Nous imaginons des stratégies concrètes

Dans l’atelier 1 nous avons tâché de reconstruire notre confiance personnelle dans notre participation à la vie sociale. Autour de cette confiance jaillit notre énergie, une énergie que nous pourrons déployer dans toutes sortes d’initiatives. C’est là que tout commence, mais ça ne suffit pas.

Deuxième étape : il s’agit maintenant d’imaginer ensemble des chemins praticables.

Comment les petites actions que nous entreprenons là où nous sommes peuvent faire partie d’un processus qui transforme RÉELLEMENT la société ?

Pourquoi cet atelier ?

Dans notre journal No 1 nous avons raconté comment des personnes ont pris une initiative, et ont pris conscience qu’elles sont Actrices dans la société. Plusieurs de nos lecteurs et lectrices ont protesté : c’est bien joli de renouveler nos réflexions et nos actions, mais concrètement, est-ce que ça suffit pour changer vraiment la société ?

C’est vrai que nos initiatives ne peuvent être crédibles que si nous pouvons visualiser comment elles peuvent ABOUTIR à une véritable transformation sociale.

Car nous ne visons pas seulement des conquêtes locales, partielles, sectorielles. Celles-ci peuvent amener, bien sûr, des améliorations importantes, mais à Plein Jour, nous pensons qu’elles ne peuvent pas changer vraiment nos vies.

C’est le fonctionnement social lui-même que nous avons l’audace de viser, dès maintenant.

Toute l’aventure de Plein Jour est là : nous allons vérifier dans cet atelier si cette audace est réaliste !

La démarche proposée :

Nous partons d’une situation concrète : celle que vit l’un ou l’une d’entre nous.

Nous jouons dans l’atelier à être les personnes impliquées dans cette situation donnée au départ.

A partir de là chacun·e peut proposer des actions ou des évènements pour faire évoluer la situation. Soit qui donnent plus d’ampleur sociale à l’action entreprise, soit qui la freinent ou la mettent dans une impasse.

La proposition est alors discutée par le groupe entier : est-elle vraisemblable, réaliste ?

Elle est ensuite validée ou refusée, et on passe à l’évènement suivant.

Nous imaginons ainsi petit à petit un chemin sur lequel nous transformons nos rapports sociaux. Depuis le tout premier pas et jusqu’aux plus grands bouleversements de la société.

En nous faufilant entre deux exigences :

1) préciser à chaque pas ce que NOUS voulons vivre et construire, notre projet,

2) préciser comment nous imaginons l’impact des conditions extérieures sur notre projet.

À chaque pas nous refaisons une estimation : par où pouvons-nous ouvrir un chemin ? Par où est-il impossible de passer ? Sur quelles forces novatrices pouvons-nous nous appuyer ? Comment tenir compte des « vents contraires » qui cherchent à nous saboter ? Le suspense est présent à chaque instant. Allons-nous aboutir ?

Ce qui est délicieux dans cet exercice : nous nous mettons à imaginer ensemble, tout de suite, et là où la vie nous a placé·es, des issues concrètes et praticables. Sur lesquelles nous pouvons marcher, en aimant ce que nous faisons ensemble, et en étant conscient·es à chaque pas de la portée globale, sociale, de ce que nous entreprenons à notre échelle minuscule.

Exemple : l’atelier que nous avons joué le 19 novembre 2016

Cet atelier a eu lieu lors d’un séminaire organisé avec des sympathisant·es de Plein Jour.

Nous avons mis dans des bulles grises les interventions que les participant·es à l’atelier proposent pour faire évoluer l’action imaginaire.

Juliette, s’adressant au groupe de participant·es à l’atelier : Je vous propose de partir de ce que je vis tous les jours autour de l’école de notre enfant, qui a 7 ans.

Depuis des années tout se passe normalement avec les autres parents et avec les enseignants, c’est-à-dire qu’il ne se passe pas grand’chose.

Le groupe : D’accord. Vas-y !

Juliette

Nous sommes sept ou huit parents d’élèves qui avons du plaisir à nous croiser et recroiser quand nous amenons nos enfants à l’école. Ils ont entre 5 et 8 ans.

