Je vous raconte ici ce qui m’est arrivé.
Cette histoire montre qu’il ne suffit pas de vouloir sortir d’une situation inacceptable pour en sortir et pour gagner. Osons voir plus loin. Quelle victoire voulons-nous ?
Nous sommes autour du 20 décembre, les fêtes approchent à grand pas de bottes de Noël, et le temps file à cent à l’heure dans ce bon vieux Centre d’Hébergement où je travaille auprès des Sans Domicile Fixe. Donner une piaule, un repas, un coup de main pour remplir des papiers, partir en voyage avec des loulous, aider quelqu’un comme Jacky, un vieux routard, à sortir de la galère de la rue, l’entendre nous dire d’arrêter de lui «klaxonner dans les feuilles» quand on rigole trop fort entre collègues, c’est mon quotidien. J’aime ce travail.
Mais les derniers mois ont été particulièrement pénibles: arrivée d’un nouveau directeur qui fait ouvrir tous nos courriers, qui flique la photocopieuse, et prend sans nous consulter plein d’autres initiatives qui sabotent notre travail. Ici, tout le monde a remarqué les douches désormais sans eau chaude et les toilettes dégueulasses offertes aux personnes accueillies, les actions que nous ne pouvons plus faire, les centaines de fiches administratives à remplir, et même les rats qui courent dans les couloirs, et aussi la mutuelle pourrie qui nous a été imposée etc…Pendant que les supérieurs croulent sous les demandes tous azimuts, tout en refaisant leurs bureaux à neuf. Je suis sûr que vous connaissez ce genre de trucs dans vos tafs quels qu’ils soient. Quel crève-cœur de devoir travailler toujours à toute vitesse, et de saloper ce que nous faisons.
Depuis des mois nous tentions de nous réunir entre salarié·es pour parler de nos conditions de travail. Pas mal d’entre nous sont à cran. Nous avions tous besoin de causer. Mais rien ne changeait.
Un lundi après-midi, je déboule dans une assemblée de salarié·es où il y a beaucoup, beaucoup de monde, même des cadres, et beaucoup d’entrain. Mais, au final, après avoir pour la énième fois dressé le constat de tout ce qui ne va pas pour nous, nous décidons de reporter au lendemain une quelconque décision quant aux suites à donner à cette rencontre.
Je rentre chez moi un peu dépité. Est-ce que notre parole a du poids pour passer à l’action?
Le lendemain matin, coup de tonnerre! J’apprends que les collègues du Centre d’Accueil d’Urgence ont décidé d’envoyer tout valser. Iels n’ont pas attendu de faire une nouvelle assemblée. Je vois que le ras-le-bol peut mettre en mouvement ! On installe un piquet de grève avec des tentes pour dormir, on organise le blocage la nuit, on met des banderoles plein le boulevard. Dans l’association, il y a les pour et les contre. Il y a aussi celles et ceux comme le cuistot qui ne sont «ni pour, ni contre, bien au contraire» comme il dit.
Moi je suis pour le mouvement, la grève. J’avoue. Et je suis enthousiaste parce que le mardi c’est la réunion d’équipe du Centre où je bosse. Nous sommes tous et toutes là, nous allons pouvoir décider de ce que nous faisons, nous, l’équipe du CHRS (Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale).
Nous sommes hyper pragmatiques. Nous parlons de comment nous pouvons faire vivre ce mouvement, de ce que cela peut engendrer par rapport aux personnes que nous accueillons. Nous parlons de combien de temps nous pouvons tenir matériellement, financièrement, si nous nous mettons en grève. La tête du DG (Directeur Général) est mise à prix. Nous sommes chauds bouillants.
A l’exception de notre chef de service (qui se dit cependant totalement avec nous), nous décidons de la grève à l’unanimité. Je suis surpris et ravi.
Les heures passent et le mouvement prend de l’ampleur. Le lendemain, quasiment tous les centres d’hébergement de notre association sont bloqués ! Je n’en crois pas mes yeux. Le piquet de grève devient un lieu incontournable dans notre bonne vieille bourgade, et on y croise beaucoup de monde. Quel feu de joie !
Pendant ce temps, les cadres et la direction tentent tant bien que mal de gérer les centres, mais c’est le gros boxon. Ils sont au bord de la rupture, même la cravate du directeur sent la sueur. Et nous voyons comme jamais combien nous sommes indispensables pour que ça tourne. A ce moment précis c’est nous et nous seul.es qui décidons de l’utilisation de nos outils de travail, de comment les utiliser correctement, de ce que veut dire travailler dignement, de ce que veut dire donner une direction à notre travail.
Alors la direction commence à nous foutre la pression. Les flics, la préfecture aussi. Dans la ville aux cent clochers, comme ailleurs, les pauvres dans la rue ça fait pas terrible quelques jours avant de mettre les cadeaux sous le sapin.
La vérité c’est que nous sommes fort·es. Nous sommes joyeux·ses et combatif·ves. Les lumières solsticiales sont puissantes. Nous tenons la direction, nous le savons. La tête du DG, tout le monde la veut, tout le monde le clame. Un dernier coup de reins, et boum, elle tombe. Ça commence à s’effriter même du côté des supérieurs hiérarchiques. Certains rats, et pas des moindres, quittent le navire : le directeur financier vient de déposer sa démission. Après, tout peut tomber comme dans un jeu de quilles.
A commencer par le Bureau du Conseil d’Administration qui recrute l’équipe de direction. D’ailleurs le Bureau, président en tête, commence à paniquer au point qu’il demande d’urgence une négociation avec les représentants du mouvement. La rencontre est prévue jeudi après-midi. La victoire ne peut plus nous échapper.
