Journal 2 – Plein Jour https://pleinjour.poivron.org Un site en construction Thu, 20 Apr 2017 23:03:20 +0000 fr-FR hourly 1 Théâtre-Enquête https://pleinjour.poivron.org/2017/04/20/theatre-enquete/ Thu, 20 Apr 2017 13:45:10 +0000 https://pleinjour.poivron.org/?p=99 Dans notre entreprise Plein Jour nous avons donné du temps pour repenser notre implication dans la société. Ça nous a formé.es, nous sommes motivé·es pour agir.

Comment allons-nous alors partager notre détermination et notre enthousiasme avec les personnes qui n’ont pas suivi le même chemin que nous ?

Pourquoi cet atelier ?

Dans les deux premiers ateliers nous avons travaillé à renouveler nos façons de nous imaginer nous-mêmes au sein de la société. Ici nous mettons ces conquêtes à l’épreuve. Que se passe-t-il lorsque nous cherchons à partager nos imaginaires, notre engagement, avec tout le monde ? Comment accueillir ce que pensent les personnes que nous rencontrons ? Que pouvons-nous apprendre d’elles ? Se sentiront-elles concernées par ce que nous avons à leur dire ?

Leurs visions de la société sont la plupart du temps bien différentes de celles que nous avons construites au sein de Plein Jour. Nous découvrons alors que nous sommes encore largement enfermé·es dans nos visions à nous. Comme beaucoup de militant·es, nous finissons même par nous voir comme un îlot flottant au sein d’une mer d’incompréhension ! Sectaires, sans le vouloir !

Travailler les façons dont nous nous mettons en relation avec les personnes que nous rencontrons est devenu une nécessité pour nous.

La démarche proposée :

Nous faisons entre nous du théâtre. Nous improvisons toutes sortes de scènes, où la question de nos manières de nous impliquer dans la société vient sur le tapis, et dans lesquelles chacun·e peut intervenir. Les autres participant·es à l’atelier observent et écoutent.

A la fin chacun·e dira ce qu’iel a remarqué : les moments où il y a eu un début de partage, les « autismes » qui nous collent à la peau, les erreurs commises et ce qu’elles nous apprennent.

Cet exercice nous prépare à faire la même chose en situation réelle : avec nos proches, dans notre boulot, dans la rue.

Un exemple : une pièce de théâtre inventée à partir de différentes expériences vécues dans les rencontres Plein Jour.

I. La mise en scène

Un repas de famille. Autour de la table : la mère, le père, leur trois enfants Loïc Tom et Gina, et la bonne-amie de Loïc, Sandrine. Tom fait partie d’un groupe nommé Plein Jour, inconnu dans la famille.

Loïc annonce une grande nouvelle : Sandrine est enceinte !

Iels ont décidé de se trouver un appartement, et de vivre ensemble.

Après le moment de surprise et d’émotion la conversation en arrive à la politique. En voici quelques extraits :

La mère

Sandrine, je suis heureuse de devenir ta belle-mère. Je sais que tu vends des parfums dans un grand magasin. Dis-moi, que penses-tu de ton métier ?

C’est tout de même un domaine soigneusement réservé aux femmes, ça me questionne.

Sandrine

Ben… j’aime mon travail. Les rapports avec les clientes. Vous savez, les parfums, c’est délicat, ça touche l’intimité, c’est artistique de contribuer à la beauté féminine. Et moi, je connais mon métier, j’ai des compétences que je peux mettre à leur service. J’en suis assez fière.

La mère

Tu ne penses pas que l’obligation d’être belle fait partie de la soumission qui est imposée aux femmes partout dans notre société ?

Sandrine

Heu… je ne vois pas d’obligation… Les parfums, c’est subtil, ça fait partie du charme féminin d’être attentives à cet aspect important de leur beauté.

Le père (à part )

Il faut que j’aille au secours de ma femme.

(à Sandrine)

Sandrine, tu ne trouves pas que ces soi-disant « grandes marques », comme Dior ou Chanel, ne font que gagner des fortunes sur le dos des femmes, en flattant leur vanité, et en leur martelant avec la pub qu’elles doivent absolument être dans les normes ?

Sandrine

Ces marques font des produits de haute qualité, je suis mieux placée que vous pour le savoir.

Dites-voir, toutes vos questions, là, c’est pour vérifier si ce que je pense est conforme à la morale familiale ?

Loïc (à part)

Là il faut que j’aille au secours de ma bien-aimée.

(à Sandrine)

Tu as un beau métier. Je suis fier de toi.

Tom (à part)

Hou-là-là, c’est le moment d’intervenir.

(à ses parents)

Je trouve que vous n’êtes pas beaucoup à l’écoute de Sandrine. C’est quand même à elle de savoir le sens, social ou non, de ce qu’elle fait, vous ne pensez pas ?

Le père et la mère

Loin de nous de vouloir imposer nos opinions à Sandrine ! Nous voulions seulement savoir comment elle se situe face aux questions sociales. Elles nous concernent tous de près, et elles sont toujours passées sous silence !

Gina

Arrêtez de vous disputer comme ça ! Nous sommes là pour fêter une bonne nouvelle, non ?

Tom

Non, Gina, ce n’est pas une dispute. C’est humain de partager ce que nous pensons de comment nous participons chacun et chacune à produire ce qu’il nous faut pour vivre. Parce que nous sommes toutes et tous impliqués dans une immense coopération sociale, humaine !

Sandrine

Coopération sociale ? C’est quoi ça ?

Tom

Tu travailles dans une grande entreprise : elle distribue des produits fabriqués partout dans le monde. N’est-ce pas extraordinaire, si on y pense ? Et si tu veux t’acheter des chaussures, tu vas en trouver dans le magasin d’à côté. Ce n’est pas parce que nous y sommes habitués que j’oublie de m’émerveiller de ça !

Sandrine

Moi, je vois plutôt que je travaille pour gagner ma vie. Dans la belle entreprise de tes rêves, je n’ai rien à dire, qu’à obéir. Et surtout le samedi, c’est long, beaucoup de clientes, et toute la journée en talons hauts. Même une pause de cinq minutes, pas question.

Tom

Justement, demander des pauses, ne serait-ce pas une belle revendication, pour commencer à lutter?

Sandrine

Si je le faisais on me regarderait de travers, du genre : « Elle s’imagine quoi, celle-là ? ».

Quand ils ont décidé de prolonger l’ouverture les jeudis jusqu’à 21h, on n’a rien eu à dire.

Tom

Et s’ils décidaient d’ouvrir le dimanche ?

Sandrine

Alors là, ce serait dur pour moi, surtout quand j’aurai un bébé. Mais que voulez-vous, c’est la vie moderne, les gens n’ont plus le temps d’aller faire leurs courses en semaine. Il faut s’adapter à l’évolution, il faut aller avec son temps.

Tom

Mais attends, si vous autres, vendeuses, vous ne vous mettez pas ensemble pour obtenir des améliorations, ou même pour avoir votre mot à dire sur la marche du magasin, vous serez exploitées toute votre vie.

Sandrine

J’aimerais t’y voir, toi, le beau donneur de conseils. Tu ne te rends pas compte de la pression que nous subissons. Nous n’avons pas une minute pour parler de tout ça.

Et même si nous avions le temps nous n’en parlerions pas.

Le père

Et les syndicats ? Ils sont là pour ça, non ?

Gina

Papa, tu rigoles. Si les syndicats étaient capables de faire quelque chose, ça se saurait.

Sandrine

J’en ai entendu parler, du syndicat. Mais, vous savez, ce serait du travail, des réunions, j’ai déjà bien assez de travail comme ça, avec en plus les commissions, la lessive… et mon mari !

Le père

Le ménage… c’est bien ! Mais il n’y a pas que ça dans la vie ! Ne pensons pas toujours qu’à nos problèmes personnels ! Il y a des injustices énormes dans le monde, la catastrophe du climat, les milliers d’enfants qui meurent de faim! Si nous ne prenons pas tous ensemble les choses en main, nous allons à un désastre planétaire !

Sandrine (sa voix se met à trembler)

Ah, c’est trop, tout ce que me dites sur la société… vous me harcelez, vraiment ! Je sais, tout n’est pas rose dans ce monde, loin de là. Je vois tout ça à la télé, et ça me fait peur, ça me fait mal. Chacun fait ce qu’il peut, avec ses moyens. Il y a aussi des gens formidables, vous savez.

Le père

La question qui nous est posée à tous, c’est : que faisons-nous pour changer la société ?

Moi, je milite à la France Insoumise de Mélenchon : l’humain d’abord !

Gina (à Sandrine )

Laisse-le parler. Il est à l’aise, il travaille à mi-temps dans l’informatique.

Tu gagnes combien, déjà, Papa ?

Le père

Je gagne 1.800 euros brut.

Sandrine

C’est plus que ce que moi je gagne à plein-temps. Je vois que vous avez le temps de venir prêcher aux gens ce qu’ils devraient faire.

Tom (il éclate)

Ah, que cette façon de parler de notre engagement dans la société me rend malheureux !

Nous ne nous écoutons pas vraiment, tout le monde est en concurrence, comme dans la société. Chacun défend son morceau contre les autres, on dirait que vous défendez chacun votre équipe de football préférée, ou quoi ?

Vous ne voyez pas que nous fabriquons tous une mauvaise ambiance, où nous ne faisons qu’entretenir la peur ? La peur de nous confier ce que nous avons vraiment à nous dire !

Quel gaspillage ! Même moi, ce que je voudrais tant vous dire, je le cache aussi peureusement dans mon cœur, comme vous tous ! Je m’en veux de ne même pas arriver à faire plus que protester contre cette discussion bâclée.

Gina

Comme c’est attendrissant ! Il va se mettre à pleurer aussi.

Loïc

Tu es dure, Gina. Je pense aussi que nous mettons tous, chacun à notre façon, beaucoup de générosité dans ce que nous faisons, au boulot, mais aussi en famille, et partout dans la société.

Et nous ne sommes pas dupes, nous savons bien que les conditions sont injustes.