Encouragés par mon amie Sonia, nous sommes entrés les uns après les autres dans l’association des parents d’élèves de l’école. Nous organisons chaque année la kermesse, et aussi un vide-grenier.

Nous parlons de temps en temps de ce qui se passe à l’intérieur des classes, des punitions, devoirs, évaluations…

Voilà où nous en sommes, ça casse pas des briques.

Le groupe : C’est une situation très classique, nous acceptons de jouer à partir de là.

Basile : Je vois un premier évènement à proposer :

Basile

Un jour, un enfant fait pipi dans ses culottes. C’est interdit d’aller aux toilettes pendant les leçons. Pour Sonia c’est trop. C’est déjà arrivé plusieurs fois, mais là, elle décide de ne plus supporter.

Elle en parle à notre petit groupe, et voilà, nous décidons ensemble d’intervenir.

Un peu naïvement nous soulevons le problème au conseil trimestriel, où siègent la directrice, les onze maîtresses, et cinq représentants élus de l’association des parents.

Steve

Le sujet est balayé par la directrice : ce genre de soucis doit se régler personnellement avec les institutrices.

Christine

Alors nous prenons la directrice au mot ! Nous soulevons la question des WC auprès des différentes enseignantes. Nous avons bien compris leur problème : elles craignent des allers-retours incessants et ingérables dans les couloirs. Nous réfléchissons à une solution à leur proposer : un système de panneau « libre/occupé », affiché dans la classe, qui implique qu’un seul élève de la classe à la fois puisse se rendre aux WC, en retournant le panneau au passage. (Une idée pompée à une école alternative de la ville). Une des institutrices se montre particulièrement curieuse et ouverte à notre proposition. Elle s’empare du système de panneau, elle en fait la promotion auprès de ses collègues. En trois semaines, quatre classes le mettent en place.

Le groupe : (après un courte discussion) Accepté. C’est assez vraisemblable.

Sonia : Basile a parlé de moi, il l’a fait exprès. Je relève son défi :

Sonia

Cette toute petite victoire nous encourage. Nous commençons à oser penser à des choses dont nous n’avons jamais discuté avant : nous pouvons coopérer avec les institutrices pour que les enfants – pas seulement les nôtres – puissent s’épanouir à l’école ! Les enseignantes ont un savoir-faire didactique que nous n’avons pas, oui, mais de notre côté nous avons une plus grande proximité avec nos enfants. Une meilleure collaboration permettrait de faire plus de place à leurs aspirations et leurs besoins. Ils sont les premiers responsables de leur apprentissage, et leur créativité est tellement sous-estimée !

Sébastien (il enchaîne)

Et là nous commençons à partager plus sérieusement nos questionnements sur l’école. Les discussions spontanées dans le groupe s’orientent plus qu’avant vers la recherche d’issues pratiques : que faire, comment faire ?

Nous tombons d’accord pour dire que ce qui nous manque le plus, c’est le contact direct avec les enseignantes. Quand parler de tout ça avec elles ? Comment coopérer, quand l’entrée dans l’école est interdite aux parents à cause des mesures anti-terroristes ?

Nous décidons d’écrire une lettre ouverte à l’équipe enseignante.

Nous demandons l’ouverture de la cour aux parents pour au moins 10 minutes le matin et le soir, comme ça peut se faire en maternelle. Au portail de l’école nous faisons signer cette lettre par quelques dizaines de parents.

Steve

La directrice semble approuver l’idée, mais elle se dit coincée par les règlements départementaux, intraitables sur la question.

Sébastien continue

Bon, bon ! Mais nous décidons de lancer une campagne à l’échelle du département !

« OUVREZ LES GRILLES DES ÉCOLES !

Quelques minutes pour que parents et enseignant·es puissent se rencontrer chaque jour ! »

Nous organisons une soirée publique à la Maison de Quartier, en invitant les parents d’autres écoles de la ville. Nous leur donnons des affiches à scotcher à leur portail.

Le groupe : « Sébastien, tu y vas un peu fort » ! Discussions animées. Plusieurs membres de l’atelier trouvent vraisemblable qu’une action soit entreprise au niveau de leur école, mais pas au niveau du département.

