Nous construisons la confiance

Prenons nos places d’Actrices et d’Acteurs de notre société. Cela nous demande une grande confiance. Une confiance en soi, une confiance envers la coopération sociale.

Et dans notre société basée sur la compétition, c’est plutôt la méfiance qui est devenue une habitude, elle nous décourage à petit feu.

Comment réparer notre confiance ?

Comment pouvons-nous construire un fondement solide, ultime, à nos engagements dans la société ?

Un fondement sur la base duquel nous puissions être confiant·es, puissant·es, persévérant·es, sincères ?

Pourquoi cet atelier ?

Dans notre No 1 nous avons affirmé : chacun·e imagine le sens de sa vie sociale. Chacun·e donne sens à ce qu’iel fait dans notre société.

Alors voici la question, à laquelle plusieurs de nos lecteurs et lectrices nous ont rendu·es attentif·ves :

« En quoi le travail sur l’imagination n’est pas juste une manière plus sympa de voir la vie ?

En quoi ce travail est nécessaire, incontournable, pour transformer la société? »

Cette question nous conduit à aller au bout de ce que nous avons affirmé.

Imaginer un sens à nos vies, c’est un acte. Cet acte, nous le refaisons chaque jour, sans en être forcément conscient·es. Que nous soyons timides, fatalistes, enthousiastes, réalistes voire cyniques, rêveurs, rêveuses, désespéré·es, révolté·es, hanté·es par la colère, passif·ves, militant·es convaincu·es, ou autres.

C’est cet acte d’imagination qui est à la racine de nos engagements dans la société.

C’est par un travail, par un partage, que cet acte peut devenir conscient et souverain. C’est dans cette forge, et nulle part ailleurs, que nous commençons à exister en tant qu’Acteurs et Actrices sociales. C’est là que nous mijotons, trop souvent en secret, les ingrédients de nos méfiances ou de nos confiances. Donnons alors à ce travail le soin qu’il mérite : c’est nous-mêmes qui sommes en jeu !

La démarche proposée

Nous nous racontons des évènements qui ont été des tournants dans nos façons d’imaginer le sens de nos vies dans la société.

Partager nos déclics révèle toute leur force et leur poésie, ça nous a stupéfait·es.

Et lever ensemble le voile qui recouvre cette activité d’imagination, activité si intime, cela crée justement des liens profonds de confiance : nous ne nous contentons pas de construire une confiance superficielle entre nous, en nous mettant seulement d’accord sur des choses à faire.

Exemple : l’atelier du 29 septembre 2016

Cet atelier a eu lieu lors d’un séminaire organisé avec des sympathisant·es de Plein Jour.

Pour respecter l’intimité de chacun·e nous avons modifié les noms et le cadre où les faits relatés ont eu lieu. Chaque récit ne rend pas moins compte d’un évènement vécu.

Voici trois exemples choisis parmi tout ce que nous nous sommes raconté :

Récit de Manu

A l’âge de 28 ans, avec ma compagne, nous avons commencé à discuter d’avoir ensemble un enfant. J’avais envie, mais en même temps je n’étais pas sûr de moi. Et les mois passaient… Pour en avoir le cœur net, j’ai finalement décidé d’aller randonner trois jours seul en montagne, avec cette question dans mon baluchon. Allais-je devenir père ?

Je me souviens qu’au deuxième jour, mes doutes sont devenus plus clairs. Devenir père, ça voulait dire m’ancrer quelque part, me lancer avec une femme, dédier un temps conséquent, sur des années, à la rencontre d’un petit, puis d’un ado… Je ne voulais pas faire les choses à moitié. Ca voulait donc dire, logiquement : tirer un trait sur d’autres opportunités. Et c’est là que se nouaient mes réticences. J’étais encore dans le paradigme de mes 20 ans, où toutes les vies étaient possibles, où je pourrais être, qui sait, garde-forestier, instituteur, zadiste nomade, ou même émigrer au Québec, peut-être en Argentine ? Quelque chose en moi aurait voulu laisser tous les possibles ouverts. Donc ne m’engager fermement dans à peu près rien.

Pendant que je tournais autour de ces dilemmes, le sentier m’emmenait de plus en plus haut. Au bout d’un moment je suis arrivé dans une prairie inondée par le soleil de septembre. Le panorama était grandiose. La forêt s’étendait à perte de vue, les montagnes ondulaient à l’horizon dans une douceur infinie. Un silence quasi total me laissait presque tremblant. J’avais l’impression d’être devant une vision millénaire, la nature était absolument immense, sublime, et moi je n’étais qu’une poussière. Et c’était très bien comme ça.

