Bien avant ce journal nous avons beaucoup partagé sur nos relations de couple. Ce n’est pas un hasard. Nos relations proches sont l’expérience cruciale où se joue notre confiance dans toutes nos relations. Y compris dans nos relations sociales.
Qu’est l’Amour pour nous, comme moteur de nos vies, comme moteur de la transformation sociale ? Malgré toutes les manipulations faites en son nom ? Malgré les faits sociaux qui semblent en faire un vain mot ?
Cet article n’a pas encore pu recevoir une adhésion pleine de nous tous, même si nous assumons ensemble de l’éditer en l’état. Il a relancé un grand débat entre nous quatre, hommes, qui est encore loin d’être mûr et qui demande à être enrichi, en particulier par des femmes.
Nous espérons vos contributions !
A Monique
A Cassandre
A Kochankitsa Droga
Confidence 1
Dire qu’il y a 14 ans que je suis devenu ton amoureux ! Et nous vivons toujours ensemble. Je t’ai aimée, je t’aime encore.
Mais voilà, comme beaucoup de couples, nous avons des frictions, toujours les mêmes ! Et je ne sais plus quoi faire. Je vais te dire ce qui est difficile pour moi : souvent tu me dévalorises, tu portes sur moi des jugements, tu me répètes toujours les mêmes choses « que je devrais faire », et « que je suis une fois de plus incapable de faire », etc.
Ca me blesse, bien sûr, chaque fois. En plus, tu sais très bien toucher les points où je ne m’aime pas, où j’ai de toute façon déjà la profonde habitude de me dévaloriser moi-même.
En racontant tout ça je ne cherche pas à esquiver tes reproches. Ils sont même souvent justifiés, je trouve. La difficulté à laquelle je me heurte, c’est que je me culpabilise déjà moi-même de mes « fautes ». Si la mise en accusation par moi-même suffisait pour me faire changer, j’aurais réglé le problème depuis longtemps ! Alors, quand toi, que j’aime, tu en rajoutes encore une couche, ça ne fait qu’empirer ma situation. Je me laisse acculer à « défendre mes bonnes intentions ». Un combat perdu d’avance. Au fond je t’en veux de me mettre à répétition sur le banc des accusés comme tu le fais.
Je joue au blessé, je t’en veux de ne pas accourir à mon secours pour me soigner ! Je finis ainsi par te mettre toi aussi sur le banc des accusés. Subrepticement une agressivité sournoise l’un contre l’autre assombrit nos deux cœurs.
Nous ne pouvons alors presque jamais examiner nos conflits calmement, avec humour, et même avec amour. Ca finit par faire des dégâts profonds dans notre relation. Avons-nous secrètement renoncé ? Sommes-nous en train de nous résigner à vivre un amour couci-couça ? Nous tombons dans une stagnation chronique qui finit même par ressembler aux relations bloquées que j’ai au boulot !
Confidence 2
Depuis peu de temps je vois que je change. Il y a eu pour moi un tournant décisif quand j’ai pigé ceci : l’amour commence par nous séparer. Ca a l’air fou de dire ça, contraire à l’amour. Eh bien non ! L’amour nous sépare d’abord, parce qu’il nous met devant l’Autre comme radicalement autre : jamais je ne pourrai te changer, faire en sorte que tu correspondes à ce que je voudrais que tu sois.
Respect. L’amour creuse entre nous un abîme.
C’est parce que l’amour veut se faire lui-même la seule solution possible entre nous deux.
Avant j’étais prisonnier de mes attentes, toujours bourré d’attentes « qu’enfin tu deviennes autrement, pour l’amour du ciel ! ». J’ai pratiqué ce jeu, répétitif, barbant, pendant des années. Maintenant je sens que la seule attitude pertinente, c’est de regarder à l’intérieur de moi : pour décider de nouveau si je t’aime, comme si je revenais à chaque fois devant toi à la case départ. Sans plus me laisser horripiler par tes comportements : j’apprends peu à peu que tout ça ne pèse pas un gramme devant notre amour.
Confidence 3
Mais de l’autre côté, toi ? Souvent je te vois agir envers moi avec le fantasme que moi je devrais changer. Tu me mets ainsi à rude épreuve. Ai-je vraiment laissé tomber mes attentes que tu changes ? Ne plus exiger de toi que tu arrêtes d’exiger de moi que je sois autrement ?
Oh, le dur apprentissage, où c’est en plus toi qui es mon professeur ! J’ai vraiment choisi la femme qu’il me faut ! Car tu m’obliges à aller jusqu’au bout : est-ce que je t’aime, toi-même, juste comme tu es, inconditionnellement ? Sans plus désirer que tu sois autrement ?
