à nos chants aux balcons d’hier. Je suis arrivée à la fenêtre, je sentais la lumière du soleil du soir sur ma peau… Les têtes connues apparaissaient petit-à-petit… C’était agréable d’être là, de chanter, j’avais envie de m’installer, de prendre l’apéro à la façade. Le groupe a pris des habitudes, ça se sent, tout le monde ose plus chanter, des personnes osent lancer des chants quand je le leur propose, il y a aussi plus d’écoute… J’ai même réussi à diriger un canon ! Je me suis dit : « ça y est, un groupe de musiciens amateur s’est formé. »

E. – Comment ce projet de chants aux fenêtres a démarré ?

A. – Le premier soir du confinement, on a lancé l’idée de se retrouver à 18 heures au balcon pour chanter et faire de la musique, sur le modèle de ce qui se faisait déjà dans le confinement italien ou espagnol. Et voilà, ça a marché. On est entre 15 et 30 aux fenêtres tous les soirs (sauf le dimanche, c’est relâche), et tout le monde participe à sa façon. On chante, on frappe des mains, souvent il y a une derbouka, une clarinette, un tambourin, une guitare, un accordéon… Des fois quelqu’un sort une cornemuse, un tuba, ou sa flûte à bec !… Parfois il y a même un petit public disséminé sur le parking en bas.

R. – Il faut dire qu’il y a beaucoup de musiciens et musiciennes dans l’immeuble. Il y a quatre ou cinq intermittents du spectacle, et pas mal d’amateurs… On est six voisins voisines à participer à la chorale du quartier en temps normal…

E. – Donc il y avait déjà avant le confinement des gens qui se connaissaient et qui faisaient de la musique ensemble. Ça aide à lancer des projets !

A. – Oui, on s’appuie sur des liens qui étaient déjà construits entre voisins et voisines… Avec des apéros de coursive, des petits concerts chez l’habitant, des coups de main…

E. – Toutes ces petites initiatives du quotidien, qui créent des habitudes, qui font qu’ici ou là on « sent qu’il y a une bonne ambiance », sans qu’on puisse vraiment l’expliquer… Elles entretiennent la santé de nos relations ! On prend soin de notre tissu social. Et c’est dans les crises qu’on mesure combien le tissu social est vivant, combien il est « en forme ». Dans l’épreuve du confinement, votre immeuble a été réactif, et même créatif… Ça dit beaucoup de choses sur les liens de voisinage qui existaient en amont.

A. – Oui, d’ailleurs quand on s’est installés ici il y a un an et demi c’est justement cette bonne ambiance qui nous a frappés… qui nous a convaincus de choisir cet immeuble… forcément, on a essayé de l’entretenir nous aussi ! C’est vrai qu’on la retrouve dans les chants du soir. Je vois que les gens prennent du plaisir à être là, il y a des têtes qui sont là vraiment tous les soirs, même des gens que j’avais pas repérés avant le confinement. Une ado dit que ce rendez-vous lui fait du bien… Une retraitée dit que c’est « le rayon de soleil de sa journée »… Une dame réclame souvent l’une des chansons, « sa préférée »…

C. – Je dois dire que pour moi aussi, ce rendez-vous est très positif, il participe à structurer ma journée confinée… Et puis, moi qui aime chanter mais qui n’ose pas chanter en public (j’ai longtemps cru que je chantais faux), ça me donne l’occasion de chanter pour chanter, gratuitement !

R. – Moi aussi j’adore ce moment. Quand je sors la tête à 18h, je regarde en-dessous et au-dessus, les fenêtres s’ouvrent les unes après les autres, comme un calendrier de l’Avent… « Ah vous êtes là ! salut les voisins comment ça va chez vous ? »… On échange des petites blagues… Et on se met à chanter. Dans cette période où toutes les relations sont reportées sur le net, ça fait du bien de retrouver un peu de « vraie » vie sociale… Même si c’est surréaliste, parce qu’on est dans un espace vertical ! C’est comme si la Terre s’était inclinée, et que notre place publique était une façade. Mais voilà, rien que la vision de tous ces visages différents, joyeux, avec parfois un instrument dans les mains, ou même une peluche géante, c’est assez merveilleux. J’ai l’impression d’être au pied d’une cathédrale, de regarder en l’air et de découvrir tout à coup qu’il y a tout un petit peuple de gargouilles !

E.Vous décrivez quelque chose qui ressemble à une fête ! Le bonheur de se retrouver, de « se lâcher », d‘admirer le foisonnementd’un groupe… En contraste, ça fait réfléchir aux réseaux sociaux : ils sont censés maintenir les liens, et même développer les liens… certains disent que le confinement les a popularisés… mais est-ce que c’est une vraie popularité, ou une popularité par défaut ?

