Une grève qui a changé ma vie

Dans n’importe quel engagement de lutte, il y a une grande idée derrière, osons la mettre en plein jour.

A Gérald

Voici comment je suis né à la vie politique. J’étais à l’université, j’avais 24 ans, je suivais les cours sans problème. Tout a basculé pour moi lorsqu’avec mes camarades nous avons décidé de faire une grève des cours. C’était en décembre 1967.

Nous avons découvert que nous avions passé des années à nous côtoyer, à boire des cafés en discutant de tout et de rien. Nous ne nous étions encore jamais vraiment parlé ! Et nous voilà à passer même des nuits entières à discuter de ce que nous voulions faire dans la vie, et du sens pour nous de nos études. Comment cette idée nous a-t-elle pris de sortir ainsi d’un jour à l’autre du chacun pour soi habituel ? Encore aujourd’hui je ne sais pas. C’est seulement plus tard, en 68, que nous nous sommes rendus compte qu’il y avait quelque chose dans « l’air du temps ». Des distances inconscientes entre les gens étaient mûres pour tomber un peu partout dans le monde.

La proposition de faire grève a surgi comme conséquence de nos intenses discussions. Nous nous sommes dit les uns aux autres : « Nous subissons de nombreux programmes de cours dont nous n’avons rien à cirer. Ils nous sont imposés sans que nous ayons été consultés ! Nous exigeons de participer à la conception de nos programmes ! Fini d’être des oies qu’on gave ! »

Le soir où nous avons pris cette décision, l’un de nous a proposé un tour de table pour répondre à la question : « Vous vous rendez compte de la portée personnelle et sociale de l’action que nous venons de décider ? ». C’était justement ce que nous avions à nous dire à ce moment-là.

Lorsque ça a été mon tour de prendre la parole, j’ai dit : « Je m’en rends parfaitement compte. »

Lors de cette décision collective je me suis engagé existentiellement. Cette grève n’était pour moi qu’une première, là où je me suis dépucelé politiquement. Je voyais déjà clairement que cette affirmation d’autonomie dans un petit coin de l’université incluait le projet global d’en finir avec les rapports de soumission dans la société entière. Nous sommes sortis de l’habitude d’être soumis sans penser. Prendre ainsi ensemble nos responsabilités, c’était pour moi un acte complètement neuf.

Jusqu’alors je savais bien que le capitalisme c’est la soumission aux intérêts privés d’une classe.

Mais, comme beaucoup de gens, je continuais à vivre comme si je ne le savais pas. Maintenant que nous avions décidé ensemble d’agir, ce savoir hors-sol est devenu d’un coup responsable. Je l’ai vu clairement et pour toujours : le rapport social capitaliste est foutu, et c’est nous qui allons construire une autre société.

C’est là que je suis né comme Acteur social.

Mon engagement aurait été beaucoup plus superficiel et passager si je m’étais contenté d’obtenir une victoire sur la revendication particulière de notre grève. C’est précisément grâce à cette visée globale que je me suis engagé avec force, et même pour toute ma vie.

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