Pour finir le groupe accepte quand même la proposition de Sébastien.

Steve : Là j’ai un obstacle de taille à mettre en avant. Vous allez voir :

Steve

La soirée se déroule dans une bonne ambiance, des bonnes idées sont récoltées. Par contre, le nombre de participants est une douche froide : seuls trois parents d’autres écoles se déplacent. Beaucoup des parents qui avaient même donné la main pour tracter se désistent au dernier moment.

Le groupe : Ah, ça, c’est tout à fait vraisemblable ! Proposition validée presque sans discussion.

Sonia : Ah, non ! Les parents ne vont pas baisser les bras pour ça !

Sonia

Ce n’est qu’un début, c’est normal ! Plusieurs parents insistent pour que nous ne nous découragions pas. Ils proposent que nous lancions une pétition adressée aux autorités départementales, puisque les Verts sont au pouvoir chez nous. Des contacts sont pris avec les organisations politiques. Plusieurs approuvent cette initiative. Les signatures commencent à être récoltées.

Le groupe : La proposition passe tout juste. Après de très vifs débats. Entre celles et ceux qui n’ont aucune confiance dans les démarches politiciennes, et les autres qui y croient.

Steve

Mais voilà. En essayant de récolter les signatures on découvre que beaucoup de parents, beaucoup plus qu’on ne le pensait, tiennent à ce que les grilles restent fermées, parce que la menace terroriste leur fait peur.

Thomas

Et les autres… ils nous approuvent, mais sans grand enthousiasme. Les gens ne se passionnent pas pour le sujet, et ça ne m’étonne pas. J’ai été délégué des parents d’élèves pendant des années. Quand nous avons essayé de nous battre pour réduire partout le nombre d’élèves par classes, ça a été pareil… Les gens se mobilisent quand ça concerne leur école, mais dès que nous envisageons de nous fédérer pour une action à l’échelle du département, ça leur paraît trop loin, trop abstrait. Et pourtant nos revendications concrètes, dans notre école, se heurtent toujours aux règlements qui viennent du ministère ou du département !

C’est comme ça ! Si tu veux être nombreux, il faut lutter pour des détails ! Le reste, c’est de la fumée. Dès qu’on touche à ce qui compte vraiment, il n’y a plus personne.

Avouons-le, notre campagne est morte-née !

Le groupe : Débats intenses. Chahut.

Christine : Là nous sommes à un grave tournant. Les parents sauront-ils profiter de cet échec pour mieux savoir ce qu’ils veulent ? Ça peut être justement un moment salutaire ! J’ai une idée. Laissez-moi tenter le coup :

Christine

Peu après la pétition ratée, Fanny invite chez elle plusieurs des personnes qui étaient dans le coup dès le début. Elle nous dit : « LAISSONS TOMBER POUR LE MOMENT LA REVENDICATION D’OUVRIR LE PRÉAU DES ÉCOLES AUX PARENTS. Ce qui compte, c’est de construire des liens forts et dignes d’être vécus entre nous, les parents, avec nos enfants, avec les personnes de l’école… Continuons là-dessus !

Les victoires à plus grande échelle viendront en leur temps. »

Le groupe : OK, mais tu veux en venir où, Christine ?

Andrée : Ah, là je vois comment continuer ! Je n’ai encore rien dit :

Andrée

Lors de la soirée chez Fanny, après ce qu’elle a dit, les langues se délient, comme par magie.

Tout le monde est ému et se met à parler en même temps. Une super soirée. Nous nous mettons à nous dire ce que nous voulons vraiment, les cœurs s’ouvrent. Ce qui se dit ce soir-là est bien exprimé par Fanny : « Moi je voudrais pouvoir me réjouir d’emmener mes gosses à l’école, et vivre des choses chouettes avec les enseignantes et les autres parents. Ca a peut-être l’air très banal ce que je dis là, mais en fait, c’est ça ! »

Un petit groupe décide de se revoir pour préparer des propositions concrètes.