Le père

Ce n’est pas avec ce genre de considérations sentimentales que nous allons pouvoir changer la société. Tout le monde fuit la vraie question : comment abattre le pouvoir des financiers !

La mère (au père)

Ça fait trente ans que tu répètes les mêmes choses, et rien ne bouge. Toi-même, tu ne vois toujours pas quand la vaisselle s’accumule et que personne ne s’en occupe. Alors c’est bon. On a compris.

Gina

Haha ! Nos ancêtres ne savent pas eux-mêmes où ils vont. Et nous alors, allons-nous faire mieux ?

II. La discussion qui a suivi

Cette discussion est fabriquée à partir des leçons que nous avons tirées de plusieurs ateliers « théâtre-enquête » que nous avons joués. Notre but ici est de rendre compte des questionnements et remarques que ces jeux de théâtre ont fait apparaître parmi nous.

Robert En jouant Tom je me suis débrouillé comme j’ai pu. Mais je ne suis pas content de moi. Je suis tombé dans le piège de vouloir enseigner des trucs, je me suis énervé, j’ai critiqué l’ambiance familiale… du haut de la position de celui qui comprend mieux que les autres ! Je n’arrive pas à imaginer une manière d’être qui joue plus le jeu avec les autres. Avec les autres comme ils sont. Franchement, je suis découragé.

Eric Tout cela montre que nous ne sommes pas au clair sur ce que nous voulons lorsque nous

nous adressons aux gens. Tout le temps. Dans nos familles, mais aussi dans nos journaux. Et nos actions militantes : tout le monde s’en fout.

Zina En fait, dans la plupart des conversations, nous avons de la peine à parler des choses qui comptent, à avouer nos détresses les plus profondes. Que nous ayons l’expérience de Plein Jour ou non. Nous vivons dans un déni constant des violences sociales, et nous le savons. Nous nous replions sur nous-mêmes, au lieu d’ouvrir nos cœurs.

Eric Comment alors percer une carapace qui est d’abord la nôtre ? Nous venons avec des idées d’un autre monde ! Je ne sais plus quoi faire. Ou bien j’essaie de convaincre, de forcer le passage, ce qui est perdu d’avance et ne me plaît pas du tout, ou bien je me borne à écouter, comme vaincu.

Rachel C’est dramatique, Eric, je suis d’accord avec toi. J’ai commencé à m’engager pour la transformation de la société, c’est pour moi le début d’une merveilleuse aventure ! Eh bien, c’est justement depuis ce changement dans ma vie que je me suis retrouvée complètement séparée de la majorité des gens ! Par le fait même d’avoir découvert une vraie possibilité de vivre en plein jour avec eux. C’est le comble.

Retrouvons une vie enfin sociale, quoi ! En construisant ensemble nos vies dans la société. C’est bien notre affaire à toutes et tous, non ? Ils ne comprennent pas que j’y croie, et ça me sépare d’eux. C’est ça notre drame !

Boris C’est vrai, pourquoi ils ne nous comprennent pas ? Pour moi c’est un vrai mystère. Qu’est-ce que les gens veulent, au fond ? Qu’est-ce qui les fait bouger ?

Zina Moi j’aime bien cette Sandrine. Elle est directe. Simple. On sent qu’elle est généreuse, qu’on peut compter sur elle. Elle a une vue nuancée des choses, elle vit dans le monde concret, tel qu’il est, on ne peut pas l’embobiner avec des bonnes paroles.

Rachel Oui, elle nous met à nu devant la question : qu’avons-nous vraiment à lui dire ?

Pour qu’elle puisse se voir au quotidien devenir Actrice de la transformation sociale ?? Peut-être que tout ce que nous travaillons ensemble ne peut lui apporter strictement rien de praticable ?

Eric Moi, franchement, quand je constate qu’en face il n’y a pas spécialement d’intérêt pour ce que nous avons à dire, je laisse tomber. Chacun évolue à son rythme, je respecte.

Boris Eh bien, pas moi. Je VEUX briser la conspiration du silence. Je veux prendre ouvertement du temps pour donner de la place à ce partage : parler de ce que nous faisons dans la vie sociale. C’est le début d’une reconquête essentielle pour moi. Nous vivons une époque où on ne parle pas du sens existentiel, personnel, de nos vies dans la société. Nous sommes habitués à vivre dans un cadre qui nous est imposé : « Circulez, IL N’Y A RIEN À DIRE ! ». Nous n’avons même plus les mots pour nous parler de ce qui nous concerne. Nous sommes devenus des mollusques sans squelette !

Rachel Finalement, tout l’art que nous avons à apprendre est peut-être l’art d’aider les personnes à

exprimer jusqu’au bout ce qu’elles pensent ? Déjà en étant juste très attentifs à ce qu’elles cherchent à dire, à dévoiler ? Même quand elles esquivent les questions que je pose, même quand elles cherchent à me baratiner. Je ne m’arrête plus à ça. Je m’accroche à ce que j’ai appris de plus important à Plein Jour : dans toute discussion mon interlocuteur cherche vraiment à construire quelque chose avec moi. Je veux prendre ça de plus en plus au sérieux ! Nous sommes toutes et tous maladroits, nous cachons ce dont nous avons peur, c’est humain.

Bien sûr ça m’arrive encore de me laisser capter par les tentatives de noyer le poisson, et ça me rend folle ! Je veux avancer direct. En faisant plus confiance : nous sommes toutes et tous en train de nous débattre dans le même bain, c’est ça la réalité ! Partager gratuitement, sans projet de changer les gens, juste par intérêt pour eux, et du coup aussi pour moi-même. Notre but est déjà là, au présent, dans ce chemin. J’aime vivre ça.

Zina Moi aussi. Ah, là, Rachel, tu fais avancer le schmilblick, merci ! C’est ça que je veux vivre tous les jours. C’est en parlant avec d’autres du sens de ma vie sociale que je commence à me dire finalement aussi à moi-même ce que j’en pense. Pour les personnes que je rencontre, je suis sûr que c’est aussi vrai.

Robert Mais oui ! C’est pour ça que je n’ai pas réussi à créer l’ambiance que j’aurais aimé contribuer à créer ! J’aimerais bien rejouer la scène.

Eric Pourquoi pas, mais ça pose quand même la question : se dire le sens de nos vies sociales,

ÇA NE SUFFIT PAS ! Ce n’est pas comme ça que nous allons transformer la société ! Ça reste limité au développement personnel, ça peut durer des centaines d’années…

Nous stoppons là le jeu. Qu’avons-nous appris ? Cette dernière remarque d’Eric ne nous fait-elle pas retomber, paf !? Comme si nous n’avions rien appris dans les ateliers 1 et 2 ? Nous avons fait exprès de finir sur cette question à laquelle notre No1 n’avait pas répondu clairement : notre démarche ouvre-t-elle un véritable processus de transformation SOCIALE ? Ou piétine-t-elle encore à l’intérieur des limites du « développement personnel » ? A vous, lectrices, lecteurs, de nous dire ce que vous en pensez, et de continuer le jeu avec nous, nous comptons sur vous.

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Vaincu·es parce que nous n’avons pas osé imaginer où nous voulons aller https://pleinjour.poivron.org/2017/04/20/vaincu%c2%b7es-parce-que-nous-navons-pas-ose-imaginer-ou-nous-voulons-aller/ Thu, 20 Apr 2017 13:44:10 +0000 https://pleinjour.poivron.org/?p=97 Je vous raconte ici ce qui m’est arrivé.

Cette histoire montre qu’il ne suffit pas de vouloir sortir d’une situation inacceptable pour en sortir et pour gagner. Osons voir plus loin. Quelle victoire voulons-nous ?

Nous sommes autour du 20 décembre, les fêtes approchent à grand pas de bottes de Noël, et le temps file à cent à l’heure dans ce bon vieux Centre d’Hébergement où je travaille auprès des Sans Domicile Fixe. Donner une piaule, un repas, un coup de main pour remplir des papiers, partir en voyage avec des loulous, aider quelqu’un comme Jacky, un vieux routard, à sortir de la galère de la rue, l’entendre nous dire d’arrêter de lui «klaxonner dans les feuilles» quand on rigole trop fort entre collègues, c’est mon quotidien. J’aime ce travail.

Mais les derniers mois ont été particulièrement pénibles: arrivée d’un nouveau directeur qui fait ouvrir tous nos courriers, qui flique la photocopieuse, et prend sans nous consulter plein d’autres initiatives qui sabotent notre travail. Ici, tout le monde a remarqué les douches désormais sans eau chaude et les toilettes dégueulasses offertes aux personnes accueillies, les actions que nous ne pouvons plus faire, les centaines de fiches administratives à remplir, et même les rats qui courent dans les couloirs, et aussi la mutuelle pourrie qui nous a été imposée etc…Pendant que les supérieurs croulent sous les demandes tous azimuts, tout en refaisant leurs bureaux à neuf. Je suis sûr que vous connaissez ce genre de trucs dans vos tafs quels qu’ils soient. Quel crève-cœur de devoir travailler toujours à toute vitesse, et de saloper ce que nous faisons.

Depuis des mois nous tentions de nous réunir entre salarié·es pour parler de nos conditions de travail. Pas mal d’entre nous sont à cran. Nous avions tous besoin de causer. Mais rien ne changeait.

Un lundi après-midi, je déboule dans une assemblée de salarié·es où il y a beaucoup, beaucoup de monde, même des cadres, et beaucoup d’entrain. Mais, au final, après avoir pour la énième fois dressé le constat de tout ce qui ne va pas pour nous, nous décidons de reporter au lendemain une quelconque décision quant aux suites à donner à cette rencontre.

Je rentre chez moi un peu dépité. Est-ce que notre parole a du poids pour passer à l’action?

Le lendemain matin, coup de tonnerre! J’apprends que les collègues du Centre d’Accueil d’Urgence ont décidé d’envoyer tout valser. Iels n’ont pas attendu de faire une nouvelle assemblée. Je vois que le ras-le-bol peut mettre en mouvement ! On installe un piquet de grève avec des tentes pour dormir, on organise le blocage la nuit, on met des banderoles plein le boulevard. Dans l’association, il y a les pour et les contre. Il y a aussi celles et ceux comme le cuistot qui ne sont «ni pour, ni contre, bien au contraire» comme il dit.