R. – Pour moi, c’est clair que ce qui se passe par WhatsApp ou par mail n’arrive pas à la cheville de nos rassemblements… même si ces rassemblements se contentent d’une façade ! La saveur n’est pas du tout la même.

E. – Et quel genre de chants chantez-vous aux fenêtres ?

A. – Le premier soir il n’y avait que 3 chants, Bella Ciao, Mbele mama (une ritournelle camerounaise, très facile à reprendre) et Corona 170, composé par une amie musicienne du dernier étage (d’autres voisines ont participé à écrire les paroles). Mais très vite, des gens de l’immeuble ont proposé d’autres chants. Maintenant on reprend le premier couplet de l’hymne de la batucada du quartier par exemple, et aussi des chants traditionnels, des chants de lutte, de la chanson française, des chansons enfantines… Aujourd’hui on en est à 28 chants, dont 5 compositions made in 170 (souvent des goguettes) ! Célia a mis en page un carnet de chants, un autre voisin l’a photocopié, et on les a distribués (avec des gants) dans les boîtes aux lettres de l’immeuble. On a même créé un espace sur internet où on stocke des enregistrements pour que tout le monde puisse s’entraîner chez soi.

R. – Et puis, il n’y a pas que les chants, des fois on a droit à des impros ou des morceaux instrumentaux… Des fois on joue ! Par exemple au 3eme on lance « c’est au 3e, qu’on chante, qu’on chante, c’est au 3e qu’on chante le plus fort », et les autres coursives répondent… Des fois, un voisin met son ampli à la fenêtre et lance une chanson à la mode, ou bien « this is the rythm of the night », le vieux tube du groupe Corona… Et tout le monde se met à danser, en agitant des tissus ou des peluches à la fenêtre… même, parfois, aux balcons des barres d’en face !

E. – Vous êtes partis de trois chants, et petit-à-petit, sans aucun volontarisme, votre répertoire s’est enrichi ! Apparemment vous avez su être ouverts aux contributions de tout-un-chacun dans l’immeuble… En tant que musicienne, Adeline, ça ne te dérange pas de chanter tout ce qui est proposé là ? Par exemple, d’intégrer parfois de la musique commerciale ? On n’aurait pas envie de chanter des choses plus fines, plus recherchées ?

A. – C’est important pour moi de proposer une approche de la musique accessible. Dans mon travail de cheffe de choeur, c’est pareil. Bien sûr, j’essaye de faire vivre des chants qui ont du sens, et de viser un rendu artistique dont on pourra être fiers. Mais l’idée, c’est de commencer par valoriser les gens, ici et maintenant, là où ils en sont. Déjà, parce qu’une voix complexée ne porte pas ! J’ai la même démarche dans nos chants aux fenêtres. C’est vrai qu’il y a un peu de tout dans nos concerts, et c’est justement bien. Ce qui compte, c’est que tout le monde y trouve sa place, et y trouve du plaisir, c’est la qualité des relations. A partir de là, le processus collectif est en marche, et il évolue, on apprend et on construit ensemble, on chante mieux, on se concentre sur des morceaux plus originaux… Mais voilà, c’est un processus qui se fait un peu tout seul… si on accepte qu’il prenne du temps ! Et avec ce confinement de plusieurs semaines, on a le temps…

E. – Ce que je comprends, c’est que votre plus belle victoire, c’est d’avoir amorcé un processus créatif ensemble. En fait le collectif devient créatif parce qu’on installe une bonne ambiance entre voisins et voisines : c’est cette ambiance qui donne confiance, et qui fait que chacun chacune ose faire des propositions, partager ses délires…

A. – Oui, par exemple, c’est pas les militants de service de l’immeuble qui ont proposé le chant qui, de tous les chants de notre répertoire, est le plus marqué comme « chant de lutte ». Bien sûr, quand on regarde nos chants de l’extérieur, notre « prestation » ne casse peut-être pas des briques, que ce soit au niveau esthétique ou au niveau du message. Mais on ne se rend pas compte de la part interne de cette initiative : tout ce qui bouge dans les liens entre voisins voisines. Moi je le vois, et je le politise, parce que depuis longtemps j’ai appris à considérer que « le privé est politique ».

C. – Les gens ici sont fiers de ce projet de concerts quotidiens, il faut dire que les médias locaux l’ont pas mal relayé au début. On a découvert des talents qu’on n’imaginait pas : par exemple on a appris qu’un voisin routier à la retraite était photographe amateur, il a pris des photos magnifiques de nos têtes qui chantent ! Cette crise nous donne l’occasion de coopérer entre voisins voisines d’une façon inédite. D’ailleurs, le Whatsapp des voisins (dont le nombre d’abonnés est monté à 27) n’est pas utilisé que pour les chants du soir : on s’en sert aussi pour se rendre service, pour grouper nos commandes de bon pain…

A. – Oui la vie entre voisins est plus riche. On se fait des petites attentions, on va sonner chez la famille qu’on n’a pas vue depuis plusieurs jours pour vérifier que tout le monde va bien. Il y a eu aussi un jeu de « killer-bonheur » : pendant une ou deux semaines, chaque jour on a tiré au sort deux personnes dans l’immeuble, qui allaient s’offrir une petite surprise même si elles ne se connaissaient pas (à chacun de choisir ce qu’il ou elle désinfecte !!).