Je commence alors – timidement ! – à voir que si tu me juges comme tu le fais, en trouvant mes comportements inacceptables, c’est pour des raisons importantes pour toi.
Et voilà, j’ai commencé à lâcher mon habitude de toujours souffrir de tes remarques, de m’énerver, de me mettre en colère. Après tout (avant tout !), je peux t’aimer, toi, toute entière, en cessant de mesurer ce que tu me dis à comment, selon moi, tu devrais être si tu m’aimes. Je peux maintenant respecter ton besoin, il est vraiment impérieux : tu ne supportes pas que par mon comportement envers toi je réveille tes blessures, qui sont de vraies blessures. Tu en souffres vraiment.
Je te fais maintenant plus confiance. Du coup, surprise, je me fais plus confiance à moi aussi. Maintenant que je t’aime quand même, je respire. Et puisque je t’aime quand même, je découvre que moi aussi je peux m’aimer quand même ! Justement dans ce qui se passe avec toi j’apprends à m’aimer, je n’aurais jamais cru ! Je ne savais même pas à quel point je ne m’aimais pas, ou seulement au compte-gouttes.
Avant j’avais peur, je me sentais tout de suite menacé par tes remarques. Comme elles étaient désagréables, je les rejetais, et toi avec. Ou pire, j’essayais de t’obéir, de faire comme tu veux, mais sans cœur. Ca ne marchait bien sûr jamais, heureusement.
Maintenant que je nous fais plus confiance, je me sens plus libre de chercher à te comprendre.
Pourquoi tu agis ainsi ? Pourquoi je n’arrive pas à saisir et aimer tout de suite ce que tu tentes de me dire par tes récriminations ? Pourquoi ma première réaction est de te détester, toi que j’aime ?
Au lieu d’attendre que tu changes, je change moi-même. Au lieu de toujours seulement réagir, riposter, je peux me créer moi-même, improviser, inventer à mesure mes réponses, en te prenant, toi, ma bien-aimée, au sérieux bien plus qu’avant.
Ouf, enfin ! Je ne me reconnais plus. Comme au début de notre amour, je me redécouvre de la sensibilité, de la fantaisie ! Et je redécouvre – parfois – que tu aimes me voir comme ça, le ciel s’éclaire – encore fugitivement. Je te revois même sourire
Je t’aime « quand même » ! Et j’ose m’accrocher au fait que toi aussi tu m’aimes « quand même. »
C’est exactement ça que je suis en train de vivre : aimer, c’est aimer quand même.
Confidence 4
Ca fait du bien de parler ouvertement de toutes ces simagrées de l’amour. Devenir Acteur, reprendre l’initiative, ça commence par cesser de mettre un voile pudique sur ce qui secrètement taraude le plus nos cœurs. Il y a sur les relations amoureuses un tabou absurde. Chacun reste seul à ruminer ses difficultés, qui sont pourtant tellement les mêmes pour toutes et tous ! Ca me fait drôlement penser à mes relations de travail : même tendance à rester secrets, au lieu de construire des liens dignes d’être vécus…
Avec toi nous voyons maintenant clairement que la relation de couple, intime, sexuelle, c’est comme un « atelier protégé » où nous apprenons à aimer. Aimer, c’est apprendre à aimer. Et j’en vois les effets : maintenant j’aime beaucoup plus mes proches, et aussi les gens. Je les aime plus « comme illes sont ». J’ai aussi laissé tomber les attentes que j’avais envers eux, trouvant toujours qu’illes devraient être autrement. Par exemple être au moins aussi révoltés que moi contre le capitalisme.
A mesure que je deviens plus Acteur dans ma relation avec toi, je deviens aussi plus Acteur dans mon engagement au sein de la coopération sociale. Au lieu de tout le temps réagir, rejeter, ou obéir sans cœur, je prends plus d’initiatives, je deviens plus créatif, aussi dans mes relations de travail.
Confidence 5
Même quand tu me fais des reproches, tu joues, ma bien-aimée ! Tu es – de nouveau – une Inconnue qui joue avec moi !
Je rêve ! Nous en arrivons même à nous amuser ensemble ! Le bonheur n’est pas loin !
Quand je suis avec toi, nous passons (souvent, pas toujours) notre temps à jouer, même (et surtout !) quand ça grince entre nous. Depuis deux-trois années, je suis beaucoup plus heureux avec toi.
Aïe ! Me suis-je envolé dans les broderies bisounours ? Après avoir évoqué ces délires heureux, si vrais, c’est le moment de remettre un bémol, de regarder bien en face le côté de l’amour qui reste pour moi un vrai drame.