Le groupe : La proposition d’Andrée est acceptée de justesse. Plusieurs joueurs et joueuses trouvent cet élan d’enthousiasme très peu vraisemblable. « Soyons réalistes, il faut quand même voir les gens comme ils sont ! »

D’autres participant·es disent au contraire qu’il faut arrêter de se laisser couper la chique par le scepticisme. Celui-ci est justement le fruit empoisonné des relations médiocres que la société tente de nous faire prendre pour normales. « Brisons ce moule qui nous appauvrit ! »

Sébastien : Arrêtez avec vos spéculations en l’air. C’est le moment de risquer une proposition pratique. C’est elle qui nous démontrera si cet enthousiasme est porteur, ou s’il n’est qu’une évasion hors de la réalité. J’essaye :

Sébastien

Le travail du petit groupe débouche sur une idée concrète. « Nous sommes tous d’accord pour constater que nos enfants souffrent de beaucoup de choses en classe. Créons un espace d’écoute les mercredis après-midi. Où les enfants puissent dire ce qui s’est passé pour eux dans la semaine à l’école.

Quelles situations difficiles, injustes, frustrantes, ont-ils vécues ? Et aussi dans quelles situations ils ont aimé agir, ils ont appris des trucs, ils ont fait des conquêtes ? Aidons-les à parler entre eux et avec nous de tout ça, et à trouver des astuces pour devenir plus forts, plus créatifs. Du coup cela fera aussi grandir le réflexe de la solidarité entre eux. Comme nous le faisons déjà un peu grandir entre nous, parents ! »

Christine : (elle n’attend même pas les réactions dans le groupe.) Ah, voilà qui me botte ! Ça, c’est du concret, pas des « il faudrait que… » ! Là il se passe quelque chose de très important. Voilà ce que je dis aux parents :

Christine

Nous les parents, ne vivons-nous pas aussi dans nos boulots des situations où on ne nous demande pas notre avis ? Nous aussi, adultes, nous devons souvent ravaler notre salive. Nous aussi nous avons à apprendre à nous dire ce qui ne va pas et à conquérir plus de pouvoir.

Et c’est ça justement que je veux : que mes enfants apprennent à se démerder dans des situations autoritaires, c’est ça qui va leur servir dans la vie ! Je ne rêve pas de les mettre dans une école idéale, comme font les bourgeois qui peuvent se le payer. Je veux les aider à devenir des êtres humains qui savent se tenir debout sur leurs pieds, justement là où on tente de leur marcher dessus !

Je suis tout-à-fait d’accord avec cette proposition d’espace de parole !

Le groupe : La proposition touche manifestement juste. Dans l’atelier, tout le monde trouve l’idée dynamique, combative, et faisable. Il y a ensuite un moment de flottement. Personne ne voit bien comment les parents pourraient faire un pas de plus pour avancer. Finalement c’est Steve, lui d’ordinaire si sceptique, qui surprend tout le monde et relance la balle :

Steve

Plusieurs mois passent, les debriefings du mercredi sont un grand succès. Plusieurs autres parents et enfants s’y joignent. Avec le temps une ambiance de discussion s’installe entre les parents à chaque sortie d’école. Quelques-uns, parmi ceux du début, se sont vus entre eux plusieurs fois, et un matin ils accrochent des panneaux de couleurs sur les barrières du préau :

ORGANISONS DES SAMEDIS MATINS OÙ NOUS JOUONS ENSEMBLE, PARENTS ET ENFANTS !

Une rencontre y est proposée pour les parents qui seraient éventuellement intéressés. La Maison de Quartier a accepté de prêter une petite salle.

Le premier samedi il n’y a pas plus de deux ou trois parents et quatre enfants. Mais les personnes qui ont lancé l’histoire ont bien préparé leur coup, elles ont la pêche. Et voilà le résultat : une java magnifique avec les enfants. Bientôt des amis, puis d’autres parents de l’association, rejoignent l’initiative.

Au bout d’un certain temps les samedis deviennent un rendez-vous régulier, parfois on est cinq, parfois quinze. Enfants et adultes ne tarissent pas d’idées pour faire des choses ensemble. Les enfants découvrent des facettes insoupçonnées de leurs camarades et même de leurs parents.