Une émotion extraordinaire est montée en moi. C’est comme si j’avais fait la paix avec l’idée que ma vie était courte, limitée. Je ne pourrais pas tout faire, tout vivre. Mon chemin serait un chemin très particulier, une manière – la plus artistique possible – de jouer avec un certain contexte, avec certains hasards, avec certains choix existentiels. Pendant ce temps, d’autres êtres humains exploreraient d’autres chemins sûrement fabuleux, sûrement enviables. Mais pourquoi les envier, et pourquoi accumuler toutes les expériences du monde dans une seule vie ? Je serai seul à composer mon chemin, ils seront seuls à composer le leur. La plus belle manière de profiter de cette richesse de possibles, c’est tout simplement d’être connectés les uns aux autres, de se raconter, de se transmettre le fruit de nos savoir-faire et de nos découvertes uniques.

Plus tard, je me suis aperçu qu’à cette occasion j’avais profondément compris la force de la coopération sociale, faite des liens entre une multiplicité de chemins singuliers. C’était devenu limpide jusque dans mes tripes.

C’est génial de pouvoir vous raconter cet événement. Je me rends compte que ça me brasse encore aujourd’hui. Peut-être que je devrais le raconter plus souvent, pour me rappeler quels sont les points cardinaux de ma vie !

Récit de Victor

Un jour j’ai fait un rêve.

Je rencontrais un petit garçon, cinq ans peut-être, qui avait l’air triste, triste, triste. Il me regardait droit dans les yeux.

Il a fini par me dire : « laisse-moi être ! ».

Envahi de frissons de la tête aux pieds, j’ai compris que cet enfant, c’était moi. Et qu’il me disait que, même quand j’étais petit, je ne m’étais jamais autorisé à être simplement tel que j’étais : un enfant.

Je me suis réveillé en larmes.

Puis les jours ont passé, et j’ai oublié ce rêve.

Quelques mois plus tard le souvenir de cet enfant m’est revenu brusquement. J’étais seul, et je réfléchissais, tourmenté, à une dispute violente que je venais de vivre. Pourquoi étais-je à ce point ravagé par les exigences de l’autre à mon égard ? « Laisse-moi être ! »

C’est alors que j’ai vraiment réalisé l’importance de ce message. C’était presque une question de vie ou de mort.

Je me suis rappelé combien, petit, j’avais toujours cherché à être meilleur que ce que j’étais, pour devenir comme il faut, pour correspondre à ce qu’attendaient de moi mon père, ou mes profs, ou ma grand-mère, etc. Il fallait toujours « être un grand garçon », c’est-à-dire plus grand que mon âge. Stop ! Laissez-moi être un enfant, avec son lot de naïveté, d’ignorance, de petites bêtises, et aussi ses fous rires, et aussi sa toute simple capacité à danser.

J’ai encore pleuré. J’ai pris cet enfant dans mes bras. Je lui ai dit que je regrettais d’avoir cru à ces âneries d’adultes. Je lui ai dit que je serais son allié désormais, même avec trente ans de retard. Je lui ai dit qu’il n’y avait plus besoin de chercher éperdument quelqu’un d’autre qui m’autorise à juste être : l’autorisation, elle viendrait de moi. Enfin.

Dans les jours qui ont suivi, je pleurais de joie à chaque fois que je repensais à celui que j’ai nommé « l’Enfant-Soleil ». Je ne me suis jamais senti aussi léger. Partout où j’allais, je me sentais libre d’être qui j’étais, fier de toutes mes imperfections. Cette réconciliation intérieure était cent fois plus forte, mille fois plus forte que n’importe quel compliment qu’on pourrait me faire.

Depuis ce jour, j’ai compris qu’il n’y a qu’une seule manière de grandir et d’aider à grandir, dans tout domaine, à tout âge, qu’il s’agisse de soi ou des autres. C’est d’aimer totalement la personne telle qu’elle est aujourd’hui. C’est-à-dire, telle qu’elle est avant d’éventuellement grandir. Ca a changé mon rapport avec moi-même d’abord, mais aussi avec tous les autres êtres humains, que j’ai commencé à regarder avec plus de tendresse.

Parfois il est nécessaire de nous secouer. Parce qu’il y a danger, parce qu’on ne sait pas comment faire autrement, et qu’il faut réagir vite. On met des limites. Secouer les gens, ça les canalise, c’est efficace en surface, provisoirement – ça peut être un objectif important. Simplement, je ne pense pas que les êtres humains apprennent comme ça. C’est dans l’amour que l’apprentissage peut couler de source.