L’amour, c’est encore et toujours un danger pour moi. Elle rôde tout près de l’amour, la peur. La peur que toi, ma conjointe, tu sois déstabilisée si j’ose être simplement moi-même. Comment puis-je avoir véritablement confiance que tu me fais véritablement confiance ? Et le secret des secrets : puis-je oser m’émerveiller d’être aimé par toi, comme toi seule sais le faire ? Je répète : Puis-je oser m’émerveiller d’être aimé par toi, comme toi seule sais le faire ? Puis-je oser m’émerveiller d’être aimé par toi, comme toi seule sais le faire ?
Quelque chose en moi crie : NON ! Surtout pas !! Jamais ! C’est impossible de m’aimer, juste moi, éperdument, inconditionnellement. Moi-même j’ai de la difficulté à m’aimer, j’ai toujours besoin de chercher des qualités qu’on peut raisonnablement aimer chez moi. Et toi, tu m’aimerais juste parce que je suis là, avec mon prénom, juste parce que je suis qui je suis ?
Ce qui se cache derrière cette question : et moi, puis-je être véritablement émerveillé par toi ?
Un amour sans limite ?
C’est ça qui est dangereux avec l’amour : si tu t’y engages, il n’y a pas de limite. Ca va faire éclater toutes mes limites l’une après l’autre, est-ce que je le veux vraiment ?
Confidence 6
Quels romans, quels suspenses, toujours ! Je comprends qu’on écrive des milliers de pages sur l’amour. Il y a le côté merveilleux, c’est sûr. Mais il y a aussi les problèmes de la vie, qui demandent que nous leur trouvions ensemble des issues pratiques. L’amour, ce n’est pas le coup de baguette magique, la solution-miracle. Au contraire. Nous voilà précipités sans cesse à nouveau dans des conflits pas possibles.
Souvent ces conflits nous rappellent que nous ne sommes ni l’un ni l’autre des acteur·e·s vierges. Nous nous démenons en mettant en jeu les puissants conditionnements que nous héritons de nos familles et de notre société.
Nos conditionnements psychologiques : nous portons chacun·e nos blessures d’enfants, nos fantasmes dont nous ne sommes même pas conscient·e·s, ou si peu.
Nos conditionnements sociaux : nos positions de classe, de genre, etc. Venant d’un statut de dominant·e·s, nos arrogances, notre manque d’écoute ! Venant de notre statut de dominé·e·s, nos colères rentrées, nos intériorisations de la soumission !
Nous sommes hanté·e·s par tous ces démons. Ils sont présents au quotidien, dans nos façons d’aborder – ou de refouler – nos conflits. Nous avons à soigneusement prendre conscience de leur action dans nos vies. Nous provenons d’histoires différentes !
L’amour est ainsi mis au défi. Il ne supporte ni la domination, ni la soumission.
Soit il se prouve lui-même parce qu’il réussit ce miracle, d’inspirer réellement nos pratiques les plus quotidiennes, malgré tout ce qui pèse sur nous. A nous de jouer ! Sinon il se dévoile comme n’étant qu’un vain mot pour dissimuler nos démissions.
Rien n’est gagné d’avance, ni perdu d’avance.
Avec toi, nous tentons maintenant chaque fois de faire de nos conflits, qui commencent par nous séparer, des occasions de nous rapprocher. Regardés sans amour, nos conflits sont des affrontements, les concessions faites ne sont que des cessez-le-feu qui ne durent pas.
Ce n’est que par amour que je puis accepter de tout mon cœur de me dépouiller d’un motif dont j’ai l’habitude de croire qu’il est important pour moi. De tout mon coeur !
Tu te souviens : ce soir où, comme souvent, j’étais déjà assis devant mon ordinateur alors que tu finissais toute seule de ranger la cuisine ? Tu es venue me dire combien tu te sentais rabaissée dans cette situation. Ce soir-là j’ai pu entendre jusqu’au bout ta protestation. Je me suis rendu compte que j’agissais comme mon père… pour lui il était dans l’ordre des choses que sa femme reste à la cuisine pendant qu’il regardait la télé.
Je t’ai alors remerciée de m’avoir fait comprendre que te laisser tomber ainsi ne me rendait pas vraiment heureux. Je t’ai avoué que mon cœur me le disait déjà tout bas, mais que je n’en avais pas tenu compte, ça me semblait tellement normal que tu sois responsable de la cuisine. Je me sentais déjà généreux de t’aider un peu ! Ton geste vers moi m’a ému, et je t’en ai remerciée. Tu te souviens de notre belle soirée après ? Depuis nous avons repensé ensemble comment nous voulions fignoler la fin du dîner. Maintenant c’est chaque fois un chouette moment, et à table nos enfants le sentent bien.