Au bout de quelques semaines très sympas, nous voilà en train de terminer chaque fois nos matinées par un repas pris ensemble (il y a une cuisine dans la Maison de Quartier).

Des liens d’amitié se forgent entre parents. Nous commençons à nous parler plus de nos vies avec nos enfants.

Et pas seulement. De nos boulots, de nos parcours de vie, et même des valeurs qui comptent pour nous, de nos désillusions, de nos espoirs. Ce partage, c’est ça qui donne du sel à ce que nous faisons ensemble ! Ca devient de plus en plus clair, : il y a un frisson qui parcourt ce que nous faisons ensemble, : nous expérimentons enfin des relations qui méritent d’être vécues ! C’est exactement ça que nous voulons vivre dans toute la société.

Le groupe : « Ayayaille, Steve, là tu t’es donné ! On croirait Napoléon en train d’organiser Austerlitz ! Tu as tout prévu ! » Mais après cette première excitation de groupe les avis divergent.

Certain·es disent : « Occuper ensemble nos loisirs, et même mettre du sel dans nos relations, c’est bien joli, mais ça ne touche qu’une minorité de parents. Ça ne débouche sur rien. Et notre projet de transformer l’école, et même la société ? »

D’autres disent : « C’est toujours une minorité qui ouvre des nouveaux espaces. Parents et enfants ont mis sur pieds une aventure qu’ils aiment, c’est créatif ce qu’ils font ! »

Finalement la proposition de Steve est acceptée, mais il y a des résistances.

Andrée : Il faut profiter d’étendre tout de suite l’aventure commencée ! En rester là, ce serait reculer.

Andrée

Ce qui se passe les samedis rayonne d’une belle énergie. L’idée germe alors d’organiser une fête.

« FÊTONS LES RELATIONS ENTRE PARENTS ET ENFANTS !

Ces relations d’ordinaire si confinées dans les maisons ! »

Nous choisissons un parc et une date, au printemps. Avec nos enfants nous dessinons des affiches, nous les collons avec eux dans les rues. Dans le parc on voit des stands de jeux organisés par les enfants et les parents, un stand où des enfants font des crêpes. Vers 16h il y a une belle danse parents-enfants au son des tambours et chalumeaux albanais. Plus tard, des jeunes viennent rapper, des grands-parents installent un feu autour duquel ils disent des contes. (Oui, un feu. Et on n’a pas vu la police intervenir.) On danse ensuite jusqu’à tard. Plusieurs enfants s’endorment même près de l’orchestre, du jamais vu dans notre quartier.

Cette fête marque un tournant. Une complicité inédite existe maintenant entre beaucoup de parents, et les relations entre adultes et enfants ne sont plus comme avant.

Le groupe : Le succès de la fête apparaît sans trop de résistances comme réaliste.

Christine

A la suite de cette fête nous décidons de publier une feuille de chou et un blog, que nous nommons « LES PARENTS HEUREUX ». Nous y racontons nos expériences vécues, et aussi celles de parents d’autres écoles. Pas seulement des chouettes initiatives, aussi des conflits, entre parents et enfants, avec l’école, les frustrations dues au manque de temps.

Et aussi : les collaborations entre voisins, les incompréhensions que l’on surmonte ou pas, notamment entre personnes de cultures différentes. Nous donnons la parole aux gens ! Notre journal, nous le donnons de la main à la main, il contribue à faire circuler la parole là où avant on ne se parlait presque pas.

Un groupe se forme ainsi autour du journal et du blog. Certains se mettent à faire des enquêtes auprès de leurs connaissances, des parents fréquentant d’autres écoles. De plus en plus, nous publions des témoignages et des analyses rédigés par les enfants. Peu à peu les sujets abordés vont bien au-delà des seuls problèmes de l’école, qui ont pourtant été notre point de départ. C’est comme dans le groupe des samedis : un frisson, un enthousiasme traverse ce que nous entreprenons. Nous pressentons que ce que nous vivons là concerne tout le monde, toute la société.

Juliette

Un jour, le groupe du journal convoque une Assemblée Générale de tous les parents intéressés. La salle est remplie, aussi par des gens venus d’autres quartiers.