Je n’ai pas encore fini de découvrir tous les méandres de ces 3 simples mots, « laisse-moi être ». Même deux ans plus tard, quand je reconvoque cette vision par toutes sortes de rituels délicieux, je découvre encore de nouveaux enseignements. Mais l’amour qu’elle a libéré est déjà un acquis extraordinaire. Je me sens plus solide dans mes convictions, plus généreux. Et plus heureux.

Récit de Paul

Je vais vous raconter un tournant dans ma vie qui m’étonne encore moi-même, mais qui est maintenant au centre de mon existence. J’étais marié depuis longtemps, mais ça faisait pas mal de temps que j’allais voir Jézabel régulièrement vers minuit ou deux heures du matin. Pour faire l’amour avec elle. Je finissais même par me demander si je l’aimais, ou si je la désirais seulement.

Une nuit il y a eu un tournant. Je me suis rendu compte d’un fait qui change tout, jamais je n’y avais pensé auparavant : le désir est fluctuant, derrière le désir il y a quelque chose de plus grand. L’Amour ! Au moment où je prononce ce mot je n’échappe pas à un petit frisson : ne suis-je pas en train de tomber dans un idéalisme un peu facile ? Mais non. J’ai compris – pour toujours, j’ose l’affirmer ! – que l’Amour avec un grand A est un fait, inscrit au cœur de ma vie. C’est comme ça.

Je suis obligé de l’avouer.

Erich Fromm (L’Art d’Aimer) m’a bien aidé. Pour lui l’amour n’est pas un sentiment. De plus, il ne dépend ni de la libido, ni des qualités de l’autre : c’est un acte, une décision intérieure. Un décret, si vous voulez. Totalement valide, solide, aussi fou que ça puisse paraître.

Parce qu’il est fondé sur une vision du sens dans ma vie de ma relation avec Jézabel.

Sur une intuition de ce qu’elle est pour moi. Là je peux l’aimer pour elle-même, inconditionnellement, seulement parce que c’est elle ! C’est fou, mais c’est vrai !

Vous aurez peut-être de la peine à me croire, mais j’ai découvert la possibilité de cet acte « poétique » : un acte intérieur qui fait vivre une réalité. Je comprends que cela peut vous sembler difficile à prendre au sérieux.

J’ai « vu ». J’ai vu que c’était exactement ça que je vivais déjà avec elle : je l’aimais déjà pour elle-même. Seulement je ne m’en étais pas rendu compte. Tout ça s’est passé à un autre niveau que celui de la psychologie et de ses doutes. Au-delà des blessures, au-delà des avantages ou des inconvénients qui viennent de ma vie avec elle, ça n’a rien à voir.

J’ai changé. Pas seulement envers elle. (J’ai divorcé, et nous sommes sortis de la clandestinité). Mais surtout : cet évènement m’a drôlement secoué. Il m’a mis sur un nouveau chemin. J’ai changé ma façon de vivre.

Depuis ce moment je prends au sérieux mes intuitions profondes. J’ai appris à avoir confiance en elles, c’est-à-dire en moi-même. J’ai compris que seule cette confiance peut fonder mon engagement radical dans ce que je fais, et dans toute ma vie. J’ai aussi compris – j’ai finalement reconnu – que c’est l’amour qui est le véritable moteur de mes engagements dans la société.

Ça existe, l’inspiration ! C’est l’apparition d’une vision intérieure qui est au-dessus de ma capacité de douter. Cette nouvelle façon de me voir moi-même, c’est même elle qui m’inspire mes meilleurs doutes. Et un esprit critique bien plus pointu que celui reposant seulement sur des raisonnements.

Agir ainsi, en osant me laisser inspirer par l’amour, c’est tout autre chose que d’agir par le désir de faire « de mon mieux. »

Vers l’atelier 2

La reconstruction de la confiance en nous, envers la coopération sociale, envers la vie. C’est un point de départ nécessaire, mais cela ne suffit pas.

Nous limiter à ce travail serait nous enfermer dans la boîte étroite du « développement personnel ». Comment, à partir de la restauration de la confiance, imaginer les stratégies qui nous permettront de la développer concrètement ?

En (re)construisant par notre pratique nos relations sociales les plus terre-à-terre ?

Et même en transformant la société entière ? C’est le but de l’Atelier 2.

Pour les lecteurs et lectrices intéressé·es nous tenons à votre disposition une fiche (4-5 pages) qui explicite plus en profondeur comment l’enracinement dans les valeurs imaginaires est le moteur de nos engagements.

Cet article a été publié dans Journal 2. Bookmarker le permalien. Les commentaires et les trackbacks sont fermés.