Journal 1 – Plein Jour https://pleinjour.poivron.org Un site en construction Thu, 20 Apr 2017 22:28:48 +0000 fr-FR hourly 1 Une pétition contre les devoirs https://pleinjour.poivron.org/2017/04/20/une-petition-contre-les-devoirs/ Thu, 20 Apr 2017 13:22:00 +0000 https://pleinjour.poivron.org/?p=82 Ou comment aller jusqu’à la victoire malgré les échecs ?

A quinze ans, révolté par la quantité de devoirs que nous donnaient nos profs, j’ai lancé une pétition dans ma classe. Elle n’a été qu’une demi-défaite. Pourtant je me suis laissé profondément décourager par cet échec…

Et si c’était à refaire ? Quelle serait ma stratégie ?

A Houda

Je me souviens qu’à quinze ans, à l’école, j’étais révolté contre l’avalanche de devoirs que nos profs nous donnaient après nos journées de sept heures. Beaucoup d’élèves s’arrangeaient pour y échapper par toutes sortes de magouilles. Par exemple en implorant des camarades plus consciencieux de les laisser pomper leurs résultats.

Mais moi je rêvais qu’on se rebelle ensemble, ouvertement. Alors, sur un coup de tête, j’ai lancé une pétition dans ma classe pour une diminution des devoirs à la maison. Les deux tiers des élèves de ma classe l’ont signée. Elle a été présentée en conseil de classe par nos délégué·e·s : il paraît que, pour toute réponse, les profs se sont contenté·e·s de rire.

Plus personne ne m’a parlé de cette pétition, et j’en ai conclu qu’il ne servait à rien d’essayer d’en parler à quiconque. Le sujet était clos.

Et si, fort d’une conscience d’Acteur Social, j’avais aujourd’hui quinze ans ? Comment agirais-je dans la même situation ?

1) Je réfléchirais d’abord, seul devant moi-même, pour bien préparer mon coup. Il faut dire qu’à l’époque j’étais intimidé par le fait que personne, autour de moi, ne me valorisait dans mes aspirations subversives… Il était donc crucial de prendre du temps pour travailler mes arguments, pour devenir plus fort, plus clair.

2) Je chercherais mes meilleurs allié·e·s. Je dirais à quelques ami·e·s : « j’en ai marre de tous ces devoirs, je veux agir. Qu’est-ce que vous en pensez ? Vous avez des conseils ? Vous serez de mon côté ? »

Imaginons qu’un camarade me demande les solutions que j’ai trouvées à un devoir à la maison : ce serait une bonne occasion d’élargir la discussion, avec plaisir et sans volontarisme. Histoire de sortir un peu de nos petits business habituels.

Je pourrais même lui proposer de réfléchir ensemble à un système d’entraide : ce week-end tu fais les devoirs de maths, moi je fais les devoirs d’anglais, et on partage nos copies. Si ça marche, nous pourrions rallier d’autres camarades dans cette sorte de mutuelle. Les solidarités concrètes représentent déjà une victoire en soi. Elles installent une autre ambiance à l’école, plus complice, plus inspirée.

Mieux vaut des liens forts et des actions discrètes que des actions brillantes lancées par un ou deux chevaliers blancs. Voyez ce qui s’est passé avec notre pétition : la solidarité entre élèves n’y existait que par des traits de plume, et non dans l’épaisseur de discussions et de pratiques quotidiennes. Dans ces conditions, nous étions encore fragiles ! Ce n’était pas l’heure d’abattre nos cartes en conseil de classe, face à nos profs au grand complet.

3) Je mènerais ma petite enquête. D’où vient cette passion de notre système scolaire pour le bourrage de crâne ? Comment les profs nous voient ? Comment ils conçoivent leur mission ? Quelles sont leurs excuses, leurs fiertés, leurs contradictions dans cette affaire ? Tout cela est humain, donc ne m’est pas étranger ! Considérer les profs comme des méchants, c’est bête et inutile. Les considérer comme une classe dominante ? Ce serait plus juste, mais ce serait encore leur donner presque trop d’importance.

En fait je voudrais les aborder avec une vraie curiosité pour leurs motifs. Bien sûr, ils risquent de m’envoyer balader, ou de m’embobiner avec leurs paroles savantes, mais si je suis clair avec mes besoins et mes objectifs, je ne me laisserais pas impressionner. De toute façon, mon but ne serait pas d’obtenir leur clémence. Je chercherais d’abord à comprendre jusqu’au bout les logiques qui sont en jeu dans ce conflit, et qui se cristallisent dans l’action des uns et des autres.

L’empathie permet de mieux voir la situation. La colère c’est bien, mais ça ne suffit pas.

4) J’insérerais mon initiative dans une stratégie plus large. Si nous analysons que le moment est venu de tenter une pétition, pourquoi pas. Et si c’est un échec ? Alors nous étudierons ce qui s’est passé, ce que l’action a révélé sur les règles formelles et informelles du bahut, ce que nous avons surestimé, ce que nous avons sous-estimé…

Par exemple : est-ce que des profs en conseil de classe, pris au dépourvu par une pétition comme la nôtre, aux relents « anti-scolaires », oseraient se positionner ouvertement en faveur des élèves ? Alors qu’illes ne savent même pas comment vont réagir leurs collègues ? Et que le proviseur assiste à la réunion ? Pour eux, dans l’immédiat, c’est probablement plus prudent de rire avec les loups. L’objectif d’obtenir un aval en conseil de classe était donc prématuré.

Malgré tout, cette pétition a permis des victoires intermédiaires : elle a signalé aux profs que leurs actes irresponsables ne passaient pas toujours comme une lettre à la poste, et surtout elle nous a permis de nous apercevoir que nous étions une majorité dans la classe à oser dénoncer ouvertement tous ces devoirs. C’était un pas en avant indéniable. Il pouvait nous encourager à penser à d’autres types d’actions collectives.

Ainsi « penser stratégie » est loin d’être un jeu de l’esprit : c’est un réel antidote au découragement.

A l’époque je n’avais pratiquement aucune stratégie, et c’est pour ça que le premier obstacle a suffi à me démoraliser. Je comprends maintenant que j’ai moi-même laissé ce revers devenir une déroute. Car sur cette question des devoirs, j’ai renoncé à toute action dans l’école, qui soit efficace, c’est-à-dire collective : je me suis contenté d’attendre de sortir enfin du système scolaire. Je me suis laissé neutraliser !

4) J’oserais viser plus loin que la réduction des devoirs. Mon but n’était pas tant, ou pas seulement, d’avoir plus de temps libre chez moi le soir ! Je le savais bien à l’époque : ce que je voulais, c’est changer l’école. Changer concrètement ma vie à l’école et nos relations avec les profs. Voire changer le monde ! Ca paraît astronomique, mais ça ne l’est pas plus qu’une étoile polaire qui guide ma route. C’est une visée qui m’aide à me tenir sur mes pieds, à choisir parmi telle ou telle position dans les actions futures.

Par exemple : imaginons un mouvement de grève lancé par des syndicats d’enseignants. Nous irions soutenir nos profs en lutte, parce que nous chercherions à voir ce qui nous concerne tous et toutes dans leur bataille. Mais nous irions aussi les voir en brandissant nos propres motifs. Profitant même de ce contexte agité, où souvent les rôles se bousculent et les langues se délient, pour remettre ouvertement sur la table ce qui nous tient à coeur : l’ennui insupportable pendant les cours, aggravé par les devoirs à la maison. Ce serait l’occasion d’inventer et de négocier avec eux des avancées concrètes à appliquer dès maintenant dans nos classes. Un objectif plus proche, et à la fois plus ambitieux, que n’importe quelle réforme de l’Education Nationale !