Je prends alors la parole (moi qui n’ai encore jamais parlé en public !) :

« Chers parents ! Il y a maintenant de plus en plus de personnes impliquées dans différentes activités qui vont dans une même direction, l’espace de parole, les samedis, le blog… Nous sommes arrivés à un moment où les relations spontanées de copinage ne suffisent plus : organisons tout ça d’une façon qui tienne debout. Organisons-nous dans chaque quartier en associations, et regroupons ces associations dans une « Fédération des Parents Heureux » !! » (Applaudissements nourris.)

Steve

Le nom « Parents Heureux » fait tout de suite l’objet de discussions animées. Certains disent : « Nous ne voulons pas donner à penser que nous croyions être déjà heureux ! »

Christine

Mais d’autres répondent : « Etre heureux n’est pas pour nous un but lointain : c’est même notre point de départ, nous sommes déjà heureux d’être en mouvement ensemble, même si presque tout reste à faire. » Le nom est finalement adopté, à condition qu’un sous-titre précise comment nous le pensons.

Thomas (il devient chaud)

Plusieurs personnes s’annoncent spontanément pour travailler dans des commissions. Nous créons successivement une Commission Statuts, une Commission Communication, une Commission Finances, même ça, car nous commençons à avoir des frais que les contributions spontanées ne suffisent plus à couvrir…

Le groupe : « Aha, ça commence à devenir vraiment intéressant ! Nous changeons d’échelle, nous sommes précipités dans un espace dont nous n’avons encore aucune expérience !

Qui peut dire ce que ça va donner ? »

La fin de l’atelier approche, nous n’avons plus beaucoup de temps, quelques idées sont lancées pêle-mêle.

Andrée

Nous avons pris en main nos relations concrètes, et notre force grandit. Nos enfants sentent que nous représentons une réelle force de soutien dans leurs vies à l’école. Et aussi les enseignants qui cherchent à transformer les relations pédagogiques. Notre exemple fait peu à peu tache d’huile dans plusieurs villes du pays.

Christine

Nos relations avec le personnel d’entretien de l’école changent aussi. Avant nous ne les voyions presque jamais, et ils n’avaient aucun espace pour s’exprimer. Maintenant nous parlons avec eux des soins aux locaux, en prenant en compte les besoins des enfants, et aussi ceux des travailleurs et des travailleuses.

Sébastien

Un groupe de parents du Liban contacte notre fédération, et nous avons vent d’expériences remarquables dans une école du Burkina Faso. Nous leur écrivons. Une relation d’entraide commence avec eux. Ils racontent dans le journal de la fédération ce qu’ils font.

Sonia

Quand le nouveau gouvernement lance des mesures d’austérité, qui diminuent entre autres le nombre d’enseignants, nous participons à organiser des manifestations. Certaines sont enfin gagnantes parce que nous devenons petit à petit une force avec laquelle les politiciens doivent désormais compter.

Ce que nous apprenons dans cet Atelier

C’est Juliette qui a dit le mot de la fin :

Juliette

Cette expérience me touche profondément. C’est carrément mon identité qui change !

Avant je me voyais moi toute seule. Avec d’une part devant mes yeux la possibilité de participer à des actions à court-terme, et d’autre part un grand but final : un Changement Radical…

Un but un peu comme la promesse du Paradis, un but assez vide et creux finalement.

Maintenant je m’imagine moi-même tout autrement. Je me vois partie prenante d’un processus très concret. Un processus qui démarre dans la transformation de nos relations immédiates : c’est un puissant levier pour toucher la transformation des relations dans toute la société.

Ca change ma vie ! Je me vois en chemin avec vous, et avec toutes celles et ceux qui agissent comme nous dans le monde entier. Un chemin PRATIQUE, qui est toujours déjà là, et qui fait désormais partie de moi !

Je me sens maintenant membre d’une grande histoire. L’histoire de l’Humanité, en fait.

Pour celles et ceux qui veulent réfléchir plus profondément aux stratégies pratiques de transformation sociale, nous tenons à votre disposition une fiche (env. 5 pages) sur nos hypothèses à ce sujet.

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