E. – Euh, mais dites-moi c’est le paradis, cet immeuble ! Ca me paraît un peu étonnant que tout roule aussi bien entre 300 ou 400 voisins voisines qui ne se sont pas choisis… Vous n’avez jamais eu aucun conflit autour de ce projet de chants au balcon ? Une personne qui vous balance un seau d’eau parce que, je ne sais pas, les chansons ne lui plaisent pas, ou elle trouve indécent de brailler comme ça tous les jours ?

R. – Sur le projet de chants au balcon, pas que je sache. Il y a juste eu un commentaire sur le site du Dauphiné Libéré : quelqu’un qui nous trouvait inconscients parce que, selon lui, en chantant on postillonne et on contamine les balcons du dessous.

A. – Par contre, il y a eu du rififi entre nous sur WhatsApp. Au début du confinement, la cadence des échanges a augmenté d’un coup, on transférait beaucoup de vidéos, d’articles, de blagues… Ca faisait vraiment beaucoup de trucs à lire. Des gens s’en sont plaint, alors il y a eu un débat : est-ce qu’on réduit la quantité de messages ? Est-ce qu’on laisse au contraire chacun poster ce qu’il veut, et c’est aux lecteurs de faire le tri ? Est-ce qu’on crée des sous-groupes thématiques ? Ou est-ce que symboliquement ce serait dommage, ça évoquerait une division de notre collectif ?

R. – L’autre problème, c’est que régulièrement des polémiques étaient sur le point d’éclater sur le WhatsApp. Trois ou quatre fois, des blagues lourdes (sexistes, homophobes, racistes, etc.), ont été transférées et des gens répondaient qu’ils n’aimaient pas cet humour. Et puis la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, au bout d’un mois de confinement, c’est un coup de gueule posté par un voisin : il avait fait son jogging dans le parc et il avait été choqué par la quantité de gens qui ne respectaient plus vraiment les règles de distanciation sociale. Alors c’est parti sur l’incivilité à la Villeneuve, « les cons », l’éducation des ados, etc. etc. Adeline et Célia ont rappelé que le groupe n’avait pas été créé (par Adeline) pour débattre, et qu’elles préféraient être dans de meilleures conditions pour avoir des débats de fond de ce genre… parce que les tweets qui s’enchaînent sur un fil WhatsApp, sur des sujets sensibles, ça peut très vite s’emballer… D’autres ont répondu qu’au contraire, ce genre d’échanges c’était intéressant, c’était vivant, ça reflétait ce qu’était l’immeuble, la Villeneuve, etc. Là ça a craqué. Une bonne moitié des gens a quitté le groupe (3 ou 4 personnes l’avaient déjà fait individuellement dans les jours précédents). Du coup un deuxième groupe WhatsApp a été créé, un groupe qui est restreint aux échanges d’infos, de coups de main, de matos… L’idée c’est que les transferts de blagues, de vidéos ou d’articles, par exemple, ça se fasse plutôt en privé.

E. – L’Histoire nous dira ce qu’aura donné cette « scission WhatsApp »… Mais ce que je retiens globalement dans ce que vous racontez de votre immeuble, c’est quand même une grosse énergie qui va dans le sens du partage et de la créativité… Adeline, toi qui a lancé cette initiative des chants, quel était ton objectif ?

A. – mettre de la joie dans un climat de psychose… Et aussi dire « merde » au confinement total, montrer qu’on trouvera toujours des moyens de continuer à se voir, à faire ensemble. Voilà, c’est amener de la joie dans un contexte de crise, et du lien dans un contexte d’isolement.

E. – Si on veut reprendre ce qu’on disait au début avec Célia, on pourrait dire, plus précisément : amener de la joie et du lien dans un contexte où, en apparence, la peur et l’isolement prédominent… Parce qu’en fait, ce contexte est quand même ambivalent, depuis le début… Si votre initiative a pris aussi facilement, c’est bien qu’il y avait autour de vous des velléités de vivre de la joie et du lien, non ? Les gens n’étaient pas tout-à-fait écrasés par l’ambiance de crise… Peut-être aussi parce que Grenoble a été relativement peu touchée par le coronavirus, peut-être que la « menace » n’était pas si palpable ?