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Le Travail du Bercement https://pleinjour.poivron.org/2017/04/20/le-travail-du-bercement/ Thu, 20 Apr 2017 13:21:29 +0000 https://pleinjour.poivron.org/?p=80 Une danse à travers la nuit avec un bébé pour cavalier. Dialogue avec tout le soin que je voudrais donner à un autre être, avec tout le coeur que j’y mets, et qui parfois me manque. Suis-je déjà Acteur social, dans ces gestes confidentiels, dans le silence de cet appartement ?

A Nana, à Brunngohn

Mon fils a un an et il est malade. Presque 40° de fièvre, un virus rapide, pas bien grave, mais intense. Pendant deux nuits de suite, malgré le paracétamol, son sommeil est très agité, et il s’apaise uniquement contre moi. Je le balance doucement en lui chantant des berceuses. Une demi-heure… Une heure… Il semble enfin tomber dans un sommeil solide, je le pose dans son lit, me recouche et m’assoupis. Mais je me réveille une heure plus tard avec un point de désespoir dans le ventre : il pleure à nouveau. Mes bercements dureront alors trois heures, sans interruption.

Mon univers est la nuit. Les volumes gris des meubles, le son d’une télévision à travers les cloisons, des talons sur le trottoir dehors, et les voix lointaines de la ville qui se reflètent dans les nuages.

Je berce mon fils, c’est-à-dire que je danse. Je danse, mes pieds fusent sur le plancher, j’entraîne mon bébé dans des grandes traversées et des fiers demi-tours. Mon tout petit cavalier me répond en lestant son poids ou avec de longs expirs. Sa tête est une boule chaude, fiévreuse, contre ma clavicule. Son corps est un doux kilogramme qui bruisse entre deux rêveries vaporeuses. J’écoute son âme, j’écoute comme il vit dans son sommeil, comme il palpite dans sa torpeur. Je suis subjugué. J’écoute sa main qui cherche son chemin, qui vient frotter son œil, parcourir ma poitrine, se tendre jusqu’à ma nuque et s’entortiller dans mes cheveux. Parfois j’approche mon nez du sien et j’écoute sa respiration. Je guette les reliefs de son sommeil : est-il assez profond ? Est-il prêt à être posé dans son lit ? Toujours pas : je reprends la marche.

Puis mon esprit part fouiller dans les souvenirs de ma journée. Je perds un peu le contact avec ce que je fais. Je laisse la nuit s’écouler, j’attends que le temps passe dans mes gestes.

Mais attendre est un piège.

Au bout d’un long moment, je vois que mon activité s’est asséchée. J’ai l’impression d’être à la chaîne. Je fais toujours la même route, aller, retour, aller, retour, quatre pas vers le mur droit, quatre pas vers le mur gauche… L’inspiration s’est effilochée : bercer devient une corvée.

J’essaye de poser mon fils ; il crie ; je le reprends, et la mécanique s’enclenche à nouveau.

Je bouge comme une horloge dans la nuit, rongé par la fatigue, mes pensées sont presque déjà des rêves et elles flottent, elles fuient. Je porte le sommeil de mon fils à la force de mes bras, et je sens petit-à-petit les menus défauts de ma posture. Mon poignet commence à piquer, ma nuque s’ankylose, les courbatures s’annoncent. Ma tête est un grand pneu endolori avec, au centre, les deux puits immenses que sont mes yeux. Je ne fais même plus attention à ce que je chante, je récite, je psalmodie.

Je finis par me dire que je suis en train de gâcher ma nuit. Et demain ? Ma journée sera gâchée aussi, à cause du manque de sommeil. Je pense à tout le travail que je devrais, que je voudrais faire : quand y arriverai-je ? Ca m’énerve.

Mais je comprends soudain que je suis déjà en train de travailler. Beaucoup. C’est un travail qui semble ingrat, parce qu’il n’y a personne pour le rétribuer, pour le voir, pour le remercier. Au bout de ma chaîne, rien de visible. Je travaille dans l’anonymat de la nuit, pour une personne qui demain ne me dira rien, qui vivra sa vie comme si de rien n’était. Travail entièrement gratuit. Travail de l’invisible : travail de la relation.

Je donne ma nuit pour un autre. J’espère qu’une génération câlinée dans ses fièvres sera une génération plus sereine. Je comprends autrement la condition des femmes, qui ont accompli ce travail depuis des siècles. Leur travail était censé être un satellite du « vrai travail » : cuisine, ménage, consolations. Travail de la re-production pendant que les hommes s’occupent de la production. Mais les économistes féministes remettent les pendules à l’heure : et si, au contraire, la production n’était que le satellite de la re-production ? Pourquoi produisons-nous, si ce n’est pour assurer la survie et le bien-être, non seulement des humains, mais de tout ce qui vit sur Terre ?

Voilà que mon bercement devient d’un coup central.

Revenu à cette conscience, je reprends mon souffle. L’inspiration se lève à nouveau. Je retrouve pourquoi j’aime mes berceuses, qui sont des folk songs et des chants révolutionnaires, je les murmure encore plus fort. Je me prends pour un crooner avec, pour tout public, une oreille assoupie. Mes gestes prennent du sens, du plaisir et de l’ampleur. Je suis une longue plante bercée par le vent, grisée par la respiration du monde. Je suis le ressac. Je relaye les gestes immémoriaux de celles et de ceux qui sont auprès des bébés, quand ils ont les moyens de les entendre. Je danse les danses du début d’une vie, de la rencontre avec la nuit. Cette longue marche dodelinante, chaleureuse et ténébreuse, c’est un art. C’est mon art.

Notre dignité de travailleurs domestiques, nous avons à la construire de zéro. Nous pourrions apprendre à en parler entre parents, comme on éclaire ensemble un savoir-faire. Pour nous sentir en bercements comme des grands explorateurs ; chacun·e sous son toit, mais relié·e·s par une recherche commune.

C’est aussi ça la coopération sociale.

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Les Trésors de la Seringue https://pleinjour.poivron.org/2017/04/20/les-tresors-de-la-seringue/ Thu, 20 Apr 2017 13:20:29 +0000 https://pleinjour.poivron.org/?p=78 Ou comment être Acteur dans un hôpital ?

J’ai 42 ans, j’ai un cancer et je suis en chimio-thérapie. Depuis le début du traitement, j’ai décidé de m’emparer de ma santé. M’emparer de ma santé, tandis que les toubibs s’occupent de la maladie, ça veut dire ceci : me documenter sur ma situation, recouper les informations, me regarder de l’intérieur pour voir là où ça fait mal, là où y’a un nœud, être plus attentif à ma respiration qui se coupe, qu’est-ce que j’ai mangé qui m’assoupit ou me dérègle à ce point les intestins… et à partir de là, développer les pratiques d’auto-soins : arrêter le tabac, la viande, les produits laitiers, faire des exercices respiratoires, de la relaxation, des prières, qui puissent accélérer ma guérison, et, au minimum, amoindrir l’inconfort du traitement. Je ne me cantonne pas dans le rôle de « patient victime », rôle censé aller de soi à l’hôpital… comme ailleurs ! Je me positionne au contraire comme acteur de premier plan, comme producteur de ma santé.