Moi je suis pour le mouvement, la grève. J’avoue. Et je suis enthousiaste parce que le mardi c’est la réunion d’équipe du Centre où je bosse. Nous sommes tous et toutes là, nous allons pouvoir décider de ce que nous faisons, nous, l’équipe du CHRS (Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale).

Nous sommes hyper pragmatiques. Nous parlons de comment nous pouvons faire vivre ce mouvement, de ce que cela peut engendrer par rapport aux personnes que nous accueillons. Nous parlons de combien de temps nous pouvons tenir matériellement, financièrement, si nous nous mettons en grève. La tête du DG (Directeur Général) est mise à prix. Nous sommes chauds bouillants.

A l’exception de notre chef de service (qui se dit cependant totalement avec nous), nous décidons de la grève à l’unanimité. Je suis surpris et ravi.

Les heures passent et le mouvement prend de l’ampleur. Le lendemain, quasiment tous les centres d’hébergement de notre association sont bloqués ! Je n’en crois pas mes yeux. Le piquet de grève devient un lieu incontournable dans notre bonne vieille bourgade, et on y croise beaucoup de monde. Quel feu de joie !

Pendant ce temps, les cadres et la direction tentent tant bien que mal de gérer les centres, mais c’est le gros boxon. Ils sont au bord de la rupture, même la cravate du directeur sent la sueur. Et nous voyons comme jamais combien nous sommes indispensables pour que ça tourne. A ce moment précis c’est nous et nous seul.es qui décidons de l’utilisation de nos outils de travail, de comment les utiliser correctement, de ce que veut dire travailler dignement, de ce que veut dire donner une direction à notre travail.

Alors la direction commence à nous foutre la pression. Les flics, la préfecture aussi. Dans la ville aux cent clochers, comme ailleurs, les pauvres dans la rue ça fait pas terrible quelques jours avant de mettre les cadeaux sous le sapin.

La vérité c’est que nous sommes fort·es. Nous sommes joyeux·ses et combatif·ves. Les lumières solsticiales sont puissantes. Nous tenons la direction, nous le savons. La tête du DG, tout le monde la veut, tout le monde le clame. Un dernier coup de reins, et boum, elle tombe. Ça commence à s’effriter même du côté des supérieurs hiérarchiques. Certains rats, et pas des moindres, quittent le navire : le directeur financier vient de déposer sa démission. Après, tout peut tomber comme dans un jeu de quilles.

A commencer par le Bureau du Conseil d’Administration qui recrute l’équipe de direction. D’ailleurs le Bureau, président en tête, commence à paniquer au point qu’il demande d’urgence une négociation avec les représentants du mouvement. La rencontre est prévue jeudi après-midi. La victoire ne peut plus nous échapper.

Paradoxalement, je ressens comme un mouvement de recul de la part de bon nombre de salarié·es. Certains et certaines se montrent plus réceptifs aux pressions et aux mensonges que distillent certains supérieurs. Du genre: « si ça continue, c’est l’Etat via la préfecture qui va reprendre les rênes de l’association, et ça veut dire des licenciements en masse ». J’essaie de raisonner mes collègues en leur disant que c’est du connu dans les luttes sociales, toutes ces rumeurs : tous les coups sont permis pour casser un mouvement.

Mais le mal est plus profond. J’en prends réellement conscience à l’AG du jeudi matin. Maintenant que nous sommes à l’heure fatidique, il va falloir se projeter sur l’après. Et force est de constater que l’après, nous ne l’avons absolument pas prévu. Ce qui est clair pour nous, c’est ce dont nous ne voulons plus, et que le Directeur Général incarne ‒ symboliquement ‒ à merveille.

Je discute de tout ça avec deux collègues avec qui je partage la culture et l’héritage des mouvements d’émancipation. Il nous semble juste normal de proposer que ce soit un collège de salarié·es mandaté·es et tournant·es qui prenne la place de la direction actuelle.

Nous présentons notre idée au début de l’assemblée. Dans un premier temps, on entend les mouches voler, comme si nous proposions une grosse connerie. C’est un flop. Bien sûr je réitère notre proposition. Des voix s’élèvent. Celles de deux collègues, les voix les plus radicales sur le plan syndical et politique. Alors que je les ai toujours entendu·es extrêmement hostiles envers les cadres et les directeurs, hurlant haut et fort que ce sont des bons à rien. Et là, iels me rentrent dedans, très remonté·es, en disant qu’il faut des chefs pour prendre les rênes d’un comité de direction: «Mais tu te rends compte, ça s’improvise pas d’être cadre» dit Christelle. «Il faut des diplômes spécifiques, tu crois quoi…» reprend Bernard. J’essaie tant bien que mal de les mettre face à leurs contradictions. Rien n’y fait. Et on passe. D’autres revendications sont lancées, elles remportent plus d’adhésion. Le débat est clos.

Et je comprends, je crois. Je sens comme une peur face à une possibilité nouvelle, comme une peur de l’inconnu.

Bon sang mais c’est bien sûr. Nous ne percevons pas l’horizon de la terre nouvelle. Simplement parce que nous n’avons même pas envisagé l’idée d’y aller. Nous sommes partis en mer, non sans courage et bravoure, mais sans cartes marines !

J’hallucine. Je me rends compte que nous ne savons pas ce que nous voulons au juste. Jamais nous n’en avons vraiment parlé. Comment nous voulons travailler? Jamais nous n’en avons vraiment parlé positivement, ou si peu. Jamais nous n’avons imaginé ce que pourrait être notre travail, et même notre société, si nous reprenions les commandes de ce que nous faisons tous les jours comme nous sommes en train de le faire à ce moment précis. Ce fabuleux moment que nous aimons. Où pour la première fois peut-être nous décidons vraiment de ce qu’est notre travail et ce qu’il signifie pour la société dans laquelle nous vivons.

Alors ce fabuleux moment, il glisse doucement vers la simple gestion de la lutte. Trouver du monde pour le piquet de grèves, faire des banderoles, faire une caisse pour la bouffe… Nous nous rendons compte qu’il nous faut des revendications. Des revendications à présenter aux pontes avec qui nous nous réunissons l’après-midi même. Nous parlons une fois de plus de ce qui ne va pas. Et je me retrouve ensuite dans un bureau avec une dizaine d’activistes professionnel·les à remettre sur papier les revendications décidées en AG : augmenter les salaires, stopper les licenciements et tout le tintouin. La tête du DG quand même évidemment…

Et l’heure de la rencontre au sommet arrive. Il est 14h. Nous imposons de rentrer toutes et tous dans la salle où va avoir lieu la joute verbale. C’est peut-être une façon de sauver la face, car nous avons déjà perdu. Nous avons tous et toutes, plus ou moins, fait un pas de recul devant la possibilité illusoire de gagner sans savoir quoi mettre à la place. Je ne suis pas mieux que les autres avec mon discours radical.

Vient la messe. C’est à peine si la tête du directeur est demandée, ou alors par quelques kamikazes.

Le comble ! La force collective s’émousse. Les têtes sont moins hautes. Bien sûr les dirigeants acceptent nos revendications, bien sûr nous nous satisfaisons d’un engagement oral et moral, bien sûr rien n’aura été suivi de faits. Bien sûr, dans les mois qui ont suivi nous nous sommes faits laminer.

Quelques jours après la grève j’ai eu des mots très durs envers mon chef de service, j’étais écœuré car j’ai trouvé qu’il avait bien retourné sa veste dans tous les sens. Avant de me rendre compte plus tard que lui aussi était dans le même pétrin que nous, qu’il attendait que ça change, sans savoir comment ni quoi mettre vraiment à la place.

Il faut des bûches au feu de l’action. Et j’ai alors compris que sans imaginer en amont ensemble ce que nous voulons et comment y parvenir, rien ne serait possible. Et pour cela, il faut sortir du chaudron du négatif, de la plainte, pour libérer une parole qui dit vraiment ce qu’il y a positivement au fond de nos cœurs, ce que nous aimons, imaginons et voulons dans notre travail, et aussi dans nos vies dans la société.

Car c’est là que vivent les pousses de la transformation, c’est là où les montagnes commencent à se soulever.

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Nous imaginons des stratégies concrètes https://pleinjour.poivron.org/2017/04/20/nous-imaginons-des-strategies-concretes/ Thu, 20 Apr 2017 13:43:23 +0000 https://pleinjour.poivron.org/?p=95 Dans l’atelier 1 nous avons tâché de reconstruire notre confiance personnelle dans notre participation à la vie sociale. Autour de cette confiance jaillit notre énergie, une énergie que nous pourrons déployer dans toutes sortes d’initiatives. C’est là que tout commence, mais ça ne suffit pas.

Deuxième étape : il s’agit maintenant d’imaginer ensemble des chemins praticables.

Comment les petites actions que nous entreprenons là où nous sommes peuvent faire partie d’un processus qui transforme RÉELLEMENT la société ?

Pourquoi cet atelier ?

Dans notre journal No 1 nous avons raconté comment des personnes ont pris une initiative, et ont pris conscience qu’elles sont Actrices dans la société. Plusieurs de nos lecteurs et lectrices ont protesté : c’est bien joli de renouveler nos réflexions et nos actions, mais concrètement, est-ce que ça suffit pour changer vraiment la société ?

C’est vrai que nos initiatives ne peuvent être crédibles que si nous pouvons visualiser comment elles peuvent ABOUTIR à une véritable transformation sociale.

Car nous ne visons pas seulement des conquêtes locales, partielles, sectorielles. Celles-ci peuvent amener, bien sûr, des améliorations importantes, mais à Plein Jour, nous pensons qu’elles ne peuvent pas changer vraiment nos vies.

C’est le fonctionnement social lui-même que nous avons l’audace de viser, dès maintenant.