C. – Moi j’ai beaucoup ressenti le poids de la menace. Au début du confinement j’écoutais beaucoup la radio, c’était tellement anxiogène… Tous ces discours alarmistes ! Tout le corps médical, des médecins aux aides-soignants, tous les syndicats, tout le monde est alarmiste. Alors moi qui ai une tendance hypocondriaque, là je retrouve des trouilles de quand j’étais môme, très irrationnelles. Qu’est-ce que c’est que ce bout de gorge qui me gratte ? Et mon bébé, est-ce qu’il va attraper le virus ? Zut, son jouet est tombé par terre dans le parc, je l’ai ramassé et je lui ai redonné, j’aurais peut-être pas dû ? Ca demande beaucoup d’efforts de rester sereine. Surtout qu’avec le confinement, il y a quelque chose de très statique, un danger qui plane, sans qu’on puisse faire grand’chose, juste attendre, attendre… Rien de mieux pour qu’on ressasse, pour qu’on broie du noir. L’autre jour j’ai craqué, je suis allée voir le pédiatre avec mon fils pour une visite programmée de longue date, et ça m’a fait un bien fou d’entendre que tout allait bien.

E. – Oui, le battage médiatique a été intense… Notre santé psychique a été bombardée de récits inquiétants, avec beaucoup de morts et beaucoup d’inconnu… Les médias ont créé plus de panique que de clarté. Il valait mieux être bien équipés en matière d’auto-conscience et d’auto-soin psy ! Et vivre dans un immeuble où on se préoccupe « d’amener de la joie dans un contexte de crise ».

R. – Moi j’ai été très en colère contre ces discours alarmistes dans les médias, qu’en plus plein de gens relayaient sur les réseaux sociaux. Je comprends que les syndicats aient crié au loup eux aussi, parce qu’effectivement il fallait protéger les travailleurs à qui on demandait d’aller « maintenir l’économie du pays à flot » dans des boulots qui n’avaient rien d’essentiel. Je comprends aussi que les soignants, qui sont sûrement physiquement et nerveusement épuisés, aient voulu nous alerter sur les situations atroces qu’ils devaient vivre dans le huis-clos de l’hôpital, et nous demander de les aider en faisant tout pour contenir l’épidémie. Mais quand même ! On ne faisait que nous matraquer d’injonctions, et nous culpabiliser. Moi j’avais besoin qu’on me parle comme à un adulte responsable, qu’on m’explique mieux le fonctionnement du virus, qu’on me donne des détails sur comment me protéger, comment protéger les autres. Sans générer un stress disproportionné. En prévention des maladies sexuellement transmissibles, on appelle ça l’approche « réduction des risques ».

E. – Oui, c’est frappant de voir comment fonctionne l’info en situation de crise sociale. Les médias deviennent une caricature d’eux-mêmes ! Ils parlent comme une personne en plein délire obsessionnel : le discours tourne en rond, ne cherche pas les vraies causes de la situation, ne s’adresse aux gens que pour les convaincre et les contrôler, ne tient plus compte d’autres problématiques au moins aussi importantes… Alors qu’on aurait justement besoin que les spécialistes interrogés nous aident à élever le regard, à décrypter les enjeux de la crise, à nous donner des clés pour pouvoir faire des vrais choix. Mais là, la campagne de prévention a beaucoup été résumée au slogan « Restez chez vous »…

R. – Je n’en peux plus de ce slogan ! Il y a un moment où il devient contre-productif. Les plus zélés croient que quand on sort prendre l’air on met en danger la population. Mais ne pas sortir du tout, c’est pas très bon pour la santé et pour l’immunité ! J’aurais préféré qu’on baisse d’un ton, et qu’on dise plutôt « si vous sortez de chez vous, rappelez-vous de prendre telle ou telle précaution ».

C. – Quand j’ai vu ce « restez chez vous » placardé en grandes lettres à l’entrée du parc, je me suis dit : « tiens, un groupuscule d’extrême-droite aurait aimé ce slogan »…

R. – Et puis, comme l’a dit un groupe d’écrivains italiens, c’est un slogan qui suppose une certaine idée du « chez vous ». Ça implique par exemple que le « chez soi » est un endroit où on est en sécurité, ce qui n’est pas toujours le cas, au contraire…

A. – Pour moi, à côté du risque sanitaire on oublie ce problème-là. C’est le côté meurtrier du confinement, pour toutes les femmes et les enfants qui sont confrontés à des violences dans la famille. Ça fait des années que les féministes rappellent que le domicile est un endroit plus dangereux que les ruelles sombres. Les institutions nous disent déjà ce que je redoutais : les chiffres des violences conjugales ont explosé depuis le début du confinement.