Dans ce parcours d’acteur, j’ai observé avec beaucoup d’attention comment travaillent les infirmières, elles qui sont en première ligne avec moi contre la maladie. Et notamment comment elles me font les piqûres. Le geste est simple, alors au bout d’un certain temps, je demande à me piquer moi-même. Pour éviter l’infantilisation d’avoir à « subir » un geste que je peux maîtriser, mais aussi pour alléger le travail des infirmières qui, je le vois, courent dans tous les sens tout au long de la journée ! Or pour l’infirmière qui est présente ce jour-là, ce geste que je vais réaliser ne va pas de soi.

Moi : « vous savez, je me suis piqué plusieurs fois chez moi, je préfère le faire moi-même. »

Elle hésite : « oui, mais en général, c’est nous qui faisons cela, car les patients ont peur de se faire mal ! »

Moi : « non non, ça va aller, merci. »

Je dirige mon aiguille à l’oblique de mon bide, car me piquer à la verticale, ça m’impressionne. J’enfonce le bout de mon aiguille dans le gras et…

Elle : « noooooooooon ! »

Je la regarde surpris et un peu effrayé mais l’aiguille de la seringue est déjà dans ma peau, je l’enfonce alors et j’appuie sur le piston.

Elle, en haussant la voix : « mais non, monsieur, c’est pas bon de piquer à l’oblique, vous devez piquer à la verticale comme ça. »

Et elle me montre comment faire, comme si elle lançait une fléchette dont mon bide serait la cible.

Moi : « ah non, je ne veux pas me piquer comme ça, ça me fait peur… et puis votre collègue, Mme X, m’a montré comment faire, elle m’a dit que je pouvais me piquer à l’oblique ! »

Alors elle se dirige vers le couloir en interpellant l’infirmière en chef :

Elle : « Dis, Mr F. a voulu se piquer lui-même mais il s’est mal piqué ! Comment doit-on se piquer au Neupogen, tu sais toi ? »

L’infirmière en chef : « ah mais ne te laisses pas faire hein ! Nous connaissons notre métier quand même ! »

Elle, à moi de nouveau : « je vais aller voir dans le mode d’emploi du Neupogen, je reviens. »

Un quart d’heure après, la voilà revenue, l’air déconfit.

Elle : « ah, Monsieur, je dois m’excuser d’avoir élevé la voix. J’ai regardé dans le mode d’emploi et il n’est pas précisé s’il faut piquer à l’oblique ou à la verticale, donc vous avez bien fait. Je m’excuse. »

Me piquer moi-même : avec ce geste, je transforme déjà ma condition sociale de patient. Cela implique que la guérison n’est plus le but exclusif de ma vie. Le but est aussi de m’affirmer au présent comme être vivant : je refuse les analgésiques ou les tranquillisants distribués à la pelle, je me cuisine mes petits plats plutôt que d’avaler du Sodexho, j’exige un lit proche de la fenêtre « parce qu’une semaine sans lumière directe je vais péter un plomb »… Je donne la priorité aux amis qui sont venus me voir, en descendant boire un coup au bistrot plutôt que d’attendre le moment où l’infirmière aura le temps de venir me faire tel ou tel soin… Dans tous ces choix, je tiens compte des conditions de travail difficiles des infirmières. J’en parle avec celles qui veulent bien m’entendre et j’explique que par là je contribue non seulement à préserver ma dignité, mais en plus, je soigne ma santé.

Au contraire, quand je suis passif face à la maladie, je suis tenu d’un côté par les douleurs de la chimio-thérapie, de l’autre par les protocoles hospitaliers à suivre ; j’ai alors perdu toute initiative, je suis livré aux désagréments de la maladie et au bon vouloir du personnel. Il ne me reste plus que la critique et la plainte, maigres satisfactions d’une place de spectateur : « les infirmières n’ont pas de cœur, elles sont garces ». Je ne cherche même plus à comprendre qu’elles sont mises grave sous pression. J’ai perdu le goût de la rencontre, j’ai perdu le goût de vivre… car je suis livré à l’attente. Je suis « victime ». Je ne suis plus qu’un champ de bataille, où le cancer et la médecine combattent… sans moi ! Dit en passant, il a été prouvé scientifiquement qu’être victime dans ce sens, en diminuant son estime de soi, pouvait réduire l’activité du système immunitaire.

En tant que victime, je suis seul : seul face à la maladie, seul face aux souffrances, seul face aux décisions des médecins, seul face au Pouvoir thérapeutique. En redevenant producteur de ma santé, au contraire, je me lie à d’autres. Dans mes discussions sur la maladie et les traitements, dans mes recherches et pratiques sur les auto-soins, je me suis à chaque fois ouvert à d’autres personnes peuplant l’hôpital : infirmières, stagiaires, médecins, psys, kinés, personnel d’entretien, autres patients, visiteurs. J’ai pu ainsi, à mon niveau, partager des infos, de l’écoute, de la bienveillance, de l’attention mutuelle, de l’amour. J’ai alors réalisé ceci : l’hôpital n’est pas cette entité kafkaïenne qu’on décrit parfois mais une institution publique vivante, vouée à me guérir, et peuplée d’Acteurs qui la font vivre, dont moi ! Toutes et tous avec leurs compétences et leurs maladresses.

Cette perspective a changé complètement mon rapport à l’institution : j’ai clairement vu là que j’avais ma place à prendre. J’ai pris goût à participer, de la façon la plus heureuse possible, à la coopération sociale qui vit dans cet hôpital.

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Les Jeux de l’Amour https://pleinjour.poivron.org/2017/04/20/les-jeux-de-lamour/ Thu, 20 Apr 2017 13:19:38 +0000 https://pleinjour.poivron.org/?p=76 Bien avant ce journal nous avons beaucoup partagé sur nos relations de couple. Ce n’est pas un hasard. Nos relations proches sont l’expérience cruciale où se joue notre confiance dans toutes nos relations. Y compris dans nos relations sociales.

Qu’est l’Amour pour nous, comme moteur de nos vies, comme moteur de la transformation sociale ? Malgré toutes les manipulations faites en son nom ? Malgré les faits sociaux qui semblent en faire un vain mot ?

Cet article n’a pas encore pu recevoir une adhésion pleine de nous tous, même si nous assumons ensemble de l’éditer en l’état. Il a relancé un grand débat entre nous quatre, hommes, qui est encore loin d’être mûr et qui demande à être enrichi, en particulier par des femmes.

Nous espérons vos contributions !

A Monique

A Cassandre

A Kochankitsa Droga

Confidence 1

Dire qu’il y a 14 ans que je suis devenu ton amoureux ! Et nous vivons toujours ensemble. Je t’ai aimée, je t’aime encore.

Mais voilà, comme beaucoup de couples, nous avons des frictions, toujours les mêmes ! Et je ne sais plus quoi faire. Je vais te dire ce qui est difficile pour moi : souvent tu me dévalorises, tu portes sur moi des jugements, tu me répètes toujours les mêmes choses « que je devrais faire », et « que je suis une fois de plus incapable de faire », etc.

Ca me blesse, bien sûr, chaque fois. En plus, tu sais très bien toucher les points où je ne m’aime pas, où j’ai de toute façon déjà la profonde habitude de me dévaloriser moi-même.

En racontant tout ça je ne cherche pas à esquiver tes reproches. Ils sont même souvent justifiés, je trouve. La difficulté à laquelle je me heurte, c’est que je me culpabilise déjà moi-même de mes « fautes ». Si la mise en accusation par moi-même suffisait pour me faire changer, j’aurais réglé le problème depuis longtemps ! Alors, quand toi, que j’aime, tu en rajoutes encore une couche, ça ne fait qu’empirer ma situation. Je me laisse acculer à « défendre mes bonnes intentions ». Un combat perdu d’avance. Au fond je t’en veux de me mettre à répétition sur le banc des accusés comme tu le fais.

