Par doses de 75 cl, la moutarde remplit le flacon, déjà étiqueté.
Un opercule le ferme, puis un bouchon. Tout est là. Le contenu, le contenant, et sa marque, prêts a l’emploi, ou presque.
Pour cela, il lui faudra encore sortir d’ici.
Aller de mon poste, l’enflasconneuse, au carton, de la palette au camion, en passant par le fenwick.
Du semi-remorque à l’avion, de nouveau au poids lourd puis à l’entrepôt où il sera stocké ;
jusqu’à sa mise en rayon, ce jour incroyable où il sortira de l’ombre pour enfin trôner fièrement sur un rayon de Walmart à Melbourne.
Séduise quelqu’un, atterrisse dans son chariot, son placard, son assiette et, lieu final où son contenu exprimera tout le sens de sa création : les papilles et le ventre de mille êtres de là-bas que je ne connaîtrai jamais.
Sans compter tout ce qui s’est fait en amont, la pousse et la récolte de la graine, son transport, sa transformation en condiment. L’élaboration de la recette, le marketing, le packaging ou même l’encre qui aura servi à l’imprimer.
Des machines et véhicules auront dû être construits pour ce faire, du minerai extrait pour les fabriquer, de la matière cérébrale active pour tout penser, coordonner, structurer.
Et surtout beaucoup de force ouvrière, ici et ailleurs, sans quoi rien de tout cela ne serait possible.
Ensuite il faudra faire quelque chose du déchet, l’acheminer, le brûler, le recycler ou le laisser se décomposer quelque part…
Il en aura fallu des gestes, de l’humain, de l’investissement personnel pour mener à bien cette tâche. Une œuvre grandiose en somme.
Une trame gigantesque, tentaculaire, qui ne serait rien sans celles et ceux qui œuvrent dans chaque interstice.
A trop voguer dans mes pensées la machine se bloque, elle ne supporte pas plus de 16 flacons en attente.
Si je veux que ça roule il me faut être concentrée en permanence.
Je la stoppe. Grosse suée, j’espère que personne ne le remarquera.
Encore 4 derniers flacons et je ferme le carton. 2 petits rabats d’abord, les 2 grands ensuite, un coup de scotch et hop sur la palette ! Bouton vert et c’est reparti.
Un flacon entre chaque doigt, soit 4 par main (je commence à avoir le geste), je les prends, je les dépose, je les prends, les dépose, les prends, les dépose…
Je guette du coin de l’œil la pile de cartons plats.
L’angoisse de la chaîne, car c’est à moi de les mettre en forme et leur mise en forme ne fait pas partie du programme, il n’y a pas de temps prévu pour cela.
En tous cas pas dans le rythme stable mais soutenu de la bécane qui me dicte le mien.
Il me faut accélérer le pas et prendre de l’avance sur elle pour pouvoir former 8 cartons tous les 220 flacons.
C’est ma dernière estimation en date, de cette façon, tout est optimisé. J’absorbe ce qui n’a pas été calculé ou pris en compte et tout reste fluide. Quand j’y arrive…
Sauf la tension dans mon ventre qui se fait grandissante la journée avançant, et ma respiration saccadée dont je ne prends conscience qu’une fois essoufflée. Je n’ai pas le choix, il faut dire, mais l’enflasconneuse poursuit sa course, pour l’heure c’est le principal.
Étonnamment, ça m’émeut. C’est ma capacité à compenser le vide et devancer la machine qui fait la fluidité du circuit. A cet endroit précis, finalement, j’ai le sentiment d’être plus qu’un rouage, de servir à quelque chose, d’être particulière et un peu habile. J’en jouis quelques instants. Pourtant, je sais que la chaîne de montage est l’outil des temps modernes, et qu’il n’y a pas travail plus aliénant.
Et je m’ennuie terriblement, ce travail me permet de survivre mais sûrement pas de vivre.
Régulièrement, je me demande : « Qu’est-ce que je fais là ? »
Même si pour l’instant je ne sais pas ce que je veux d’autre ou même ce qui aurait du sens pour moi.
D’ici à le trouver, je veux faire vivre le lien de la trame invisible qui me relie aux autres.
Dès maintenant.
Alors :
« Je ne sais pas qui tu es, toi, qui ouvriras et videras ce carton, mais je pense à toi.
Je m’appelle Roxane, j’avais envie de te faire un coucou depuis l’usine de conditionnement en France, ou je le remplis et le ferme !
J’espère que tu as une bonne équipe ? Ici on travaille dur et il y a beaucoup de bruit, j’ai quelques collègues sympas mais c’est pas facile de se rencontrer vraiment.
Profite de l’essentiel, je vais essayer d’en faire de même ! Bonne journée, bise. »
Je glisse ce mot dans ce carton, le scotche et le place sur la palette, presque soulagée.
Ca fait un peu plus de deux heures que j’attends ça.
Depuis quelques semaines, ce sont ces petits mots qui me font tenir et mettent un peu de piment à ma journée.
J’en ai préparé 3 hier soir dans mon meilleur anglais, export oblige.
3 mots pour 3 personnes différentes, au Canada et en Australie, paraît-il.
Est-ce à moi-même ou à la personne qui le réceptionnera que ça fait du bien ?
Les deux peut-être…
Merci à mon imagination, elle me sort souvent de l’ennui le plus mortel !
C’est là que je me fais le plus rire, quand personne ne me voit, quand d’une manière détournée je brave tous les codes établis pour mettre de la vie là où on ne l’attend pas.
Ainsi je reste droite, éveillée, vivante.
Ce n’est pas une fin en soi mais c’est bon d’oser, ça nous regarde, toi et moi.
C’est déjà ça.
En filigrane partout je vois maintenant les personnes, celles et ceux qui œuvrent dans chaque secteur, rémunérées ou non.
Au sein de la société industrielle c’est un réel effort pour les percevoir, mais je tiens à le faire.
Ça me permet d’avoir de la reconnaissance là où trop facilement je ne vois que l’objet fini de la production.
De considérer chaque être dans son vécu et son action.
Ensemble nous avons une interaction, je souhaite donc la soigner.
Que nous soyons proche ou à distance je ne me sens plus éloignée de toi, ta vie et ton bien-être m’importent, autant que le mien. Je sais que nous comptons l’un sur l’autre en permanence.
Il s’est passé 10 ans depuis ces petits mots, et si je le raconte aujourd’hui, c’est que cette décennie m’a permis de trouver de la joie, avec d’autres ami·es, dans le fait de construire des choses ensemble. Et pas seulement matérielles. Alors j’espère que tu sauras y trouver la force que j’ai puisée là, et que grâce à elle, tu vivras toi aussi tes rêves et avec eux, ceux des autres.