Paradoxalement, je ressens comme un mouvement de recul de la part de bon nombre de salarié·es. Certains et certaines se montrent plus réceptifs aux pressions et aux mensonges que distillent certains supérieurs. Du genre: « si ça continue, c’est l’Etat via la préfecture qui va reprendre les rênes de l’association, et ça veut dire des licenciements en masse ». J’essaie de raisonner mes collègues en leur disant que c’est du connu dans les luttes sociales, toutes ces rumeurs : tous les coups sont permis pour casser un mouvement.
Mais le mal est plus profond. J’en prends réellement conscience à l’AG du jeudi matin. Maintenant que nous sommes à l’heure fatidique, il va falloir se projeter sur l’après. Et force est de constater que l’après, nous ne l’avons absolument pas prévu. Ce qui est clair pour nous, c’est ce dont nous ne voulons plus, et que le Directeur Général incarne ‒ symboliquement ‒ à merveille.
Je discute de tout ça avec deux collègues avec qui je partage la culture et l’héritage des mouvements d’émancipation. Il nous semble juste normal de proposer que ce soit un collège de salarié·es mandaté·es et tournant·es qui prenne la place de la direction actuelle.
Nous présentons notre idée au début de l’assemblée. Dans un premier temps, on entend les mouches voler, comme si nous proposions une grosse connerie. C’est un flop. Bien sûr je réitère notre proposition. Des voix s’élèvent. Celles de deux collègues, les voix les plus radicales sur le plan syndical et politique. Alors que je les ai toujours entendu·es extrêmement hostiles envers les cadres et les directeurs, hurlant haut et fort que ce sont des bons à rien. Et là, iels me rentrent dedans, très remonté·es, en disant qu’il faut des chefs pour prendre les rênes d’un comité de direction: «Mais tu te rends compte, ça s’improvise pas d’être cadre» dit Christelle. «Il faut des diplômes spécifiques, tu crois quoi…» reprend Bernard. J’essaie tant bien que mal de les mettre face à leurs contradictions. Rien n’y fait. Et on passe. D’autres revendications sont lancées, elles remportent plus d’adhésion. Le débat est clos.
Et je comprends, je crois. Je sens comme une peur face à une possibilité nouvelle, comme une peur de l’inconnu.
Bon sang mais c’est bien sûr. Nous ne percevons pas l’horizon de la terre nouvelle. Simplement parce que nous n’avons même pas envisagé l’idée d’y aller. Nous sommes partis en mer, non sans courage et bravoure, mais sans cartes marines !
J’hallucine. Je me rends compte que nous ne savons pas ce que nous voulons au juste. Jamais nous n’en avons vraiment parlé. Comment nous voulons travailler? Jamais nous n’en avons vraiment parlé positivement, ou si peu. Jamais nous n’avons imaginé ce que pourrait être notre travail, et même notre société, si nous reprenions les commandes de ce que nous faisons tous les jours comme nous sommes en train de le faire à ce moment précis. Ce fabuleux moment que nous aimons. Où pour la première fois peut-être nous décidons vraiment de ce qu’est notre travail et ce qu’il signifie pour la société dans laquelle nous vivons.
Alors ce fabuleux moment, il glisse doucement vers la simple gestion de la lutte. Trouver du monde pour le piquet de grèves, faire des banderoles, faire une caisse pour la bouffe… Nous nous rendons compte qu’il nous faut des revendications. Des revendications à présenter aux pontes avec qui nous nous réunissons l’après-midi même. Nous parlons une fois de plus de ce qui ne va pas. Et je me retrouve ensuite dans un bureau avec une dizaine d’activistes professionnel·les à remettre sur papier les revendications décidées en AG : augmenter les salaires, stopper les licenciements et tout le tintouin. La tête du DG quand même évidemment…
Et l’heure de la rencontre au sommet arrive. Il est 14h. Nous imposons de rentrer toutes et tous dans la salle où va avoir lieu la joute verbale. C’est peut-être une façon de sauver la face, car nous avons déjà perdu. Nous avons tous et toutes, plus ou moins, fait un pas de recul devant la possibilité illusoire de gagner sans savoir quoi mettre à la place. Je ne suis pas mieux que les autres avec mon discours radical.
Vient la messe. C’est à peine si la tête du directeur est demandée, ou alors par quelques kamikazes.
Le comble ! La force collective s’émousse. Les têtes sont moins hautes. Bien sûr les dirigeants acceptent nos revendications, bien sûr nous nous satisfaisons d’un engagement oral et moral, bien sûr rien n’aura été suivi de faits. Bien sûr, dans les mois qui ont suivi nous nous sommes faits laminer.
Quelques jours après la grève j’ai eu des mots très durs envers mon chef de service, j’étais écœuré car j’ai trouvé qu’il avait bien retourné sa veste dans tous les sens. Avant de me rendre compte plus tard que lui aussi était dans le même pétrin que nous, qu’il attendait que ça change, sans savoir comment ni quoi mettre vraiment à la place.
Il faut des bûches au feu de l’action. Et j’ai alors compris que sans imaginer en amont ensemble ce que nous voulons et comment y parvenir, rien ne serait possible. Et pour cela, il faut sortir du chaudron du négatif, de la plainte, pour libérer une parole qui dit vraiment ce qu’il y a positivement au fond de nos cœurs, ce que nous aimons, imaginons et voulons dans notre travail, et aussi dans nos vies dans la société.
Car c’est là que vivent les pousses de la transformation, c’est là où les montagnes commencent à se soulever.