Je joue au blessé, je t’en veux de ne pas accourir à mon secours pour me soigner ! Je finis ainsi par te mettre toi aussi sur le banc des accusés. Subrepticement une agressivité sournoise l’un contre l’autre assombrit nos deux cœurs.

Nous ne pouvons alors presque jamais examiner nos conflits calmement, avec humour, et même avec amour. Ca finit par faire des dégâts profonds dans notre relation. Avons-nous secrètement renoncé ? Sommes-nous en train de nous résigner à vivre un amour couci-couça ? Nous tombons dans une stagnation chronique qui finit même par ressembler aux relations bloquées que j’ai au boulot !

Confidence 2

Depuis peu de temps je vois que je change. Il y a eu pour moi un tournant décisif quand j’ai pigé ceci : l’amour commence par nous séparer. Ca a l’air fou de dire ça, contraire à l’amour. Eh bien non ! L’amour nous sépare d’abord, parce qu’il nous met devant l’Autre comme radicalement autre : jamais je ne pourrai te changer, faire en sorte que tu correspondes à ce que je voudrais que tu sois.

Respect. L’amour creuse entre nous un abîme.

C’est parce que l’amour veut se faire lui-même la seule solution possible entre nous deux.

Avant j’étais prisonnier de mes attentes, toujours bourré d’attentes « qu’enfin tu deviennes autrement, pour l’amour du ciel ! ». J’ai pratiqué ce jeu, répétitif, barbant, pendant des années. Maintenant je sens que la seule attitude pertinente, c’est de regarder à l’intérieur de moi : pour décider de nouveau si je t’aime, comme si je revenais à chaque fois devant toi à la case départ. Sans plus me laisser horripiler par tes comportements : j’apprends peu à peu que tout ça ne pèse pas un gramme devant notre amour.

Confidence 3

Mais de l’autre côté, toi ? Souvent je te vois agir envers moi avec le fantasme que moi je devrais changer. Tu me mets ainsi à rude épreuve. Ai-je vraiment laissé tomber mes attentes que tu changes ? Ne plus exiger de toi que tu arrêtes d’exiger de moi que je sois autrement ?

Oh, le dur apprentissage, où c’est en plus toi qui es mon professeur ! J’ai vraiment choisi la femme qu’il me faut ! Car tu m’obliges à aller jusqu’au bout : est-ce que je t’aime, toi-même, juste comme tu es, inconditionnellement ? Sans plus désirer que tu sois autrement ?

Je commence alors – timidement ! – à voir que si tu me juges comme tu le fais, en trouvant mes comportements inacceptables, c’est pour des raisons importantes pour toi.

Et voilà, j’ai commencé à lâcher mon habitude de toujours souffrir de tes remarques, de m’énerver, de me mettre en colère. Après tout (avant tout !), je peux t’aimer, toi, toute entière, en cessant de mesurer ce que tu me dis à comment, selon moi, tu devrais être si tu m’aimes. Je peux maintenant respecter ton besoin, il est vraiment impérieux : tu ne supportes pas que par mon comportement envers toi je réveille tes blessures, qui sont de vraies blessures. Tu en souffres vraiment.

Je te fais maintenant plus confiance. Du coup, surprise, je me fais plus confiance à moi aussi. Maintenant que je t’aime quand même, je respire. Et puisque je t’aime quand même, je découvre que moi aussi je peux m’aimer quand même ! Justement dans ce qui se passe avec toi j’apprends à m’aimer, je n’aurais jamais cru ! Je ne savais même pas à quel point je ne m’aimais pas, ou seulement au compte-gouttes.

Avant j’avais peur, je me sentais tout de suite menacé par tes remarques. Comme elles étaient désagréables, je les rejetais, et toi avec. Ou pire, j’essayais de t’obéir, de faire comme tu veux, mais sans cœur. Ca ne marchait bien sûr jamais, heureusement.

Maintenant que je nous fais plus confiance, je me sens plus libre de chercher à te comprendre.

Pourquoi tu agis ainsi ? Pourquoi je n’arrive pas à saisir et aimer tout de suite ce que tu tentes de me dire par tes récriminations ? Pourquoi ma première réaction est de te détester, toi que j’aime ?

Au lieu d’attendre que tu changes, je change moi-même. Au lieu de toujours seulement réagir, riposter, je peux me créer moi-même, improviser, inventer à mesure mes réponses, en te prenant, toi, ma bien-aimée, au sérieux bien plus qu’avant.

Ouf, enfin ! Je ne me reconnais plus. Comme au début de notre amour, je me redécouvre de la sensibilité, de la fantaisie ! Et je redécouvre – parfois – que tu aimes me voir comme ça, le ciel s’éclaire – encore fugitivement. Je te revois même sourire

Je t’aime « quand même » ! Et j’ose m’accrocher au fait que toi aussi tu m’aimes « quand même. »

C’est exactement ça que je suis en train de vivre : aimer, c’est aimer quand même.

Confidence 4

Ca fait du bien de parler ouvertement de toutes ces simagrées de l’amour. Devenir Acteur, reprendre l’initiative, ça commence par cesser de mettre un voile pudique sur ce qui secrètement taraude le plus nos cœurs. Il y a sur les relations amoureuses un tabou absurde. Chacun reste seul à ruminer ses difficultés, qui sont pourtant tellement les mêmes pour toutes et tous ! Ca me fait drôlement penser à mes relations de travail : même tendance à rester secrets, au lieu de construire des liens dignes d’être vécus…

Avec toi nous voyons maintenant clairement que la relation de couple, intime, sexuelle, c’est comme un « atelier protégé » où nous apprenons à aimer. Aimer, c’est apprendre à aimer. Et j’en vois les effets : maintenant j’aime beaucoup plus mes proches, et aussi les gens. Je les aime plus « comme illes sont ». J’ai aussi laissé tomber les attentes que j’avais envers eux, trouvant toujours qu’illes devraient être autrement. Par exemple être au moins aussi révoltés que moi contre le capitalisme.

A mesure que je deviens plus Acteur dans ma relation avec toi, je deviens aussi plus Acteur dans mon engagement au sein de la coopération sociale. Au lieu de tout le temps réagir, rejeter, ou obéir sans cœur, je prends plus d’initiatives, je deviens plus créatif, aussi dans mes relations de travail.

Confidence 5

Même quand tu me fais des reproches, tu joues, ma bien-aimée ! Tu es – de nouveau – une Inconnue qui joue avec moi !

Je rêve ! Nous en arrivons même à nous amuser ensemble ! Le bonheur n’est pas loin !

Quand je suis avec toi, nous passons (souvent, pas toujours) notre temps à jouer, même (et surtout !) quand ça grince entre nous. Depuis deux-trois années, je suis beaucoup plus heureux avec toi.

Aïe ! Me suis-je envolé dans les broderies bisounours ? Après avoir évoqué ces délires heureux, si vrais, c’est le moment de remettre un bémol, de regarder bien en face le côté de l’amour qui reste pour moi un vrai drame.

L’amour, c’est encore et toujours un danger pour moi. Elle rôde tout près de l’amour, la peur. La peur que toi, ma conjointe, tu sois déstabilisée si j’ose être simplement moi-même. Comment puis-je avoir véritablement confiance que tu me fais véritablement confiance ? Et le secret des secrets : puis-je oser m’émerveiller d’être aimé par toi, comme toi seule sais le faire ? Je répète : Puis-je oser m’émerveiller d’être aimé par toi, comme toi seule sais le faire ? Puis-je oser m’émerveiller d’être aimé par toi, comme toi seule sais le faire ?