Toute l’aventure de Plein Jour est là : nous allons vérifier dans cet atelier si cette audace est réaliste !

La démarche proposée :

Nous partons d’une situation concrète : celle que vit l’un ou l’une d’entre nous.

Nous jouons dans l’atelier à être les personnes impliquées dans cette situation donnée au départ.

A partir de là chacun·e peut proposer des actions ou des évènements pour faire évoluer la situation. Soit qui donnent plus d’ampleur sociale à l’action entreprise, soit qui la freinent ou la mettent dans une impasse.

La proposition est alors discutée par le groupe entier : est-elle vraisemblable, réaliste ?

Elle est ensuite validée ou refusée, et on passe à l’évènement suivant.

Nous imaginons ainsi petit à petit un chemin sur lequel nous transformons nos rapports sociaux. Depuis le tout premier pas et jusqu’aux plus grands bouleversements de la société.

En nous faufilant entre deux exigences :

1) préciser à chaque pas ce que NOUS voulons vivre et construire, notre projet,

2) préciser comment nous imaginons l’impact des conditions extérieures sur notre projet.

À chaque pas nous refaisons une estimation : par où pouvons-nous ouvrir un chemin ? Par où est-il impossible de passer ? Sur quelles forces novatrices pouvons-nous nous appuyer ? Comment tenir compte des « vents contraires » qui cherchent à nous saboter ? Le suspense est présent à chaque instant. Allons-nous aboutir ?

Ce qui est délicieux dans cet exercice : nous nous mettons à imaginer ensemble, tout de suite, et là où la vie nous a placé·es, des issues concrètes et praticables. Sur lesquelles nous pouvons marcher, en aimant ce que nous faisons ensemble, et en étant conscient·es à chaque pas de la portée globale, sociale, de ce que nous entreprenons à notre échelle minuscule.

Exemple : l’atelier que nous avons joué le 19 novembre 2016

Cet atelier a eu lieu lors d’un séminaire organisé avec des sympathisant·es de Plein Jour.

Nous avons mis dans des bulles grises les interventions que les participant·es à l’atelier proposent pour faire évoluer l’action imaginaire.

Juliette, s’adressant au groupe de participant·es à l’atelier : Je vous propose de partir de ce que je vis tous les jours autour de l’école de notre enfant, qui a 7 ans.

Depuis des années tout se passe normalement avec les autres parents et avec les enseignants, c’est-à-dire qu’il ne se passe pas grand’chose.

Le groupe : D’accord. Vas-y !

Juliette

Nous sommes sept ou huit parents d’élèves qui avons du plaisir à nous croiser et recroiser quand nous amenons nos enfants à l’école. Ils ont entre 5 et 8 ans.

Encouragés par mon amie Sonia, nous sommes entrés les uns après les autres dans l’association des parents d’élèves de l’école. Nous organisons chaque année la kermesse, et aussi un vide-grenier.

Nous parlons de temps en temps de ce qui se passe à l’intérieur des classes, des punitions, devoirs, évaluations…

Voilà où nous en sommes, ça casse pas des briques.

Le groupe : C’est une situation très classique, nous acceptons de jouer à partir de là.

Basile : Je vois un premier évènement à proposer :

Basile

Un jour, un enfant fait pipi dans ses culottes. C’est interdit d’aller aux toilettes pendant les leçons. Pour Sonia c’est trop. C’est déjà arrivé plusieurs fois, mais là, elle décide de ne plus supporter.

Elle en parle à notre petit groupe, et voilà, nous décidons ensemble d’intervenir.

Un peu naïvement nous soulevons le problème au conseil trimestriel, où siègent la directrice, les onze maîtresses, et cinq représentants élus de l’association des parents.

Steve

Le sujet est balayé par la directrice : ce genre de soucis doit se régler personnellement avec les institutrices.

Christine

Alors nous prenons la directrice au mot ! Nous soulevons la question des WC auprès des différentes enseignantes. Nous avons bien compris leur problème : elles craignent des allers-retours incessants et ingérables dans les couloirs. Nous réfléchissons à une solution à leur proposer : un système de panneau « libre/occupé », affiché dans la classe, qui implique qu’un seul élève de la classe à la fois puisse se rendre aux WC, en retournant le panneau au passage. (Une idée pompée à une école alternative de la ville). Une des institutrices se montre particulièrement curieuse et ouverte à notre proposition. Elle s’empare du système de panneau, elle en fait la promotion auprès de ses collègues. En trois semaines, quatre classes le mettent en place.

Le groupe : (après un courte discussion) Accepté. C’est assez vraisemblable.

Sonia : Basile a parlé de moi, il l’a fait exprès. Je relève son défi :

Sonia

Cette toute petite victoire nous encourage. Nous commençons à oser penser à des choses dont nous n’avons jamais discuté avant : nous pouvons coopérer avec les institutrices pour que les enfants – pas seulement les nôtres – puissent s’épanouir à l’école ! Les enseignantes ont un savoir-faire didactique que nous n’avons pas, oui, mais de notre côté nous avons une plus grande proximité avec nos enfants. Une meilleure collaboration permettrait de faire plus de place à leurs aspirations et leurs besoins. Ils sont les premiers responsables de leur apprentissage, et leur créativité est tellement sous-estimée !

Sébastien (il enchaîne)

Et là nous commençons à partager plus sérieusement nos questionnements sur l’école. Les discussions spontanées dans le groupe s’orientent plus qu’avant vers la recherche d’issues pratiques : que faire, comment faire ?

Nous tombons d’accord pour dire que ce qui nous manque le plus, c’est le contact direct avec les enseignantes. Quand parler de tout ça avec elles ? Comment coopérer, quand l’entrée dans l’école est interdite aux parents à cause des mesures anti-terroristes ?

Nous décidons d’écrire une lettre ouverte à l’équipe enseignante.

Nous demandons l’ouverture de la cour aux parents pour au moins 10 minutes le matin et le soir, comme ça peut se faire en maternelle. Au portail de l’école nous faisons signer cette lettre par quelques dizaines de parents.

Steve

La directrice semble approuver l’idée, mais elle se dit coincée par les règlements départementaux, intraitables sur la question.

Sébastien continue

Bon, bon ! Mais nous décidons de lancer une campagne à l’échelle du département !

« OUVREZ LES GRILLES DES ÉCOLES !

Quelques minutes pour que parents et enseignant·es puissent se rencontrer chaque jour ! »

Nous organisons une soirée publique à la Maison de Quartier, en invitant les parents d’autres écoles de la ville. Nous leur donnons des affiches à scotcher à leur portail.

Le groupe : « Sébastien, tu y vas un peu fort » ! Discussions animées. Plusieurs membres de l’atelier trouvent vraisemblable qu’une action soit entreprise au niveau de leur école, mais pas au niveau du département.

Pour finir le groupe accepte quand même la proposition de Sébastien.

Steve : Là j’ai un obstacle de taille à mettre en avant. Vous allez voir :

Steve

La soirée se déroule dans une bonne ambiance, des bonnes idées sont récoltées. Par contre, le nombre de participants est une douche froide : seuls trois parents d’autres écoles se déplacent. Beaucoup des parents qui avaient même donné la main pour tracter se désistent au dernier moment.

Le groupe : Ah, ça, c’est tout à fait vraisemblable ! Proposition validée presque sans discussion.

Sonia : Ah, non ! Les parents ne vont pas baisser les bras pour ça !

Sonia

Ce n’est qu’un début, c’est normal ! Plusieurs parents insistent pour que nous ne nous découragions pas. Ils proposent que nous lancions une pétition adressée aux autorités départementales, puisque les Verts sont au pouvoir chez nous. Des contacts sont pris avec les organisations politiques. Plusieurs approuvent cette initiative. Les signatures commencent à être récoltées.

Le groupe : La proposition passe tout juste. Après de très vifs débats. Entre celles et ceux qui n’ont aucune confiance dans les démarches politiciennes, et les autres qui y croient.

Steve

Mais voilà. En essayant de récolter les signatures on découvre que beaucoup de parents, beaucoup plus qu’on ne le pensait, tiennent à ce que les grilles restent fermées, parce que la menace terroriste leur fait peur.

Thomas

Et les autres… ils nous approuvent, mais sans grand enthousiasme. Les gens ne se passionnent pas pour le sujet, et ça ne m’étonne pas. J’ai été délégué des parents d’élèves pendant des années. Quand nous avons essayé de nous battre pour réduire partout le nombre d’élèves par classes, ça a été pareil… Les gens se mobilisent quand ça concerne leur école, mais dès que nous envisageons de nous fédérer pour une action à l’échelle du département, ça leur paraît trop loin, trop abstrait. Et pourtant nos revendications concrètes, dans notre école, se heurtent toujours aux règlements qui viennent du ministère ou du département !

C’est comme ça ! Si tu veux être nombreux, il faut lutter pour des détails ! Le reste, c’est de la fumée. Dès qu’on touche à ce qui compte vraiment, il n’y a plus personne.

Avouons-le, notre campagne est morte-née !

Le groupe : Débats intenses. Chahut.

Christine : Là nous sommes à un grave tournant. Les parents sauront-ils profiter de cet échec pour mieux savoir ce qu’ils veulent ? Ça peut être justement un moment salutaire ! J’ai une idée. Laissez-moi tenter le coup :

Christine

Peu après la pétition ratée, Fanny invite chez elle plusieurs des personnes qui étaient dans le coup dès le début. Elle nous dit : « LAISSONS TOMBER POUR LE MOMENT LA REVENDICATION D’OUVRIR LE PRÉAU DES ÉCOLES AUX PARENTS. Ce qui compte, c’est de construire des liens forts et dignes d’être vécus entre nous, les parents, avec nos enfants, avec les personnes de l’école… Continuons là-dessus !

Les victoires à plus grande échelle viendront en leur temps. »

Le groupe : OK, mais tu veux en venir où, Christine ?

Andrée : Ah, là je vois comment continuer ! Je n’ai encore rien dit :

Andrée

Lors de la soirée chez Fanny, après ce qu’elle a dit, les langues se délient, comme par magie.

