Une pétition contre les devoirs

Ou comment aller jusqu’à la victoire malgré les échecs ?

A quinze ans, révolté par la quantité de devoirs que nous donnaient nos profs, j’ai lancé une pétition dans ma classe. Elle n’a été qu’une demi-défaite. Pourtant je me suis laissé profondément décourager par cet échec…

Et si c’était à refaire ? Quelle serait ma stratégie ?

A Houda

Je me souviens qu’à quinze ans, à l’école, j’étais révolté contre l’avalanche de devoirs que nos profs nous donnaient après nos journées de sept heures. Beaucoup d’élèves s’arrangeaient pour y échapper par toutes sortes de magouilles. Par exemple en implorant des camarades plus consciencieux de les laisser pomper leurs résultats.

Mais moi je rêvais qu’on se rebelle ensemble, ouvertement. Alors, sur un coup de tête, j’ai lancé une pétition dans ma classe pour une diminution des devoirs à la maison. Les deux tiers des élèves de ma classe l’ont signée. Elle a été présentée en conseil de classe par nos délégué·e·s : il paraît que, pour toute réponse, les profs se sont contenté·e·s de rire.

Plus personne ne m’a parlé de cette pétition, et j’en ai conclu qu’il ne servait à rien d’essayer d’en parler à quiconque. Le sujet était clos.

Et si, fort d’une conscience d’Acteur Social, j’avais aujourd’hui quinze ans ? Comment agirais-je dans la même situation ?

1) Je réfléchirais d’abord, seul devant moi-même, pour bien préparer mon coup. Il faut dire qu’à l’époque j’étais intimidé par le fait que personne, autour de moi, ne me valorisait dans mes aspirations subversives… Il était donc crucial de prendre du temps pour travailler mes arguments, pour devenir plus fort, plus clair.

2) Je chercherais mes meilleurs allié·e·s. Je dirais à quelques ami·e·s : « j’en ai marre de tous ces devoirs, je veux agir. Qu’est-ce que vous en pensez ? Vous avez des conseils ? Vous serez de mon côté ? »

Imaginons qu’un camarade me demande les solutions que j’ai trouvées à un devoir à la maison : ce serait une bonne occasion d’élargir la discussion, avec plaisir et sans volontarisme. Histoire de sortir un peu de nos petits business habituels.

Je pourrais même lui proposer de réfléchir ensemble à un système d’entraide : ce week-end tu fais les devoirs de maths, moi je fais les devoirs d’anglais, et on partage nos copies. Si ça marche, nous pourrions rallier d’autres camarades dans cette sorte de mutuelle. Les solidarités concrètes représentent déjà une victoire en soi. Elles installent une autre ambiance à l’école, plus complice, plus inspirée.

Mieux vaut des liens forts et des actions discrètes que des actions brillantes lancées par un ou deux chevaliers blancs. Voyez ce qui s’est passé avec notre pétition : la solidarité entre élèves n’y existait que par des traits de plume, et non dans l’épaisseur de discussions et de pratiques quotidiennes. Dans ces conditions, nous étions encore fragiles ! Ce n’était pas l’heure d’abattre nos cartes en conseil de classe, face à nos profs au grand complet.

3) Je mènerais ma petite enquête. D’où vient cette passion de notre système scolaire pour le bourrage de crâne ? Comment les profs nous voient ? Comment ils conçoivent leur mission ? Quelles sont leurs excuses, leurs fiertés, leurs contradictions dans cette affaire ? Tout cela est humain, donc ne m’est pas étranger ! Considérer les profs comme des méchants, c’est bête et inutile. Les considérer comme une classe dominante ? Ce serait plus juste, mais ce serait encore leur donner presque trop d’importance.

En fait je voudrais les aborder avec une vraie curiosité pour leurs motifs. Bien sûr, ils risquent de m’envoyer balader, ou de m’embobiner avec leurs paroles savantes, mais si je suis clair avec mes besoins et mes objectifs, je ne me laisserais pas impressionner. De toute façon, mon but ne serait pas d’obtenir leur clémence. Je chercherais d’abord à comprendre jusqu’au bout les logiques qui sont en jeu dans ce conflit, et qui se cristallisent dans l’action des uns et des autres.

L’empathie permet de mieux voir la situation. La colère c’est bien, mais ça ne suffit pas.

4) J’insérerais mon initiative dans une stratégie plus large. Si nous analysons que le moment est venu de tenter une pétition, pourquoi pas. Et si c’est un échec ? Alors nous étudierons ce qui s’est passé, ce que l’action a révélé sur les règles formelles et informelles du bahut, ce que nous avons surestimé, ce que nous avons sous-estimé…

Par exemple : est-ce que des profs en conseil de classe, pris au dépourvu par une pétition comme la nôtre, aux relents « anti-scolaires », oseraient se positionner ouvertement en faveur des élèves ? Alors qu’illes ne savent même pas comment vont réagir leurs collègues ? Et que le proviseur assiste à la réunion ? Pour eux, dans l’immédiat, c’est probablement plus prudent de rire avec les loups. L’objectif d’obtenir un aval en conseil de classe était donc prématuré.

Malgré tout, cette pétition a permis des victoires intermédiaires : elle a signalé aux profs que leurs actes irresponsables ne passaient pas toujours comme une lettre à la poste, et surtout elle nous a permis de nous apercevoir que nous étions une majorité dans la classe à oser dénoncer ouvertement tous ces devoirs. C’était un pas en avant indéniable. Il pouvait nous encourager à penser à d’autres types d’actions collectives.

Ainsi « penser stratégie » est loin d’être un jeu de l’esprit : c’est un réel antidote au découragement.

A l’époque je n’avais pratiquement aucune stratégie, et c’est pour ça que le premier obstacle a suffi à me démoraliser. Je comprends maintenant que j’ai moi-même laissé ce revers devenir une déroute. Car sur cette question des devoirs, j’ai renoncé à toute action dans l’école, qui soit efficace, c’est-à-dire collective : je me suis contenté d’attendre de sortir enfin du système scolaire. Je me suis laissé neutraliser !

4) J’oserais viser plus loin que la réduction des devoirs. Mon but n’était pas tant, ou pas seulement, d’avoir plus de temps libre chez moi le soir ! Je le savais bien à l’époque : ce que je voulais, c’est changer l’école. Changer concrètement ma vie à l’école et nos relations avec les profs. Voire changer le monde ! Ca paraît astronomique, mais ça ne l’est pas plus qu’une étoile polaire qui guide ma route. C’est une visée qui m’aide à me tenir sur mes pieds, à choisir parmi telle ou telle position dans les actions futures.

Par exemple : imaginons un mouvement de grève lancé par des syndicats d’enseignants. Nous irions soutenir nos profs en lutte, parce que nous chercherions à voir ce qui nous concerne tous et toutes dans leur bataille. Mais nous irions aussi les voir en brandissant nos propres motifs. Profitant même de ce contexte agité, où souvent les rôles se bousculent et les langues se délient, pour remettre ouvertement sur la table ce qui nous tient à coeur : l’ennui insupportable pendant les cours, aggravé par les devoirs à la maison. Ce serait l’occasion d’inventer et de négocier avec eux des avancées concrètes à appliquer dès maintenant dans nos classes. Un objectif plus proche, et à la fois plus ambitieux, que n’importe quelle réforme de l’Education Nationale !

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