E. – En fait le confinement est vécu très différemment selon les classes sociales.

A. – Il accroît les inégalités. Pour les privilégiés ça peut être une aubaine : c’est une occasion de ralentir le rythme de vie, de faire du tri, de se mettre à jour… Quand t’as une belle baraque avec jardin, ça pourrait presque être des vacances… Même si beaucoup de monde s’interroge sur ses ressources et son avenir économique. Mais pour les plus pauvres…

R. – Pour les familles qui vivent dans des appartements trop petits, sans espaces extérieurs (comme dans notre quartier), ou les gens qui ont des souffrances psy, par exemple, ça doit être super dur. Toutes ces situations déjà tendues, elles vont forcément être exacerbées par l’effet cocotte-minute du confinement. Plein de gens n’ont pas forcément les moyens d’avoir un « chez-soi » serein, confort, équipé, etc. C’est eux qui seront les « victimes collatérales » de cette « guerre »…

E. – On peut même dire que le « chez soi » reflète immédiatement les inégalités sociales. Si tu me coupes l’accès à l’espace public, aux équipements publics, à tous ces biens communs « relativement confort pour tous », tu me cantonnes encore plus dans ma condition sociale, HLM miteux ou villa qui-ne-manque-de-rien. La violence sociale est encore plus crue. Et ça génère de la violence tout court.

A. – Et moi ça me fait stresser. Très concrètement. Je suis un peu tout le temps sur le qui-vive. Quand j’entends des cris, des pleurs chez les voisins, je sens des montées de stress. Alors quand je croise des gens dans le hall ou dans la galerie, je pose la question, je demande s’ils vivent pas trop mal le confinement, je leur demande s’ils ont besoin d’aide. C’est tout ce que je peux faire…

R. – Tu n’as pas fait que ça. Tu profites aussi de chaque occasion pour rappeler le numéro d’appel d’urgence en cas de violences, le 3919. Tu l’as dit pendant nos chants du soir, tu as mis des affiches dans le hall… Et l’autre soir, deux voisines ont lancé un chant kabyle et l’ont conclu en hurlant : « ce chant est dédié à toutes les femmes battues, il faut combattre la violence ! ».

E. – J’ai l’impression que beaucoup de gens font ce qu’ils peuvent, à leur niveau, pour soutenir les personnes qui subissent le plus la situation.

R. – Oui, par exemple au début du confinement j’ai découvert qu’une famille immigrée du quartier ne pouvait plus se nourrir, parce que le Secours Populaire avait fermé brutalement ! En plus, comme ils comprenaient mal le français, ils croyaient qu’ils devaient rester terrés chez eux sauf pour faire des courses ou aller chez le docteur… Je leur ai apporté des attestations de sortie, et je me suis renseigné sur des points de distribution alimentaire. Je sais que je suis loin d’être le seul à faire ce genre de choses. Dans les réseaux militants, par exemple, j’ai vu circuler des attestations de sortie traduites en plusieurs langues… Mais la difficulté principale, c’est qu’avec le confinement on a moins l’occasion de croiser les gens et de leur demander comment ça va ! Il y a sûrement plein de situations hyper tendues qui passent complètement inaperçues…

E. – Mais ce problème n’est pas nouveau. Depuis peut-être 20 ans je pressens que la situation sociale est grave, et que ça doit craquer à droite à gauche, mais je ne sais pas toujours où, ni surtout quoi faire à mon niveau. Quand on sait que 35000 enfants meurent tous les jours de faim ou des suites immédiates de la faim… On sait tous parfaitement que notre société est meurtrière. Et tous les jours, depuis des années, on s’arrange comme on peut avec ce genre d’informations.

R. – Oui, on se sent impuissants… Et en même temps on est aussi responsables de continuer à mener malgré tout nos vies, notre vie de famille… Mais déjà, c’est important de continuer à se renseigner sur ce que vivent les personnes tout en bas de l’échelle. Avoir un œil sur cette question, comme on surveille le thermomètre du corps social… Parce que depuis le petit bout de notre lorgnette de « classe moyenne », on pourrait oublier qu’une partie de notre corps social est très malade… Et que, comme tout est lié, ça va forcément nous retomber dessus !

E. – Oui, c’est aussi une vision de la santé qui dépasse notre propre organisme individuel. On sait qu’on ne pourra pas vivre bien longtemps dans des bonnes conditions si des millions de gens sont en souffrance.

R. – Donc, après, on peut être solidaire à son niveau, autour de soi, et s’entraider à être créatifs là-dedans. Mais dans ce contexte de confinement, c’est difficile de faire mieux. Des mouvements sociaux seraient plus efficaces…

E. – Peut-être un peu. Mais à quoi bon réfléchir au conditionnel, pensons à ce que nous pouvons faire dans notre situation concrète !