Tout le monde est ému et se met à parler en même temps. Une super soirée. Nous nous mettons à nous dire ce que nous voulons vraiment, les cœurs s’ouvrent. Ce qui se dit ce soir-là est bien exprimé par Fanny : « Moi je voudrais pouvoir me réjouir d’emmener mes gosses à l’école, et vivre des choses chouettes avec les enseignantes et les autres parents. Ca a peut-être l’air très banal ce que je dis là, mais en fait, c’est ça ! »

Un petit groupe décide de se revoir pour préparer des propositions concrètes.

Le groupe : La proposition d’Andrée est acceptée de justesse. Plusieurs joueurs et joueuses trouvent cet élan d’enthousiasme très peu vraisemblable. « Soyons réalistes, il faut quand même voir les gens comme ils sont ! »

D’autres participant·es disent au contraire qu’il faut arrêter de se laisser couper la chique par le scepticisme. Celui-ci est justement le fruit empoisonné des relations médiocres que la société tente de nous faire prendre pour normales. « Brisons ce moule qui nous appauvrit ! »

Sébastien : Arrêtez avec vos spéculations en l’air. C’est le moment de risquer une proposition pratique. C’est elle qui nous démontrera si cet enthousiasme est porteur, ou s’il n’est qu’une évasion hors de la réalité. J’essaye :

Sébastien

Le travail du petit groupe débouche sur une idée concrète. « Nous sommes tous d’accord pour constater que nos enfants souffrent de beaucoup de choses en classe. Créons un espace d’écoute les mercredis après-midi. Où les enfants puissent dire ce qui s’est passé pour eux dans la semaine à l’école.

Quelles situations difficiles, injustes, frustrantes, ont-ils vécues ? Et aussi dans quelles situations ils ont aimé agir, ils ont appris des trucs, ils ont fait des conquêtes ? Aidons-les à parler entre eux et avec nous de tout ça, et à trouver des astuces pour devenir plus forts, plus créatifs. Du coup cela fera aussi grandir le réflexe de la solidarité entre eux. Comme nous le faisons déjà un peu grandir entre nous, parents ! »

Christine : (elle n’attend même pas les réactions dans le groupe.) Ah, voilà qui me botte ! Ça, c’est du concret, pas des « il faudrait que… » ! Là il se passe quelque chose de très important. Voilà ce que je dis aux parents :

Christine

Nous les parents, ne vivons-nous pas aussi dans nos boulots des situations où on ne nous demande pas notre avis ? Nous aussi, adultes, nous devons souvent ravaler notre salive. Nous aussi nous avons à apprendre à nous dire ce qui ne va pas et à conquérir plus de pouvoir.

Et c’est ça justement que je veux : que mes enfants apprennent à se démerder dans des situations autoritaires, c’est ça qui va leur servir dans la vie ! Je ne rêve pas de les mettre dans une école idéale, comme font les bourgeois qui peuvent se le payer. Je veux les aider à devenir des êtres humains qui savent se tenir debout sur leurs pieds, justement là où on tente de leur marcher dessus !

Je suis tout-à-fait d’accord avec cette proposition d’espace de parole !

Le groupe : La proposition touche manifestement juste. Dans l’atelier, tout le monde trouve l’idée dynamique, combative, et faisable. Il y a ensuite un moment de flottement. Personne ne voit bien comment les parents pourraient faire un pas de plus pour avancer. Finalement c’est Steve, lui d’ordinaire si sceptique, qui surprend tout le monde et relance la balle :

Steve

Plusieurs mois passent, les debriefings du mercredi sont un grand succès. Plusieurs autres parents et enfants s’y joignent. Avec le temps une ambiance de discussion s’installe entre les parents à chaque sortie d’école. Quelques-uns, parmi ceux du début, se sont vus entre eux plusieurs fois, et un matin ils accrochent des panneaux de couleurs sur les barrières du préau :

ORGANISONS DES SAMEDIS MATINS OÙ NOUS JOUONS ENSEMBLE, PARENTS ET ENFANTS !

Une rencontre y est proposée pour les parents qui seraient éventuellement intéressés. La Maison de Quartier a accepté de prêter une petite salle.

Le premier samedi il n’y a pas plus de deux ou trois parents et quatre enfants. Mais les personnes qui ont lancé l’histoire ont bien préparé leur coup, elles ont la pêche. Et voilà le résultat : une java magnifique avec les enfants. Bientôt des amis, puis d’autres parents de l’association, rejoignent l’initiative.

Au bout d’un certain temps les samedis deviennent un rendez-vous régulier, parfois on est cinq, parfois quinze. Enfants et adultes ne tarissent pas d’idées pour faire des choses ensemble. Les enfants découvrent des facettes insoupçonnées de leurs camarades et même de leurs parents.

Au bout de quelques semaines très sympas, nous voilà en train de terminer chaque fois nos matinées par un repas pris ensemble (il y a une cuisine dans la Maison de Quartier).

Des liens d’amitié se forgent entre parents. Nous commençons à nous parler plus de nos vies avec nos enfants.

Et pas seulement. De nos boulots, de nos parcours de vie, et même des valeurs qui comptent pour nous, de nos désillusions, de nos espoirs. Ce partage, c’est ça qui donne du sel à ce que nous faisons ensemble ! Ca devient de plus en plus clair, : il y a un frisson qui parcourt ce que nous faisons ensemble, : nous expérimentons enfin des relations qui méritent d’être vécues ! C’est exactement ça que nous voulons vivre dans toute la société.

Le groupe : « Ayayaille, Steve, là tu t’es donné ! On croirait Napoléon en train d’organiser Austerlitz ! Tu as tout prévu ! » Mais après cette première excitation de groupe les avis divergent.

Certain·es disent : « Occuper ensemble nos loisirs, et même mettre du sel dans nos relations, c’est bien joli, mais ça ne touche qu’une minorité de parents. Ça ne débouche sur rien. Et notre projet de transformer l’école, et même la société ? »

D’autres disent : « C’est toujours une minorité qui ouvre des nouveaux espaces. Parents et enfants ont mis sur pieds une aventure qu’ils aiment, c’est créatif ce qu’ils font ! »

Finalement la proposition de Steve est acceptée, mais il y a des résistances.

Andrée : Il faut profiter d’étendre tout de suite l’aventure commencée ! En rester là, ce serait reculer.

Andrée

Ce qui se passe les samedis rayonne d’une belle énergie. L’idée germe alors d’organiser une fête.

« FÊTONS LES RELATIONS ENTRE PARENTS ET ENFANTS !

Ces relations d’ordinaire si confinées dans les maisons ! »

Nous choisissons un parc et une date, au printemps. Avec nos enfants nous dessinons des affiches, nous les collons avec eux dans les rues. Dans le parc on voit des stands de jeux organisés par les enfants et les parents, un stand où des enfants font des crêpes. Vers 16h il y a une belle danse parents-enfants au son des tambours et chalumeaux albanais. Plus tard, des jeunes viennent rapper, des grands-parents installent un feu autour duquel ils disent des contes. (Oui, un feu. Et on n’a pas vu la police intervenir.) On danse ensuite jusqu’à tard. Plusieurs enfants s’endorment même près de l’orchestre, du jamais vu dans notre quartier.

Cette fête marque un tournant. Une complicité inédite existe maintenant entre beaucoup de parents, et les relations entre adultes et enfants ne sont plus comme avant.

Le groupe : Le succès de la fête apparaît sans trop de résistances comme réaliste.

Christine

A la suite de cette fête nous décidons de publier une feuille de chou et un blog, que nous nommons « LES PARENTS HEUREUX ». Nous y racontons nos expériences vécues, et aussi celles de parents d’autres écoles. Pas seulement des chouettes initiatives, aussi des conflits, entre parents et enfants, avec l’école, les frustrations dues au manque de temps.

Et aussi : les collaborations entre voisins, les incompréhensions que l’on surmonte ou pas, notamment entre personnes de cultures différentes. Nous donnons la parole aux gens ! Notre journal, nous le donnons de la main à la main, il contribue à faire circuler la parole là où avant on ne se parlait presque pas.

Un groupe se forme ainsi autour du journal et du blog. Certains se mettent à faire des enquêtes auprès de leurs connaissances, des parents fréquentant d’autres écoles. De plus en plus, nous publions des témoignages et des analyses rédigés par les enfants. Peu à peu les sujets abordés vont bien au-delà des seuls problèmes de l’école, qui ont pourtant été notre point de départ. C’est comme dans le groupe des samedis : un frisson, un enthousiasme traverse ce que nous entreprenons. Nous pressentons que ce que nous vivons là concerne tout le monde, toute la société.

Juliette

Un jour, le groupe du journal convoque une Assemblée Générale de tous les parents intéressés. La salle est remplie, aussi par des gens venus d’autres quartiers.

Je prends alors la parole (moi qui n’ai encore jamais parlé en public !) :

« Chers parents ! Il y a maintenant de plus en plus de personnes impliquées dans différentes activités qui vont dans une même direction, l’espace de parole, les samedis, le blog… Nous sommes arrivés à un moment où les relations spontanées de copinage ne suffisent plus : organisons tout ça d’une façon qui tienne debout. Organisons-nous dans chaque quartier en associations, et regroupons ces associations dans une « Fédération des Parents Heureux » !! » (Applaudissements nourris.)

Steve

Le nom « Parents Heureux » fait tout de suite l’objet de discussions animées. Certains disent : « Nous ne voulons pas donner à penser que nous croyions être déjà heureux ! »

Christine

Mais d’autres répondent : « Etre heureux n’est pas pour nous un but lointain : c’est même notre point de départ, nous sommes déjà heureux d’être en mouvement ensemble, même si presque tout reste à faire. » Le nom est finalement adopté, à condition qu’un sous-titre précise comment nous le pensons.

Thomas (il devient chaud)

Plusieurs personnes s’annoncent spontanément pour travailler dans des commissions. Nous créons successivement une Commission Statuts, une Commission Communication, une Commission Finances, même ça, car nous commençons à avoir des frais que les contributions spontanées ne suffisent plus à couvrir…

Le groupe : « Aha, ça commence à devenir vraiment intéressant ! Nous changeons d’échelle, nous sommes précipités dans un espace dont nous n’avons encore aucune expérience !