Et ton habitude de mettre toujours deux sachets de thé dans la théière ! Je t’ai dit que je n’aimais pas le thé comme ça. Je vois que maintenant tu ne mets plus qu’un sachet de thé, et chaque matin ça me touche que tu aies cédé, je vois que tu le fais gratuitement, pas pour m’obéir, mais juste parce que tu m’aimes.
Ca peut sembler facile à dire, mais je vois qu’oser prendre l’amour au sérieux, c’est l’audace la plus grande qui se puisse imaginer. Une audace qui serait aussi à sa place dans mes relations de travail, où nous nous laissons quotidiennement figer par la peur.
L’amour, c’est le seul motif qui puisse me mettre réellement en mouvement. Avec toi, ma toute belle, mais aussi dans ce que je fais dans la société. Je l’ai compris une fois pour toutes. Seul l’amour nous rend créatifs, nous pousse à inventer des solutions originales, que la seule raison n’aurait jamais pensé à aller chercher.
Je sais que c’est vrai. Même si je ne mets de loin pas toujours cette vérité en pratique.
le piquant de l’amour : c’est d’être difficile, risqué. Ca ne me toucherait pas autant si c’était facile ! Ca me donne du « grain à moudre » – et pour des années. C’est ça, devenir Acteur : soigner ensemble notre initiative, justement dans les difficultés.
Surtout les difficultés qui hantent toute la société. Celles qui viennent des rapports de classe, de genre : là, nous nous sentons tous les deux souvent dépassés en tant qu’individus. Même si cela ne peut partir que de nous personnellement, il y a des changements qui sont à conquérir dans la société.
Tu te souviens, quand nous avons compris que nous ne trouverions pas d’un jour à l‘autre des solutions satisfaisantes pour les deux ? Nous avons alors mis en place d’un commun accord un processus de transformation sur la durée, et le plus satisfaisant possible pour tous les deux. Un processus où nous apprenons par exemple à partager réellement les tâches domestiques de façon plus équitable, en faisant souvent un bilan clair des progrès accomplis ou non-accomplis.
Même dans les mini-évènements du quotidien nous avons souvent du bonheur à déconstruire avec soin nos attitudes de soumission ou de domination.
Parfois ça passe par des affrontements mémorables et glaçants, j’ai une fois jeté les assiettes contre le mur, tu te souviens ? Il y a eu des jours affreux… Mais au fond, je trouve beau d’avoir ainsi à apprendre ensemble, malgré les crève-cœur et les violences qui surgissent.
J’ai de la gratitude envers toi, parce que c’est fou ce que tu m’apprends à aimer et à être aimé.
Bonus : Confidence pratique
Voici une combine pratique que nous avons mise au point tous les deux. Lorsque nous constatons que nous avons mal joué, nous nous l’avouons – si nous sommes en forme ! Et nous convenons de rejouer la scène. Par exemple si je t’ai mal accueillie à ton arrivée, tu remets ton manteau, tu sors, et tu reviens comme si rien ne s’était passé. Les sourires reviennent, et même souvent les rires !
Et souvent aussi nous soignons des détails. Avant nous les laissions trop passer inaperçus :
« Tu fais quoi, à monopoliser ainsi la salle de bains pendant des heures ! »
« J’en ai marre que tu ranges toujours mes souliers ailleurs que là où moi je les ai mis ! »
« – T’as entendu le ton rogue avec lequel tu m’as dit ça ? Pourrais-tu me redire ça avec plus de soin ? »
L’important ici n’est pas que le problème soit résolu. C’est déjà comment nous l’abordons.
L’autre jour tu m’as redit ton truc. Là tu as sorti ouvertement ta colère, que tu dissimulais avant dans ton reproche agacé. J’ai vu ta franchise, que j’estime beaucoup, et j’ai compris qu’il y avait là quelque chose que je devais prendre au sérieux. Ca a remis de la lumière entre nous deux.
Et moi, quand je t’ai redit ma remarque, je t’ai demandé gentiment d’accepter ma demande, et tu as été d’accord, ça m’a surpris. Quand nous sommes amoureux nous improvisons beaucoup plus. Et souvent la Fleur s’ouvre, de nouveau. C’est érotique et charmant ! L’amour met à nu.
Conclusion
Et au sein de la coopération sociale ? C’est au fond la même démarche qu’au sein du couple, même si ce n’est pas le lieu d’aller aussi profond dans l’intime. Car nous ne produisons pas que des choses ou des services : nous produisons nos relations sociales. Et c’est aussi l’amour qui est le moteur des transformations sociales que nous voulons impulser.