Quelque chose en moi crie : NON ! Surtout pas !! Jamais ! C’est impossible de m’aimer, juste moi, éperdument, inconditionnellement. Moi-même j’ai de la difficulté à m’aimer, j’ai toujours besoin de chercher des qualités qu’on peut raisonnablement aimer chez moi. Et toi, tu m’aimerais juste parce que je suis là, avec mon prénom, juste parce que je suis qui je suis ?

Ce qui se cache derrière cette question : et moi, puis-je être véritablement émerveillé par toi ?

Un amour sans limite ?

C’est ça qui est dangereux avec l’amour : si tu t’y engages, il n’y a pas de limite. Ca va faire éclater toutes mes limites l’une après l’autre, est-ce que je le veux vraiment ?

Confidence 6

Quels romans, quels suspenses, toujours ! Je comprends qu’on écrive des milliers de pages sur l’amour. Il y a le côté merveilleux, c’est sûr. Mais il y a aussi les problèmes de la vie, qui demandent que nous leur trouvions ensemble des issues pratiques. L’amour, ce n’est pas le coup de baguette magique, la solution-miracle. Au contraire. Nous voilà précipités sans cesse à nouveau dans des conflits pas possibles.

Souvent ces conflits nous rappellent que nous ne sommes ni l’un ni l’autre des acteur·e·s vierges. Nous nous démenons en mettant en jeu les puissants conditionnements que nous héritons de nos familles et de notre société.

Nos conditionnements psychologiques : nous portons chacun·e nos blessures d’enfants, nos fantasmes dont nous ne sommes même pas conscient·e·s, ou si peu.

Nos conditionnements sociaux : nos positions de classe, de genre, etc. Venant d’un statut de dominant·e·s, nos arrogances, notre manque d’écoute ! Venant de notre statut de dominé·e·s, nos colères rentrées, nos intériorisations de la soumission !

Nous sommes hanté·e·s par tous ces démons. Ils sont présents au quotidien, dans nos façons d’aborder – ou de refouler – nos conflits. Nous avons à soigneusement prendre conscience de leur action dans nos vies. Nous provenons d’histoires différentes !

L’amour est ainsi mis au défi. Il ne supporte ni la domination, ni la soumission.

Soit il se prouve lui-même parce qu’il réussit ce miracle, d’inspirer réellement nos pratiques les plus quotidiennes, malgré tout ce qui pèse sur nous. A nous de jouer ! Sinon il se dévoile comme n’étant qu’un vain mot pour dissimuler nos démissions.

Rien n’est gagné d’avance, ni perdu d’avance.

Avec toi, nous tentons maintenant chaque fois de faire de nos conflits, qui commencent par nous séparer, des occasions de nous rapprocher. Regardés sans amour, nos conflits sont des affrontements, les concessions faites ne sont que des cessez-le-feu qui ne durent pas.

Ce n’est que par amour que je puis accepter de tout mon cœur de me dépouiller d’un motif dont j’ai l’habitude de croire qu’il est important pour moi. De tout mon coeur !

Tu te souviens : ce soir où, comme souvent, j’étais déjà assis devant mon ordinateur alors que tu finissais toute seule de ranger la cuisine ? Tu es venue me dire combien tu te sentais rabaissée dans cette situation. Ce soir-là j’ai pu entendre jusqu’au bout ta protestation. Je me suis rendu compte que j’agissais comme mon père… pour lui il était dans l’ordre des choses que sa femme reste à la cuisine pendant qu’il regardait la télé.

Je t’ai alors remerciée de m’avoir fait comprendre que te laisser tomber ainsi ne me rendait pas vraiment heureux. Je t’ai avoué que mon cœur me le disait déjà tout bas, mais que je n’en avais pas tenu compte, ça me semblait tellement normal que tu sois responsable de la cuisine. Je me sentais déjà généreux de t’aider un peu ! Ton geste vers moi m’a ému, et je t’en ai remerciée. Tu te souviens de notre belle soirée après ? Depuis nous avons repensé ensemble comment nous voulions fignoler la fin du dîner. Maintenant c’est chaque fois un chouette moment, et à table nos enfants le sentent bien.

Et ton habitude de mettre toujours deux sachets de thé dans la théière ! Je t’ai dit que je n’aimais pas le thé comme ça. Je vois que maintenant tu ne mets plus qu’un sachet de thé, et chaque matin ça me touche que tu aies cédé, je vois que tu le fais gratuitement, pas pour m’obéir, mais juste parce que tu m’aimes.

Ca peut sembler facile à dire, mais je vois qu’oser prendre l’amour au sérieux, c’est l’audace la plus grande qui se puisse imaginer. Une audace qui serait aussi à sa place dans mes relations de travail, où nous nous laissons quotidiennement figer par la peur.

L’amour, c’est le seul motif qui puisse me mettre réellement en mouvement. Avec toi, ma toute belle, mais aussi dans ce que je fais dans la société. Je l’ai compris une fois pour toutes. Seul l’amour nous rend créatifs, nous pousse à inventer des solutions originales, que la seule raison n’aurait jamais pensé à aller chercher.

Je sais que c’est vrai. Même si je ne mets de loin pas toujours cette vérité en pratique.

le piquant de l’amour : c’est d’être difficile, risqué. Ca ne me toucherait pas autant si c’était facile ! Ca me donne du « grain à moudre » – et pour des années. C’est ça, devenir Acteur : soigner ensemble notre initiative, justement dans les difficultés.

Surtout les difficultés qui hantent toute la société. Celles qui viennent des rapports de classe, de genre : là, nous nous sentons tous les deux souvent dépassés en tant qu’individus. Même si cela ne peut partir que de nous personnellement, il y a des changements qui sont à conquérir dans la société.

Tu te souviens, quand nous avons compris que nous ne trouverions pas d’un jour à l‘autre des solutions satisfaisantes pour les deux ? Nous avons alors mis en place d’un commun accord un processus de transformation sur la durée, et le plus satisfaisant possible pour tous les deux. Un processus où nous apprenons par exemple à partager réellement les tâches domestiques de façon plus équitable, en faisant souvent un bilan clair des progrès accomplis ou non-accomplis.

Même dans les mini-évènements du quotidien nous avons souvent du bonheur à déconstruire avec soin nos attitudes de soumission ou de domination.

Parfois ça passe par des affrontements mémorables et glaçants, j’ai une fois jeté les assiettes contre le mur, tu te souviens ? Il y a eu des jours affreux… Mais au fond, je trouve beau d’avoir ainsi à apprendre ensemble, malgré les crève-cœur et les violences qui surgissent.

J’ai de la gratitude envers toi, parce que c’est fou ce que tu m’apprends à aimer et à être aimé.

Bonus : Confidence pratique

Voici une combine pratique que nous avons mise au point tous les deux. Lorsque nous constatons que nous avons mal joué, nous nous l’avouons – si nous sommes en forme ! Et nous convenons de rejouer la scène.  Par exemple si je t’ai mal accueillie à ton arrivée, tu remets ton manteau, tu sors, et tu reviens comme si rien ne s’était passé. Les sourires reviennent, et même souvent les rires !

Et souvent aussi nous soignons des détails. Avant nous les laissions trop passer inaperçus :

« Tu fais quoi, à monopoliser ainsi la salle de bains pendant des heures ! »

« J’en ai marre que tu ranges toujours mes souliers ailleurs que là où moi je les ai mis ! »

« – T’as entendu le ton rogue avec lequel tu m’as dit ça ? Pourrais-tu me redire ça avec plus de soin ? »

L’important ici n’est pas que le problème soit résolu. C’est déjà comment nous l’abordons.