Qui peut dire ce que ça va donner ? »

La fin de l’atelier approche, nous n’avons plus beaucoup de temps, quelques idées sont lancées pêle-mêle.

Andrée

Nous avons pris en main nos relations concrètes, et notre force grandit. Nos enfants sentent que nous représentons une réelle force de soutien dans leurs vies à l’école. Et aussi les enseignants qui cherchent à transformer les relations pédagogiques. Notre exemple fait peu à peu tache d’huile dans plusieurs villes du pays.

Christine

Nos relations avec le personnel d’entretien de l’école changent aussi. Avant nous ne les voyions presque jamais, et ils n’avaient aucun espace pour s’exprimer. Maintenant nous parlons avec eux des soins aux locaux, en prenant en compte les besoins des enfants, et aussi ceux des travailleurs et des travailleuses.

Sébastien

Un groupe de parents du Liban contacte notre fédération, et nous avons vent d’expériences remarquables dans une école du Burkina Faso. Nous leur écrivons. Une relation d’entraide commence avec eux. Ils racontent dans le journal de la fédération ce qu’ils font.

Sonia

Quand le nouveau gouvernement lance des mesures d’austérité, qui diminuent entre autres le nombre d’enseignants, nous participons à organiser des manifestations. Certaines sont enfin gagnantes parce que nous devenons petit à petit une force avec laquelle les politiciens doivent désormais compter.

Ce que nous apprenons dans cet Atelier

C’est Juliette qui a dit le mot de la fin :

Juliette

Cette expérience me touche profondément. C’est carrément mon identité qui change !

Avant je me voyais moi toute seule. Avec d’une part devant mes yeux la possibilité de participer à des actions à court-terme, et d’autre part un grand but final : un Changement Radical…

Un but un peu comme la promesse du Paradis, un but assez vide et creux finalement.

Maintenant je m’imagine moi-même tout autrement. Je me vois partie prenante d’un processus très concret. Un processus qui démarre dans la transformation de nos relations immédiates : c’est un puissant levier pour toucher la transformation des relations dans toute la société.

Ca change ma vie ! Je me vois en chemin avec vous, et avec toutes celles et ceux qui agissent comme nous dans le monde entier. Un chemin PRATIQUE, qui est toujours déjà là, et qui fait désormais partie de moi !

Je me sens maintenant membre d’une grande histoire. L’histoire de l’Humanité, en fait.

Pour celles et ceux qui veulent réfléchir plus profondément aux stratégies pratiques de transformation sociale, nous tenons à votre disposition une fiche (env. 5 pages) sur nos hypothèses à ce sujet.

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Les cartons https://pleinjour.poivron.org/2017/04/20/les-cartons/ Thu, 20 Apr 2017 13:42:13 +0000 https://pleinjour.poivron.org/?p=93 Par doses de 75 cl, la moutarde remplit le flacon, déjà étiqueté.

Un opercule le ferme, puis un bouchon. Tout est là. Le contenu, le contenant, et sa marque, prêts a l’emploi, ou presque.

Pour cela, il lui faudra encore sortir d’ici.

Aller de mon poste, l’enflasconneuse, au carton, de la palette au camion, en passant par le fenwick.

Du semi-remorque à l’avion, de nouveau au poids lourd puis à l’entrepôt où il sera stocké ;

jusqu’à sa mise en rayon, ce jour incroyable où il sortira de l’ombre pour enfin trôner fièrement sur un rayon de Walmart à Melbourne.

Séduise quelqu’un, atterrisse dans son chariot, son placard, son assiette et, lieu final où son contenu exprimera tout le sens de sa création : les papilles et le ventre de mille êtres de là-bas que je ne connaîtrai jamais.

Sans compter tout ce qui s’est fait en amont, la pousse et la récolte de la graine, son transport, sa transformation en condiment. L’élaboration de la recette, le marketing, le packaging ou même l’encre qui aura servi à l’imprimer.

Des machines et véhicules auront dû être construits pour ce faire, du minerai extrait pour les fabriquer, de la matière cérébrale active pour tout penser, coordonner, structurer.

Et surtout beaucoup de force ouvrière, ici et ailleurs, sans quoi rien de tout cela ne serait possible.

Ensuite il faudra faire quelque chose du déchet, l’acheminer, le brûler, le recycler ou le laisser se décomposer quelque part…

Il en aura fallu des gestes, de l’humain, de l’investissement personnel pour mener à bien cette tâche. Une œuvre grandiose en somme.

Une trame gigantesque, tentaculaire, qui ne serait rien sans celles et ceux qui œuvrent dans chaque interstice.

A trop voguer dans mes pensées la machine se bloque, elle ne supporte pas plus de 16 flacons en attente.

Si je veux que ça roule il me faut être concentrée en permanence.

Je la stoppe. Grosse suée, j’espère que personne ne le remarquera.

Encore 4 derniers flacons et je ferme le carton. 2 petits rabats d’abord, les 2 grands ensuite, un coup de scotch et hop sur la palette ! Bouton vert et c’est reparti.

Un flacon entre chaque doigt, soit 4 par main (je commence à avoir le geste), je les prends, je les dépose, je les prends, les dépose, les prends, les dépose…

Je guette du coin de l’œil la pile de cartons plats.

L’angoisse de la chaîne, car c’est à moi de les mettre en forme et leur mise en forme ne fait pas partie du programme, il n’y a pas de temps prévu pour cela.

En tous cas pas dans le rythme stable mais soutenu de la bécane qui me dicte le mien.

Il me faut accélérer le pas et prendre de l’avance sur elle pour pouvoir former 8 cartons tous les 220 flacons.

C’est ma dernière estimation en date, de cette façon, tout est optimisé. J’absorbe ce qui n’a pas été calculé ou pris en compte et tout reste fluide. Quand j’y arrive…

Sauf la tension dans mon ventre qui se fait grandissante la journée avançant, et ma respiration saccadée dont je ne prends conscience qu’une fois essoufflée. Je n’ai pas le choix, il faut dire, mais l’enflasconneuse poursuit sa course, pour l’heure c’est le principal.

Étonnamment, ça m’émeut. C’est ma capacité à compenser le vide et devancer la machine qui fait la fluidité du circuit. A cet endroit précis, finalement, j’ai le sentiment d’être plus qu’un rouage, de servir à quelque chose, d’être particulière et un peu habile. J’en jouis quelques instants. Pourtant, je sais que la chaîne de montage est l’outil des temps modernes, et qu’il n’y a pas travail plus aliénant.

Et je m’ennuie terriblement, ce travail me permet de survivre mais sûrement pas de vivre.

Régulièrement, je me demande : « Qu’est-ce que je fais là ? »

Même si pour l’instant je ne sais pas ce que je veux d’autre ou même ce qui aurait du sens pour moi.

D’ici à le trouver, je veux faire vivre le lien de la trame invisible qui me relie aux autres.

Dès maintenant.

Alors :

« Je ne sais pas qui tu es, toi, qui ouvriras et videras ce carton, mais je pense à toi.

Je m’appelle Roxane, j’avais envie de te faire un coucou depuis l’usine de conditionnement en France, ou je le remplis et le ferme !

J’espère que tu as une bonne équipe ? Ici on travaille dur et il y a beaucoup de bruit, j’ai quelques collègues sympas mais c’est pas facile de se rencontrer vraiment.

Profite de l’essentiel, je vais essayer d’en faire de même ! Bonne journée, bise. »

Je glisse ce mot dans ce carton, le scotche et le place sur la palette, presque soulagée.

Ca fait un peu plus de deux heures que j’attends ça.

Depuis quelques semaines, ce sont ces petits mots qui me font tenir et mettent un peu de piment à ma journée.

J’en ai préparé 3 hier soir dans mon meilleur anglais, export oblige.

3 mots pour 3 personnes différentes, au Canada et en Australie, paraît-il.

Est-ce à moi-même ou à la personne qui le réceptionnera que ça fait du bien ?

Les deux peut-être…

Merci à mon imagination, elle me sort souvent de l’ennui le plus mortel !

C’est là que je me fais le plus rire, quand personne ne me voit, quand d’une manière détournée je brave tous les codes établis pour mettre de la vie là où on ne l’attend pas.

Ainsi je reste droite, éveillée, vivante.

Ce n’est pas une fin en soi mais c’est bon d’oser, ça nous regarde, toi et moi.

C’est déjà ça.

En filigrane partout je vois maintenant les personnes, celles et ceux qui œuvrent dans chaque secteur, rémunérées ou non.

Au sein de la société industrielle c’est un réel effort pour les percevoir, mais je tiens à le faire.

Ça me permet d’avoir de la reconnaissance là où trop facilement je ne vois que l’objet fini de la production.

De considérer chaque être dans son vécu et son action.

Ensemble nous avons une interaction, je souhaite donc la soigner.

Que nous soyons proche ou à distance je ne me sens plus éloignée de toi, ta vie et ton bien-être m’importent, autant que le mien. Je sais que nous comptons l’un sur l’autre en permanence.

Il s’est passé 10 ans depuis ces petits mots, et si je le raconte aujourd’hui, c’est que cette décennie m’a permis de trouver de la joie, avec d’autres ami·es, dans le fait de construire des choses ensemble. Et pas seulement matérielles. Alors j’espère que tu sauras y trouver la force que j’ai puisée là, et que grâce à elle, tu vivras toi aussi tes rêves et avec eux, ceux des autres.

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Nous construisons la confiance https://pleinjour.poivron.org/2017/04/20/nous-construisons-la-confiance/ Thu, 20 Apr 2017 13:41:31 +0000 https://pleinjour.poivron.org/?p=91 Prenons nos places d’Actrices et d’Acteurs de notre société. Cela nous demande une grande confiance. Une confiance en soi, une confiance envers la coopération sociale.

Et dans notre société basée sur la compétition, c’est plutôt la méfiance qui est devenue une habitude, elle nous décourage à petit feu.