R. – Bon, par exemple par rapport au « restez chez vous », un premier pas c’est déjà se mettre au clair avec ce que nous pensons de ça. Souvent on est hésitants, et du coup on se laisse plus facilement culpabiliser. Moi j’ai apprécié d’en parler avec toi Adeline et avec quelques amis, on a partagé sur internet des articles médicaux un peu pointus… En fait on a fait entre nous le boulot d’info que les médias ne faisaient pas.

A. – Et assez vite, on a tiqué sur les mesures liberticides, c’était clair que ça allait trop loin.

R. – Le confinement, c’est quand même une sorte d’expérience carcérale de masse ! Un militant du quartier appelle ça « assignation à résidence » plutôt que « confinement ».

C. – Oui, c’est très carcéral, on tourne en rond… On a du temps mais on est limités. On a aussi moins d’occasions d’être seule, dans sa bulle. Par exemple, avant j’aimais bien fréquenter les bibliothèques, ludothèques, ce genre de structures du quartier, parce que je pouvais y aller seule avec mon bébé, c’est des lieux publics bien aménagés pour ça. J’aimais bien ces moments un peu différents de notre trio à la maison. C’est bien aussi, dans la famille, de ne pas se trouver toujours dans une configuration où on est sous le regard du conjoint.

E. – Du coup, est-ce que vous avez pu vous évader de ce confinement ?

R. – On a élargi notre périmètre de circulation, au fur et à mesure. Depuis le début du confinement, la police n’a pas beaucoup patrouillé dans le quartier, donc le contrôle c’est beaucoup de l’auto-contrôle. Alors si on est clairs que, par exemple, sortir deux heures en se tenant loin des autres ce n’est pas plus dangereux que de sortir une heure, on commence à tenter des choses, on cherche des stratagèmes. Beaucoup de gens le font ! Heureusement.

A. – Moi je repère les quelques amis autour de moi qui ne sont pas trop flippés, et je m’organise pour continuer à les voir. L’autre jour on a même fait une très belle promenade dans les collines au-dessus de la ville, toute une après-midi. C’est important pour moi, parce que je n’aime pas passer ma vie devant l’écran ou au téléphone. Ma vie sociale ne peut pas se résumer à ma cellule familiale et à internet ! Mais c’est fatigant, à la longue, de devoir feinter pour tout ça.

E. – Est-ce que vous avez osé dire autour de vous ce que vous pensiez de ce confinement ?

A. – Déjà, on n’a jamais relayé le « restez chez vous », même pas avec un clin d’oeil à la fin des mails.

R. – Je crois que tant qu’on a pu, on a exprimé ouvertement notre point de vue. On disait en gros : « il faut élargir l’analyse de la situation. Les médecins ont une expertise en matière de santé, mais il y a aussi d’autres besoins vitaux dans la société. On est d’accord de respecter les gestes barrière, mais pas de transformer le monde en un énorme hôpital à ciel ouvert. » En ce moment les médecins prennent une place disproportionnée. Il faut que d’autres voix s’expriment aussi.

E. – Il y a aussi la voix des patrons… En cette fin de confinement, elle a même volé la vedette aux médecins, puisque le gouvernement s’empresse de rouvrir les écoles, contre l’avis du fameux « conseil scientifique »… En tous cas, c’est vrai que la santé de la société n’est abordée en ce moment que par ces deux prismes, celui des médecins et celui des patrons. Un vrai match de ping-pong. Alors qu’on aurait besoin d’une pluralité de points de vue sur la situation.

A. – Même une pluralité de points de vue médicaux ! Par exemple, d’autres pays n’ont pas préconisé un tel confinement de masse, et le nombre de morts n’est pas en train d’exploser chez eux ! Alors, peut-être que le système de santé français n’était pas bien préparé… Mais qui est responsable de cette situation ? Nous ça fait justement des années qu’on se bat pour que les gouvernements arrêtent de couler le service public !

C. – C’est vrai que cette situation confirme tout ce qu’on dénonce depuis des lustres : on produit trop, trop loin, n’importe comment n’importe quoi, dans un modèle économique qui veut tout marchandiser. Les investissements sociaux sont considérés comme « des coûts »… Alors que dans ce genre de crises, on voit bien combien ils sont utiles ! Stocker des masques, par exemple. Ou favoriser la Recherche publique, par exemple médicale…

A. – Alors maintenant qu’ils ont tout démoli, c’est à eux de prendre leurs responsabilités. Qu’ils prennent l’argent là où il est, et qu’ils produisent en masse les dépistages, les masques, les respirateurs qu’il nous faut, au lieu de nous pourrir la vie avec ce confinement. C’est aussi cette injustice qui me fait enrager. Ca rend encore plus insupportable le fait d’être circonscrite à un petit périmètre…

E. – Quelques voix essaient de pointer le lien entre les politiques de casse du service public et la crise actuelle. Mais c’est évident que le gouvernement ne va pas assumer ce genre de responsabilités, et va chercher à détourner l’attention, en martelant la responsabilité des autres. Par exemple, celle des « mauvais citoyens » qui ne respectent pas le confinement.