L’autre jour tu m’as redit ton truc. Là tu as sorti ouvertement ta colère, que tu dissimulais avant dans ton reproche agacé. J’ai vu ta franchise, que j’estime beaucoup, et j’ai compris qu’il y avait là quelque chose que je devais prendre au sérieux. Ca a remis de la lumière entre nous deux.

Et moi, quand je t’ai redit ma remarque, je t’ai demandé gentiment d’accepter ma demande, et tu as été d’accord, ça m’a surpris. Quand nous sommes amoureux nous improvisons beaucoup plus. Et souvent la Fleur s’ouvre, de nouveau. C’est érotique et charmant ! L’amour met à nu.

Conclusion

Et au sein de la coopération sociale ? C’est au fond la même démarche qu’au sein du couple, même si ce n’est pas le lieu d’aller aussi profond dans l’intime. Car nous ne produisons pas que des choses ou des services : nous produisons nos relations sociales. Et c’est aussi l’amour qui est le moteur des transformations sociales que nous voulons impulser.

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En tram comme dans un vaisseau spatial https://pleinjour.poivron.org/2017/04/20/en-tram-comme-dans-un-vaisseau-spatial/ Thu, 20 Apr 2017 13:18:43 +0000 https://pleinjour.poivron.org/?p=74 Devenir Acteur c’est voir les autres comme co-Acteurs, et conquérir ainsi un regard plus heureux envers nos frères humains et sœurs humaines.

A Christian

Il y a quelques années, à chaque fois que je montais dans le tram, une image me sautait aux yeux. Souvent je ne m’en rendais même pas compte. C’était une image très triste, je me disais : « dans ce tram tout le monde est là, sans être là. Beaucoup, par exemple, ont les oreilles dans des écouteurs, ou les yeux rivés sur leur téléphone portable… Ils sont reliés à des gens, ou à des trucs à faire, qui en fait se trouvent ailleurs. Chacun vit sa vie dans son coin, et chacun s’en fout des autres, de ces autres qui sont pourtant là, juste à côté, en chair et en os. Ce tram n’est qu’un lieu d’attente et de passage, plein de fantômes. Au point d’en être lugubre. »

Puis, un jour, j’ai participé à un séminaire au sujet de la coopération sociale. Trois jours durant, j’ai tourné autour de cette idée selon laquelle nous produisons ensemble, plus ou moins consciemment, plus ou moins souverainement, la vie sociale comme elle est aujourd’hui. Quand je suis reparti du séminaire, j’avais le cerveau qui pétillait. Comme quand on a l’impression de découvrir des choses importantes, sans être encore sûr d’avoir vraiment bien compris.

Les jours suivants, je ne réfléchissais plus vraiment à la coopération sociale, mais je sentais que cette idée rôdait dans ma tête. Et un matin, paf ! La voilà qui s’incarne, sous mes yeux, sans crier gare, dans une image très vivante. J’étais entré dans le tram, et je regardais encore toutes ces personnes, chacune dans son monde. Mais au lieu de me laisser déprimer comme d’habitude par cette vision, je me suis mis à sourire.

« Quel cinéma !, je me suis dit. Toutes et tous, nous faisons semblant de vaquer à nos petites occupations. Mais en fait, que nous le voulions ou non, toutes nos activités perso sont reliées les unes aux autres. Ce monsieur qui va faire son shopping, il va acheter des produits qui ont été fabriqués par d’autres, et acheminés par d’autres, et mis en rayon par d’autres encore. Et la conductrice du tram, qui s’occupe de gagner son pain en faisant son boulot : en fait elle nous transporte pour que nous puissions mener à bien nos activités, qui seront utiles à leur tour à d’autres gens. Nous prétendons nous occuper chacun de nos affaires, mais en réalité nous sommes tous en train de nous rendre des services, de nous transmettre des choses… Nous coopérons à très grande échelle, nous faisons vivre une incroyable fourmilière. Nous pouvons en être fiers ! Nous avons chacun un intérêt vital à ce que cette coopération sociale soit en merveilleuse santé. »

Je souriais dans mon tram, parce qu’une comparaison cocasse me venait à l’esprit. Imaginons que nous soyons cent terrien·ne·s dans un vaisseau spatial, en route pour s’installer sur une nouvelle planète. Une histoire extraordinaire, une perspective à la fois passionnante et terrifiante ! A présent, imaginons que nous nous croisions dans les couloirs du vaisseau, et que nous fassions comme si de rien n’était. Comme si nous n’étions que les usager·e·s anonymes d’un tram. « Bah, moi je vais resserrer tel boulon, ah oui moi je vais vérifier que la trajectoire est bonne, bof. » Ce serait complètement surréaliste !

Que dire alors de ce que nous faisons, ici et maintenant, sur notre planète bleue ? Certes, nous ne sommes pas cent mais 7 milliards… Pourtant notre aventure commune n’est pas moins palpitante !

L’image que j’avais des passager·e·s du tram était maintenant différente. Bien sûr, je continuais à nous voir comme étant apparemment chacun·e dans notre coin. Mais à présent je voyais aussi que nous sommes en fait complètement engagé·e·s les un·e·s envers les autres. Les gens avaient beau regarder leurs pieds ou leurs écrans : je me sentais complice. Et je m’attendais presque à partager cette complicité avec tel autre passager, qui lui non plus ne serait pas dupe de ce jeu de rôles

Je ne minimise pas les virus qui encombrent encore notre société. Des systèmes de domination et d’exploitation dévoient notre activité, ils la gâchent, ils la bloquent, je ne le sais que trop. Ils ne peuvent être démantelés qu’en étant nombreux, coordonné·e·s et bien informé·e·s. Pourtant, à force de scruter ces dragons, j’ai senti que je me laissais pétrifier. En tournant mon regard vers la coopération sociale, et en la voyant partout à l’oeuvre malgré les attaques, je retrouvais justement de l’élan pour participer à l’épanouir et à la défendre.

Certain·e·s me trouveront peut-être optimiste. Les êtres humains sont-ils réellement des êtres de coopération ? Ou l’Homme est-il plutôt un loup pour l’Homme ? C’est un débat sans fin : chaque camp trouvera toujours ses preuves. Pour moi, la réponse à ce débat ne se mesure pas à des preuves objectives mais à la manière dont elle vit dans nos cœurs et dans nos actes. Même si je suis sans illusion sur la férocité dont les êtres humains sont capables, je sens que le ressort de l’amour et de la coopération est plus profond. Je sens que cette vision de l’humanité mérite ma confiance. Et je vois que mes initiatives ne sont pas les mêmes quand cette vision est vivante en moi. J’engage alors ma vie sur elle, je prends position : c’est ça que je veux vivre, et c’est ça que je veux contribuer à faire vivre dans la société.

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Qu’entendons-nous par Acteur social? https://pleinjour.poivron.org/2017/04/20/quentendons-nous-par-acteur-social/ Thu, 20 Apr 2017 13:17:57 +0000 https://pleinjour.poivron.org/?p=72 Quelle est notre place dans notre société ?

Sommes-nous des individus écrasés par « le système » ? Des êtres déterminés par leur classe sociale ? Des électrons libres, vivant leur petit bonheur dans une société malade ?

Quelle place voulons-nous prendre dans notre société ?

La meilleure place : celle d’actrices et d’acteurs.

Nos vies sont indissociables de la coopération sociale.