Comment réparer notre confiance ?

Comment pouvons-nous construire un fondement solide, ultime, à nos engagements dans la société ?

Un fondement sur la base duquel nous puissions être confiant·es, puissant·es, persévérant·es, sincères ?

Pourquoi cet atelier ?

Dans notre No 1 nous avons affirmé : chacun·e imagine le sens de sa vie sociale. Chacun·e donne sens à ce qu’iel fait dans notre société.

Alors voici la question, à laquelle plusieurs de nos lecteurs et lectrices nous ont rendu·es attentif·ves :

« En quoi le travail sur l’imagination n’est pas juste une manière plus sympa de voir la vie ?

En quoi ce travail est nécessaire, incontournable, pour transformer la société? »

Cette question nous conduit à aller au bout de ce que nous avons affirmé.

Imaginer un sens à nos vies, c’est un acte. Cet acte, nous le refaisons chaque jour, sans en être forcément conscient·es. Que nous soyons timides, fatalistes, enthousiastes, réalistes voire cyniques, rêveurs, rêveuses, désespéré·es, révolté·es, hanté·es par la colère, passif·ves, militant·es convaincu·es, ou autres.

C’est cet acte d’imagination qui est à la racine de nos engagements dans la société.

C’est par un travail, par un partage, que cet acte peut devenir conscient et souverain. C’est dans cette forge, et nulle part ailleurs, que nous commençons à exister en tant qu’Acteurs et Actrices sociales. C’est là que nous mijotons, trop souvent en secret, les ingrédients de nos méfiances ou de nos confiances. Donnons alors à ce travail le soin qu’il mérite : c’est nous-mêmes qui sommes en jeu !

La démarche proposée

Nous nous racontons des évènements qui ont été des tournants dans nos façons d’imaginer le sens de nos vies dans la société.

Partager nos déclics révèle toute leur force et leur poésie, ça nous a stupéfait·es.

Et lever ensemble le voile qui recouvre cette activité d’imagination, activité si intime, cela crée justement des liens profonds de confiance : nous ne nous contentons pas de construire une confiance superficielle entre nous, en nous mettant seulement d’accord sur des choses à faire.

Exemple : l’atelier du 29 septembre 2016

Cet atelier a eu lieu lors d’un séminaire organisé avec des sympathisant·es de Plein Jour.

Pour respecter l’intimité de chacun·e nous avons modifié les noms et le cadre où les faits relatés ont eu lieu. Chaque récit ne rend pas moins compte d’un évènement vécu.

Voici trois exemples choisis parmi tout ce que nous nous sommes raconté :

Récit de Manu

A l’âge de 28 ans, avec ma compagne, nous avons commencé à discuter d’avoir ensemble un enfant. J’avais envie, mais en même temps je n’étais pas sûr de moi. Et les mois passaient… Pour en avoir le cœur net, j’ai finalement décidé d’aller randonner trois jours seul en montagne, avec cette question dans mon baluchon. Allais-je devenir père ?

Je me souviens qu’au deuxième jour, mes doutes sont devenus plus clairs. Devenir père, ça voulait dire m’ancrer quelque part, me lancer avec une femme, dédier un temps conséquent, sur des années, à la rencontre d’un petit, puis d’un ado… Je ne voulais pas faire les choses à moitié. Ca voulait donc dire, logiquement : tirer un trait sur d’autres opportunités. Et c’est là que se nouaient mes réticences. J’étais encore dans le paradigme de mes 20 ans, où toutes les vies étaient possibles, où je pourrais être, qui sait, garde-forestier, instituteur, zadiste nomade, ou même émigrer au Québec, peut-être en Argentine ? Quelque chose en moi aurait voulu laisser tous les possibles ouverts. Donc ne m’engager fermement dans à peu près rien.

Pendant que je tournais autour de ces dilemmes, le sentier m’emmenait de plus en plus haut. Au bout d’un moment je suis arrivé dans une prairie inondée par le soleil de septembre. Le panorama était grandiose. La forêt s’étendait à perte de vue, les montagnes ondulaient à l’horizon dans une douceur infinie. Un silence quasi total me laissait presque tremblant. J’avais l’impression d’être devant une vision millénaire, la nature était absolument immense, sublime, et moi je n’étais qu’une poussière. Et c’était très bien comme ça.

Une émotion extraordinaire est montée en moi. C’est comme si j’avais fait la paix avec l’idée que ma vie était courte, limitée. Je ne pourrais pas tout faire, tout vivre. Mon chemin serait un chemin très particulier, une manière – la plus artistique possible – de jouer avec un certain contexte, avec certains hasards, avec certains choix existentiels. Pendant ce temps, d’autres êtres humains exploreraient d’autres chemins sûrement fabuleux, sûrement enviables. Mais pourquoi les envier, et pourquoi accumuler toutes les expériences du monde dans une seule vie ? Je serai seul à composer mon chemin, ils seront seuls à composer le leur. La plus belle manière de profiter de cette richesse de possibles, c’est tout simplement d’être connectés les uns aux autres, de se raconter, de se transmettre le fruit de nos savoir-faire et de nos découvertes uniques.

Plus tard, je me suis aperçu qu’à cette occasion j’avais profondément compris la force de la coopération sociale, faite des liens entre une multiplicité de chemins singuliers. C’était devenu limpide jusque dans mes tripes.

C’est génial de pouvoir vous raconter cet événement. Je me rends compte que ça me brasse encore aujourd’hui. Peut-être que je devrais le raconter plus souvent, pour me rappeler quels sont les points cardinaux de ma vie !

Récit de Victor

Un jour j’ai fait un rêve.

Je rencontrais un petit garçon, cinq ans peut-être, qui avait l’air triste, triste, triste. Il me regardait droit dans les yeux.

Il a fini par me dire : « laisse-moi être ! ».

Envahi de frissons de la tête aux pieds, j’ai compris que cet enfant, c’était moi. Et qu’il me disait que, même quand j’étais petit, je ne m’étais jamais autorisé à être simplement tel que j’étais : un enfant.

Je me suis réveillé en larmes.

Puis les jours ont passé, et j’ai oublié ce rêve.

Quelques mois plus tard le souvenir de cet enfant m’est revenu brusquement. J’étais seul, et je réfléchissais, tourmenté, à une dispute violente que je venais de vivre. Pourquoi étais-je à ce point ravagé par les exigences de l’autre à mon égard ? « Laisse-moi être ! »

C’est alors que j’ai vraiment réalisé l’importance de ce message. C’était presque une question de vie ou de mort.

Je me suis rappelé combien, petit, j’avais toujours cherché à être meilleur que ce que j’étais, pour devenir comme il faut, pour correspondre à ce qu’attendaient de moi mon père, ou mes profs, ou ma grand-mère, etc. Il fallait toujours « être un grand garçon », c’est-à-dire plus grand que mon âge. Stop ! Laissez-moi être un enfant, avec son lot de naïveté, d’ignorance, de petites bêtises, et aussi ses fous rires, et aussi sa toute simple capacité à danser.

J’ai encore pleuré. J’ai pris cet enfant dans mes bras. Je lui ai dit que je regrettais d’avoir cru à ces âneries d’adultes. Je lui ai dit que je serais son allié désormais, même avec trente ans de retard. Je lui ai dit qu’il n’y avait plus besoin de chercher éperdument quelqu’un d’autre qui m’autorise à juste être : l’autorisation, elle viendrait de moi. Enfin.

Dans les jours qui ont suivi, je pleurais de joie à chaque fois que je repensais à celui que j’ai nommé « l’Enfant-Soleil ». Je ne me suis jamais senti aussi léger. Partout où j’allais, je me sentais libre d’être qui j’étais, fier de toutes mes imperfections. Cette réconciliation intérieure était cent fois plus forte, mille fois plus forte que n’importe quel compliment qu’on pourrait me faire.

Depuis ce jour, j’ai compris qu’il n’y a qu’une seule manière de grandir et d’aider à grandir, dans tout domaine, à tout âge, qu’il s’agisse de soi ou des autres. C’est d’aimer totalement la personne telle qu’elle est aujourd’hui. C’est-à-dire, telle qu’elle est avant d’éventuellement grandir. Ca a changé mon rapport avec moi-même d’abord, mais aussi avec tous les autres êtres humains, que j’ai commencé à regarder avec plus de tendresse.

Parfois il est nécessaire de nous secouer. Parce qu’il y a danger, parce qu’on ne sait pas comment faire autrement, et qu’il faut réagir vite. On met des limites. Secouer les gens, ça les canalise, c’est efficace en surface, provisoirement – ça peut être un objectif important. Simplement, je ne pense pas que les êtres humains apprennent comme ça. C’est dans l’amour que l’apprentissage peut couler de source.

Je n’ai pas encore fini de découvrir tous les méandres de ces 3 simples mots, « laisse-moi être ». Même deux ans plus tard, quand je reconvoque cette vision par toutes sortes de rituels délicieux, je découvre encore de nouveaux enseignements. Mais l’amour qu’elle a libéré est déjà un acquis extraordinaire. Je me sens plus solide dans mes convictions, plus généreux. Et plus heureux.

Récit de Paul

Je vais vous raconter un tournant dans ma vie qui m’étonne encore moi-même, mais qui est maintenant au centre de mon existence. J’étais marié depuis longtemps, mais ça faisait pas mal de temps que j’allais voir Jézabel régulièrement vers minuit ou deux heures du matin. Pour faire l’amour avec elle. Je finissais même par me demander si je l’aimais, ou si je la désirais seulement.

Une nuit il y a eu un tournant. Je me suis rendu compte d’un fait qui change tout, jamais je n’y avais pensé auparavant : le désir est fluctuant, derrière le désir il y a quelque chose de plus grand. L’Amour ! Au moment où je prononce ce mot je n’échappe pas à un petit frisson : ne suis-je pas en train de tomber dans un idéalisme un peu facile ? Mais non. J’ai compris – pour toujours, j’ose l’affirmer ! – que l’Amour avec un grand A est un fait, inscrit au cœur de ma vie. C’est comme ça.