R. – Et moi, ce qui m’énerve, c’est tous ces soignants qui lui emboîtent le pas ! Par exemple dans notre quartier, des infirmières se sont plaint dans le journal que les gens ne se confinaient pas assez et que la police ne passait pas assez… Elles jouent la division entre professionnels et usagers, pour les autorités c’est une aubaine ! Elles feraient mieux de rappeler que leurs conditions de travail ont empiré continuellement depuis des années et que ça, ça porte à conséquence, beaucoup plus que quelques personnes qui sortent trop.

E. – Pardon mais quand tu t’énerves de ça, je crois que tu consumes inutilement ton énergie. La culture de classe n’est pas répandue à notre époque, ce n’est pas un scoop. Ça fait partie des données avec lesquelles nous devons agir en tant qu’Acteurs sociaux. Comme les données économiques…

A. – D’ailleurs, le confinement, ça a été tendu pour beaucoup de gens au niveau thunes. Rien que pour tous les précaires qui cumulent du black et des petits boulots pour s’en sortir… Tout s’est arrêté d’un coup pour eux…

E. – Tout notre modèle libéral pousse depuis longtemps les prolétaires à « monter leur petite affaire individuelle », avec très peu de protection sociale, et un budget toujours limite, où chaque transaction compte… C’est ce genre d’auto-entrepreneurs qui trinquent maintenant, avec des carnets de commande qui s’effondrent. Le modèle néo-libéral révèle à quel point il nous rend vulnérables aux imprévus, aux chocs. On peut dire qu’il fragilise notre immunité.

A. – Je suis dans ce genre de cas. Je suis musicienne, et pour moi c’est des dizaines d’ateliers, de spectacles, de stages, qui sont annulés. On peut penser qu’ils vont simplement être reportés, mais où est-ce que je reporte des ateliers hebdomadaires ? Et où je reporte des spectacles qui ont du sens en fin d’année scolaire, mais pas du tout en automne ? C’est des pertes sèches. En plus, je perds l’aspect vivant de mon travail, c’est très frustrant. Bien sûr, j’en profite pour faire de la paperasse, pour me faire un site internet, pour faire des recherches et alimenter mon répertoire… Mais par exemple, je répète peu, parce que j’ai pas un studio à la maison ! Je ne crée pas vraiment non plus, parce que pour avoir de l’inspiration je dois rester seule plusieurs heures de suite… Mais quand je suis dans un appartement où ça brasse, avec les enfants et tout, même si je ferme la porte de ma chambre, c’est pas pareil.

C. – Moi je travaille dans l’Education Nationale, heureusement notre salaire ne bouge pas… Mais notre hiérarchie nous demande de « maintenir la continuité pédagogique », en télé-travail avec les familles… Ca n’a pas beaucoup de sens, les contacts sont très abstraits. Je ne sais pas vraiment si mes e-mails sont lus, et par qui… Je ne me représente pas comment les enfants réagissent… En plus dans ma pédagogie je m’appuie beaucoup sur le travail de groupe, j’essaye d’installer une ambiance stimulante… Mais là, comment faire ? Je déteste la classe virtuelle.

R. – Je travaille aussi dans l’Education Nationale, dans un collège. Je suis chargé d’appeler régulièrement une dizaine de familles pour savoir si les élèves arrivent à travailler depuis chez eux… J’ai l’impression de passer la plus grande partie de mon temps à régler au téléphone des problèmes de connexion et d’utilisation de logiciels éducatifs. Mais c’est pas mon travail, je ne suis pas informaticien ! Pour les tenants de l’école numérique, ce confinement est l’occasion de faire plein d’expériences.

E. – C’est vrai dans tous les autres secteurs. En quelques semaines, des millions de salariés se sont formés tout seuls au télé-travail, ils s’y sont habitués. Vous vous rendez compte, quelle aubaine pour les capitalistes ! Pour eux, le télé-travail c’est l’avenir : plus de flexibilité, moins de locaux à payer, c’est le salarié qui assume l’environnement de travail, moins de liens entre collègues, donc moins de luttes,…

R. – Moins de liens entre collègues et aussi moins de liens avec les usagers. Transmettre du savoir à travers un écran, par exemple, c’est tellement pauvre… Pour moi, l’école c’est aussi l’aménagement de la classe, la dynamique de groupe, l’épaisseur de la relation humaine, les activités physiques, les manipulations concrètes…

E. – Du coup ça a dû être frustrant pour toi, d’exercer ton métier par téléphone…

R. – C’est tellement pauvre. Mais bon, j’ai essayé de trouver ma manière à moi d’investir ces coups de fil. Par exemple, je m’attarde sur le « comment ça va » dont on parlait tout-à-l’heure : je veux m’assurer qu’il n’y a pas de situations de détresse dans les familles. Ca me semble être le plus important dans ce contexte de crise. Pour le travail scolaire, je suis d’accord avec la FCPE (fédération des parents d’élèves) : arrêtons de faire semblant, les élèves reprendront le programme quand ils rentreront en classe, au point exact où ils en étaient avant le confinement, point final !