Tous et toutes, et dans toutes nos activités, nous sommes des producteurs sociaux.

– Sociaux en amont de tout ce que nous faisons : nous sommes nous-mêmes les produits d’une société qui nous donne corps, langage, outils, machines, références culturelles, imaginations, etc.

– Sociaux dans ce que nous faisons : que nous cultivions des fruits ou que nous les acheminions, que nous soyons guérisseurs ou en guérison, que nous peignions des toiles ou des bâtiments, que nous prenions soin de nos propres enfants ou de ceux des autres… Toutes nos activités ont un sens social qui dépasse nos préoccupations personnelles.

Ce qui fait de nous des êtres humains, c’est que nous produisons en société ce qui est absolument nécessaire à nos vies individuelles. Toutes et tous, nous vivons de ce que nous faisons les uns pour les autres.

Nous nommons coopération sociale cet immense processus dans lequel nous sommes de fait impliqué·e·s d’une façon ou d’une autre. C’est là que nous sommes sur nos pieds, Acteurs sociaux, Actrices sociales.

Quelle est notre tâche actuelle ?

Devenir consciemment les Acteurs sociaux que nous sommes déjà

Notre coopération sociale est actuellement organisée par-dessus nos têtes par les propriétaires des capitaux : ils n’investissent que pour rentabiliser leur capital. Ainsi, dans tous les domaines, nous nous soumettons à des intérêts privés. Nous sommes pris dans une machinerie dont la course folle mène à la destruction de la planète.

Habitué·e·s à être sans pouvoir sur le sens de ce que nous faisons dans la société, nous n’en parlons pas. Conséquence : nous n’avons même plus les mots pour en parler. Poussé·e·s ainsi à être absent·e·s de nos propres vies sociales, comme piloté·e·s de l’extérieur, nous tombons quasi sans défense dans l’illusion du chacun pour soi. C’est une vision complètement irréaliste, car nos vies seraient impossibles hors de notre coopération sociale.

Dans cette situation, notre tâche est de construire des relations sociales responsables, en décidant ensemble ce que nous voulons vivre comme société. Nous prenons notre place d’Acteurs dans le processus de production.

Prendre notre place d’Acteurs sociaux, c’est déjà renouveler notre vision du monde. C’est prendre conscience de la dimension sociale de nos vies. C’est nous découvrir ensemble orfèvres de notre propre société, immense. C’est oser exprimer un rêve pour elle. C’est penser et étudier quels sont les vents favorables à ce rêve, les points d’appui qui sont déjà là tout autour de nous.

Nous ne nous laissons plus impressionner. Ni par les exigences des actionnaires, ni par les normes et les lois, les statistiques, les résultats électoraux, tous ces faits sociaux qui semblent nous surplomber et nous canaliser. Tous ces vents contraires, nous les étudions en stratèges. Nous nous soumettons à nombre d’entre eux, mais ce n’est qu’une soumission apparente et provisoire. En sous-main, nous traquons les marges de manœuvre qui existent toujours, partout. Nous nous en saisissons tout de suite, et nous nous préoccupons de les étendre, patiemment, inexorablement.

Prendre notre place d’Acteurs sociaux, c’est forger une vision du monde tel que nous l’aimons. Cette vision, c’est notre boussole. Un horizon qui mérite que nous y engagions nos vies. Non pas un Devoir écrasant, face auquel nous sommes acculé·e·s à militer sans fin, ou à avouer notre incapacité. Non pas l’image d’un paradis, auquel le réel devrait correspondre, sous peine d’en devenir frustrant. Mais une visée qui nous inspire dans nos confrontations quotidiennes avec le réel, dans les discussions avec nos congénères. Et qui se précise à mesure que nous avançons. C’est ce que nous appelons le Projet Social.

Les Acteurs ont besoin d’un Projet Social

Que voulons-nous comme société ?

Quel Projet Social mérite notre confiance ?

Quel Projet Social est plus efficace que ce que nous impose le capitalisme ?

Notre Projet Social, c’est le fonctionnement concret d’une nouvelle société, une société que nous voyons déjà en germe « sous la croûte pourrie ». Notre Projet Social s’incarne déjà ici et maintenant, dans ce que nous faisons les uns pour les autres, comme travailleuses, parents, chômeurs, bénévoles, étudiantes. Car nous coopérons déjà – malgré la domination !

Il ne s’agit pas seulement d’éradiquer la misère, d’œuvrer pour la paix dans le monde, de sauver la culture ou d’enrayer le réchauffement climatique. Selon nous, l’enjeu crucial est de devenir ensemble capables de construire des relations sociales dignes d’être vécues. A petite échelle comme à grande échelle. Pour le moment, nos productions sont mises en relation les unes avec les autres par le rapport social capitaliste. Un rapport social opaque, oligarchique, lourd de gaspillages mortels, et qui nous nie comme Acteurs et Actrices.

Notre Projet Social, c’est la mise en place d’un nouveau rapport social, post-capitaliste. Une nouvelle manière de produire, et d’organiser la circulation de tout ce que nous produisons. Ce rapport social ne peut pas fonctionner s’il est pensé par une poignée de gens. Il doit être le fruit d’une discussion à laquelle participeront progressivement tous les producteurs et toutes les productrices de cette société.

Nous commençons maintenant. Nous partons de là où nous sommes, de notre activité quotidienne, celle que nous connaissons très concrètement. Nous imaginons comment notre propre production peut être organisée pour donner le meilleur d’elle-même. Nous agissons tout de suite, d’abord en petit, pour la renforcer dans cette direction. Et en même temps nous en parlons ouvertement, avec nos proches, avec nos collègues, avec les autres Acteurs sociaux de notre région. Nous partageons les paroles d’une pratique en marche, articulées à un rêve commun en constante élaboration. Des paroles qui débouchent sur des solidarités concrètes, sur des idées de coordination. Ainsi nous prenons progressivement le contrôle de notre production, puis de l’interconnexion entre notre production et celle des autres. C’est un mouvement conscient, déterminé, prêt à assumer des rapports de force.

C’est ainsi que nous soignons jour après jour les germes d’une nouvelle société.

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Une grève qui a changé ma vie https://pleinjour.poivron.org/2017/04/20/une-greve-qui-a-change-ma-vie/ Thu, 20 Apr 2017 13:16:45 +0000 https://pleinjour.poivron.org/?p=70 Dans n’importe quel engagement de lutte, il y a une grande idée derrière, osons la mettre en plein jour.

A Gérald

Voici comment je suis né à la vie politique. J’étais à l’université, j’avais 24 ans, je suivais les cours sans problème. Tout a basculé pour moi lorsqu’avec mes camarades nous avons décidé de faire une grève des cours. C’était en décembre 1967.

Nous avons découvert que nous avions passé des années à nous côtoyer, à boire des cafés en discutant de tout et de rien. Nous ne nous étions encore jamais vraiment parlé ! Et nous voilà à passer même des nuits entières à discuter de ce que nous voulions faire dans la vie, et du sens pour nous de nos études. Comment cette idée nous a-t-elle pris de sortir ainsi d’un jour à l’autre du chacun pour soi habituel ? Encore aujourd’hui je ne sais pas. C’est seulement plus tard, en 68, que nous nous sommes rendus compte qu’il y avait quelque chose dans « l’air du temps ». Des distances inconscientes entre les gens étaient mûres pour tomber un peu partout dans le monde.