Je suis obligé de l’avouer.

Erich Fromm (L’Art d’Aimer) m’a bien aidé. Pour lui l’amour n’est pas un sentiment. De plus, il ne dépend ni de la libido, ni des qualités de l’autre : c’est un acte, une décision intérieure. Un décret, si vous voulez. Totalement valide, solide, aussi fou que ça puisse paraître.

Parce qu’il est fondé sur une vision du sens dans ma vie de ma relation avec Jézabel.

Sur une intuition de ce qu’elle est pour moi. Là je peux l’aimer pour elle-même, inconditionnellement, seulement parce que c’est elle ! C’est fou, mais c’est vrai !

Vous aurez peut-être de la peine à me croire, mais j’ai découvert la possibilité de cet acte « poétique » : un acte intérieur qui fait vivre une réalité. Je comprends que cela peut vous sembler difficile à prendre au sérieux.

J’ai « vu ». J’ai vu que c’était exactement ça que je vivais déjà avec elle : je l’aimais déjà pour elle-même. Seulement je ne m’en étais pas rendu compte. Tout ça s’est passé à un autre niveau que celui de la psychologie et de ses doutes. Au-delà des blessures, au-delà des avantages ou des inconvénients qui viennent de ma vie avec elle, ça n’a rien à voir.

J’ai changé. Pas seulement envers elle. (J’ai divorcé, et nous sommes sortis de la clandestinité). Mais surtout : cet évènement m’a drôlement secoué. Il m’a mis sur un nouveau chemin. J’ai changé ma façon de vivre.

Depuis ce moment je prends au sérieux mes intuitions profondes. J’ai appris à avoir confiance en elles, c’est-à-dire en moi-même. J’ai compris que seule cette confiance peut fonder mon engagement radical dans ce que je fais, et dans toute ma vie. J’ai aussi compris – j’ai finalement reconnu – que c’est l’amour qui est le véritable moteur de mes engagements dans la société.

Ça existe, l’inspiration ! C’est l’apparition d’une vision intérieure qui est au-dessus de ma capacité de douter. Cette nouvelle façon de me voir moi-même, c’est même elle qui m’inspire mes meilleurs doutes. Et un esprit critique bien plus pointu que celui reposant seulement sur des raisonnements.

Agir ainsi, en osant me laisser inspirer par l’amour, c’est tout autre chose que d’agir par le désir de faire « de mon mieux. »

Vers l’atelier 2

La reconstruction de la confiance en nous, envers la coopération sociale, envers la vie. C’est un point de départ nécessaire, mais cela ne suffit pas.

Nous limiter à ce travail serait nous enfermer dans la boîte étroite du « développement personnel ». Comment, à partir de la restauration de la confiance, imaginer les stratégies qui nous permettront de la développer concrètement ?

En (re)construisant par notre pratique nos relations sociales les plus terre-à-terre ?

Et même en transformant la société entière ? C’est le but de l’Atelier 2.

Pour les lecteurs et lectrices intéressé·es nous tenons à votre disposition une fiche (4-5 pages) qui explicite plus en profondeur comment l’enracinement dans les valeurs imaginaires est le moteur de nos engagements.

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Edito – Journal 2 https://pleinjour.poivron.org/2017/04/20/edito-journal-2/ Thu, 20 Apr 2017 13:41:03 +0000 https://pleinjour.poivron.org/?p=89 Plein Jour poursuit sa route.

Dans le No1 du journal, paru l’été dernier, nous avons planté les grands axes de notre travail.

Les discussions que nous avions entre nous se sont alors élargies à vous toutes et tous, nos lecteurs et lectrices. Ça devient palpitant ! C’est justement le but du journal.

Les très nombreux retours que nous avons reçus nous ont beaucoup aidé·es à voir le travail qui est devant nous. Merci !

Dans le No1 nous avons tenté de mettre en lumière ceci : quoi que nous fassions nous sommes toujours Acteurs et Actrices de notre société.

Et aussi : les rapports dans lesquels nous agissons et travaillons les un·es pour les autres sont foncièrement notre affaire, même s’ils sont instrumentalisés pour réaliser des profits privés, des profits asociaux.

A nous de forger consciemment nos rapports sociaux !

C’est la seule manière de faire reculer leur instrumentalisation.

C’est dans cet éclairage que nous avons tourné le regard sur nous-mêmes :

Qui suis-je profondément ?

Suis-je heureux·se dans ma propre vie ?

Quel est le sens de mes actions et activités quotidiennes ?

Que m’apportent-elles ? Qu’apportent-elles à l’ensemble des êtres vivants ?

Nous avons osé nous dire que nous ne sommes pas qu’un numéro dans la masse, ivre d’impuissance.

Nous avons reconnu et valorisé le pouvoir de NOS imaginations : imaginer le sens de nos actes et de notre vie, c’est le premier acte où s’enracine notre façon personnelle, unique, de nous engager dans la société.

Nous sommes fier·es de nous être mis·es ainsi nous-mêmes au début de toute réflexion sur nos vies sociales. Nous nous sommes placé·es personnellement au cœur de ce qui se passe dans la société.

Nous avons mis le ballon devant nos pieds.

C’était juste, mais ce n’est que le début du chemin.

Comment ce beau projet peut-il RÉUSSIR, ABOUTIR à une réelle transformation sociale ? Nous ne le savons pas très bien encore.

C’est un aveu. Cet aveu nous a mis sur le chemin d’un apprentissage PRATIQUE : nous avons à acquérir un savoir-faire. Tout comme une personne qui ne sait pas monter sur un cheval.

Nous voulons apprendre à transformer concrètement nos propres vies, tout en visant la transformation de la société entière. Et nous vous invitons à venir apprendre avec nous.

Nous avons déjà ouvert trois chantiers essentiels où nous travaillons des enjeux que vous nous avez aidé·es à repérer :

Atelier 1

Nous réparons la confiance trop abîmée que nous avons en nous-mêmes et dans la société humaine,

Atelier 2

Nous construisons des stratégies praticables, gagnantes, crédibles,

Atelier 3

Nous apprenons à partager avec les personnes qui n’ont pas la même vision de la société.

Dans ce journal nous vous racontons quelques-unes de nos expériences dans ces ateliers.

Deux fils conducteurs relient ces chantiers entre eux :

1. «Transformer la société » et reconstruire nos relations sociales, c’est le même mouvement.

Le soin aux relations est le critère décisif de toutes nos initiatives

2. Reconstruire nos imaginations est le premier pas vers la victoire.

Toutes nos initiatives, toutes les transformations de nos relations sociales, commencent dans notre capacité à les imaginer nous-mêmes.

Et du coup à nous libérer des imaginations qui nous nient comme Actrices et Acteurs.

Nous ajoutons à ces trois ateliers deux petites histoires vécues, racontées par deux d’entre nous au coin du feu, dans un monde où les feux se raréfient. Si ces récits vous paraissent anodins, relisez-les. Les anecdotes qui parsèment nos quotidiens les plus ordinaires savent souvent dire, autrement que les traités, ce qui vit au plus profond de l’aventure humaine.

Bonne lecture !

Sommaire

Atelier 1 : Nous construisons la confiance

Nous partageons les fondements de nos façons personnelles

de nous positionner dans la société et dans la vie.

Les Cartons, une histoire vécue.

Atelier 2 : Nous imaginons des stratégies concrètes

Nous visualisons ensemble les processus concrets, vivants, qui pourraient

transformer réellement la société à partir des initiatives que nous prenons déjà partout.

Petite histoire vécue d’une grève qui a failli tout gagner…

Vouloir sortir d’une situation inacceptable, ça ne suffit pas.

Atelier 3 : Théâtre-enquête

Nous apprenons à soigner nos rencontres avec les personnes

qui n’ont pas suivi le même chemin que nous.

Attention, dans ce journal le masculin ne prime pas sur le féminin

« En tant que femmes, nous avons été entraînées à nous reconnaître dans des termes masculins, en les « traduisant » pour nous les approprier… Pour moi, rajouter le terme féminin c’est non seulement remettre officiellement les femmes sur le devant de la scène, mais également appuyer le fait qu’elles peuvent le faire à leur sauce, sans obligation de coller au modèle masculin. »

« Quand tu dis que féminiser les textes, tu trouves ça difficilement supportable, je te dirais que nous, les femmes, on a supporté que tout soit masculinisé, alors tu devrais y arriver aussi mon gars. »

Dans notre journal, nous avons choisi de pratiquer une écriture qui rende visible le féminin autant que le masculin.

Les mots ont un pouvoir que nous ne sous-estimons pas. Les paroles qui évoquent l’absence ou la présence de certains êtres sont tout sauf anodines. Pour nous, ciseler la qualité de nos relations sociales, cela se passe dans tous nos actes : aussi dans nos paroles.

La règle de grammaire selon laquelle « le masculin l’emporte sur le féminin » a été imposée par certains notables de l’Académie française, au XVIIème siècle (voir l’article de Wikipedia, « féminisation en français »).

Nous ne voulons pas respecter cette règle. Tous nos articles défendent l’idée que chacun·e doit prendre toute sa place dans la coopération sociale : comment pourrions-nous les écrire avec un code qui sous-entend le contraire ?

Nous oserons donc jouer avec les mots. Sans que cela implique pour nous le moindre dénigrement envers celles et ceux qui ne font pas comme nous.

Quand nous retranscrirons des discussions, nous resterons volontairement au plus près des tournures qui prédominent encore à l’oral, même parmi nous, et donc nous ne féminiserons pas systématiquement les textes. Mais dans le reste du journal, nous ferons une rupture franche : nous n’hésiterons pas à écrire par exemple « iels » pour « ils et elles ». Nous savons que ce faisant nous brusquons nos habitudes, et que celles-ci ont besoin de temps pour évoluer.

Mais la langue est en constante évolution, que nous le voulions ou non. Ces néologismes circulent déjà dans toute la francophonie, surtout hors de France, jusque dans des recommandations institutionnelles. C’est pour nous un honneur de participer à cette Histoire.

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