A. – C’est le choix qu’on a fait avec nos enfants. Dès le début on l’a dit aux enseignants, qui nous envoyaient quasi tous les jours du travail à faire. On leur a dit : « on ne fera rien de scolaire. » Le confinement c’est une situation déjà bien assez tendue, on va pas rajouter des motifs de conflit avec les enfants.

R. – Des fois on a proposé aux enfants des petits ateliers envoyés par le maître ou la maîtresse, mais on n’a jamais insisté. Notre école à la maison, c’est autre chose. Construction d’un nichoir à oiseaux, dessins animés dans d’autres langues, écriture de lettres, jeux de société, tâches ménagères…

A. – et plein de temps pour le jeu libre.

E. – On a énuméré pas mal de problèmes liés à cette situation de confinement. Mais comme on le disait au début de l’entretien, on est dans un contexte qui a aussi des bons côtés, non ? Tout contexte extérieur est forcément ambigu, l’important c’est de se concentrer sur ce que nous choisissons d’en faire, nous, Acteurs sociaux. Vers quoi on veut aller. Après, on étudie le paysage, on regarde ce qui risque d’être un obstacle, et aussi ce qui va nous aider. C’est bien d’être capables d’identifier partout nos appuis !

A. – Oui, et en effet quand on me demande « comment ça se passe, le confinement ? » je suis un peu embêtée pour répondre, parce que c’est très contrasté. Je trouve qu’il y a à la fois des choses horribles et des choses très belles.

C. – Un bon côté de la situation, pour moi, c’est le grand ralentissement de tout. Il y a moins de pressions et de sollicitations de l’extérieur. Cette grande pause est presque un soulagement. J’apprécie de passer du temps avec mon bébé, de le voir grandir. Pour nous ça ressemble un peu à la période de congé parental qu’on a eue après sa naissance. Mais je sais que je suis chanceuse. J’ai les moyens économiques et culturels d’affronter la situation, et notre enfant est trop petit pour souffrir du confinement. Et finalement, nos choix de vie nous éloignaient déjà depuis longtemps des « commerces non essentiels » dont on est maintenant privés : les boutiques ne me manquent pas du tout, et je peux toujours aller acheter du super bon pain artisanal !

R. – Comme toi, Célia, j’aime cette suspension, le silence, le calme… Comme si tout s’orientait vers la sobriété. J’en parlais l’autre jour avec ma mère au téléphone, elle disait que pour elle on revient à un rythme de vie « normal », plus organique.

C. – Oui, habituellement tout va trop vite, et plus on va vite plus on veut aller vite, la seule issue qu’on nous propose c’est d’aller encore plus vite… Là, cette fuite en avant est stoppée. Tout le monde doit sortir de son train-train à grande vitesse. Il y a comme une révolution, pas dans les rues, mais sûrement dans beaucoup de foyers. C’est très intime et très puissant à la fois. Mais je me demande si c’est positif ? D’un côté je me dis que c’est toujours positif de prendre du recul, d’être amené à revisiter ses habitudes. Mais des fois je me dis que cette expérience carcérale, ça peut au contraire encourager des schémas rétrogrades… La maman à la maison, en permanence sous l’oeil du mari, c’est pas le rêve du patriarcat ? « Tu vois chérie, on y arrive bien, à vivre reclus »…

R. – En même temps, les hommes à la maison, il peut y avoir quelque chose de subversif. Obligés d’investir un peu plus la sphère domestique… Je sais que plusieurs d’entre eux redécouvrent en ce moment les tâches ménagères… passent plus de temps avec leurs enfants…

E. – Vous parlez de lenteur, de calme… De disponibilité pour redécouvrir ce qui est juste tout près de soi, ou même à l’intérieur de soi… pour regarder la nature… Comme une expérience de décroissance ?

R. – Oui je crois qu’on a tous pu goûter à un rythme de vie et un environnement plus sains ! Ça fait du bien, de respirer… Et j’ajouterais ce dont on parlait au début : le confinement nous a donné l’occasion de lancer un projet à l’échelle de l’immeuble, et de se rencontrer un peu plus entre voisins et voisines.

E.Un rythme de vie plus lent, un environnement plus calme et plus sain, plus de liens entre voisins et voisines… Comment allez-vous faire pour maintenir ou poursuivre toutes ces petites conquêtes au-delà du déconfinement ?

FIN

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