La proposition de faire grève a surgi comme conséquence de nos intenses discussions. Nous nous sommes dit les uns aux autres : « Nous subissons de nombreux programmes de cours dont nous n’avons rien à cirer. Ils nous sont imposés sans que nous ayons été consultés ! Nous exigeons de participer à la conception de nos programmes ! Fini d’être des oies qu’on gave ! »

Le soir où nous avons pris cette décision, l’un de nous a proposé un tour de table pour répondre à la question : « Vous vous rendez compte de la portée personnelle et sociale de l’action que nous venons de décider ? ». C’était justement ce que nous avions à nous dire à ce moment-là.

Lorsque ça a été mon tour de prendre la parole, j’ai dit : « Je m’en rends parfaitement compte. »

Lors de cette décision collective je me suis engagé existentiellement. Cette grève n’était pour moi qu’une première, là où je me suis dépucelé politiquement. Je voyais déjà clairement que cette affirmation d’autonomie dans un petit coin de l’université incluait le projet global d’en finir avec les rapports de soumission dans la société entière. Nous sommes sortis de l’habitude d’être soumis sans penser. Prendre ainsi ensemble nos responsabilités, c’était pour moi un acte complètement neuf.

Jusqu’alors je savais bien que le capitalisme c’est la soumission aux intérêts privés d’une classe.

Mais, comme beaucoup de gens, je continuais à vivre comme si je ne le savais pas. Maintenant que nous avions décidé ensemble d’agir, ce savoir hors-sol est devenu d’un coup responsable. Je l’ai vu clairement et pour toujours : le rapport social capitaliste est foutu, et c’est nous qui allons construire une autre société.

C’est là que je suis né comme Acteur social.

Mon engagement aurait été beaucoup plus superficiel et passager si je m’étais contenté d’obtenir une victoire sur la revendication particulière de notre grève. C’est précisément grâce à cette visée globale que je me suis engagé avec force, et même pour toute ma vie.

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Echec d’une journée de discussion entre collègues https://pleinjour.poivron.org/2017/04/20/echec-dune-journee-de-discussion-entre-collegues/ Thu, 20 Apr 2017 13:14:12 +0000 https://pleinjour.poivron.org/?p=67 L’auteur a été capable de critiquer en spectateur l’absence de prise de parole. Mais incapable lui-même de prendre la parole. Tellement fréquent !

Je travaille dans une association dont la mission est d’héberger et d’accompagner les personnes sans-abri. Bientôt nous allons devoir fusionner avec une autre association qui s’occupe des sortants de prison. Dans ce contexte, le Conseil d’Administration a souhaité organiser une journée de réflexion obligatoire pour tous les salarié·e·s.

Nous voilà en petit groupe dans une salle avec un intervenant, un grand tableau et différents collègues. Le café est chaud. Je rencontre des gens que je n’ai eu qu’au téléphone jusqu’alors, et j’apprends à connaître des personnes que je croisais seulement dans les couloirs. Nous mettons des visages sur des noms. Nous apprenons à nous découvrir, et à découvrir comment le travail se passe pour les autres. L’ambiance est plutôt bonne, curieuse et heureuse de se retrouver ensemble.

Mais voilà, très rapidement, c’est la plainte qui surgit, l’indignation. Beaucoup sont très remonté·e·s : « Assez de toute cette paperasse qu’on nous impose ! », « Assez des locaux ignobles », « Assez de se voir méprisés par le président, il ne daigne même pas nous saluer », « Assez de ne plus pouvoir monter des projets avec les résidents, faute de financement ou je ne sais quoi », « Marre de devoir tout faire toujours plus vite, et d’avoir toujours moins de temps pour écouter les gens qu’on accueille ».

C’est vrai que la pression de la rentabilité ne cesse de s’accroître sur notre travail. Mais qu’est-ce que nous aimons ? Pourquoi faisons-nous ce métier, l’avons-nous même vraiment choisi ? Quel sens a-t-il pour nous au départ ? Pourquoi sommes-nous là du matin très tôt au soir très tard ?

A quelles conditions pouvons-nous être fier·e·s, et même heureux de travailler ici ?

Rien ou presque rien n’est dit là-dessus.

Pourquoi ne pas regarder notre travail à partir de nous, de ce qui nous anime ?

Pourquoi en parler seulement à partir de ce que d’autres veulent en faire ? Ou à partir des contraintes qui pèsent sur lui ?

Et que voulons-nous ensemble ? Et dans quelle société voulons-nous vivre ? Comme d’habitude, chacun ne parle que de ce qui l’affecte individuellement.

Pour moi c’est clair : le seul moyen de devenir forts face aux exigences de la hiérarchie, c’est d’oser enfin nous déboutonner, et nous dire les uns aux autres ce que nous voulons vraiment.

Nous ne savons pas nous dire cela.

Car comme le montre cette journée, personne ne nous l’interdit, si ce n’est nous-mêmes.

Le comble, c’est que pendant toute cette journée je suis moi-même resté muet sur cette auto-censure.

Je sais critiquer ce manque de courage chez les autres et chez moi, mais ça ne suffit pas. La seule solution est que je me mouille en première personne. Que je commence, moi. Que je me mette à parler de ce dont nous ne savons pas parler.

C’est un art que j’ai à exercer au quotidien avec mes collègues.

C’est le seul chemin permettant de forger les mots qui ouvrent un véritable partage.

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Clin d’oeil d’une postière https://pleinjour.poivron.org/2017/04/20/postiere/ Thu, 20 Apr 2017 12:42:02 +0000 https://pleinjour.poivron.org/?p=46 Combien de fois par jour sous-estimons-nous les occasions, même millimétriques, d’agir, là où nous sommes ?

A Noëmie

Une postière raconte :

« Un matin, visite surprise de notre petit chef dans l’atelier de tri du courrier. Il va direct vers un de mes collègues absorbé dans son travail.

Il met sa main sur son épaule, se penche tout près de son visage, et lui dit avec une gentillesse inhabituelle :

 »Alors, Monsieur X, comment ça va aujourd’hui ? Vous avez bien dormi ? Et comment vont vos enfants ? »

Puis, après un petit moment de silence :  »A propos, Monsieur X, vous voyez dans le coin là-bas, tout ce tas de matériel qui traîne. Quand allez-vous le ranger, s’il vous plaît ? »

Plus tard dans la matinée je suis allée vers mon collègue. Je lui ai mis gentiment la main sur l’épaule, et je lui ai dit :  »Alors Monsieur X, comment ça va aujourd’hui ? Vous avez bien dormi ? Et tout ce tas de matériel qui traîne là-bas dans ce coin ?? »

Il m’a regardé, et j’ai vu que nous étions désormais devenus des alliés. »

Devenir ensemble Acteurs et Actrices au sein de notre coopération sociale, c’est notre grand Projet Social.

Ce projet commence en tout petit, là où nous sommes, au ras des pâquerettes. Par des initiatives, même minuscules. Devenir Acteur nous rend attentifs à tout ce que font les autres Acteurs, c’est un suspense à chaque moment. Plus possible de dire : « C’est toujours pareil », comme dans certains vieux couples. Nous sommes sur scène ! C’est à nous de jouer. Avec prudence, mais sans rien lâcher. Et même avec fantaisie et créativité !

C’est ainsi que jour après jour nous transformons réellement nos relations, aussi avec celles et ceux que nous avons de la peine à comprendre et à aimer. Se rapprocher sincèrement des collègues, ça demande beaucoup de temps. Surtout au travail, où nous subissons une oppression. Un jour il nous faudra bien résister ensemble. Si nos relations sont restées quasi inexistantes pendant des années, nous ne pourrons pas les construire subitement ce jour-là d’un coup de baguette magique.

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