Le Travail du Bercement

Une danse à travers la nuit avec un bébé pour cavalier. Dialogue avec tout le soin que je voudrais donner à un autre être, avec tout le coeur que j’y mets, et qui parfois me manque. Suis-je déjà Acteur social, dans ces gestes confidentiels, dans le silence de cet appartement ?

A Nana, à Brunngohn

Mon fils a un an et il est malade. Presque 40° de fièvre, un virus rapide, pas bien grave, mais intense. Pendant deux nuits de suite, malgré le paracétamol, son sommeil est très agité, et il s’apaise uniquement contre moi. Je le balance doucement en lui chantant des berceuses. Une demi-heure… Une heure… Il semble enfin tomber dans un sommeil solide, je le pose dans son lit, me recouche et m’assoupis. Mais je me réveille une heure plus tard avec un point de désespoir dans le ventre : il pleure à nouveau. Mes bercements dureront alors trois heures, sans interruption.

Mon univers est la nuit. Les volumes gris des meubles, le son d’une télévision à travers les cloisons, des talons sur le trottoir dehors, et les voix lointaines de la ville qui se reflètent dans les nuages.

Je berce mon fils, c’est-à-dire que je danse. Je danse, mes pieds fusent sur le plancher, j’entraîne mon bébé dans des grandes traversées et des fiers demi-tours. Mon tout petit cavalier me répond en lestant son poids ou avec de longs expirs. Sa tête est une boule chaude, fiévreuse, contre ma clavicule. Son corps est un doux kilogramme qui bruisse entre deux rêveries vaporeuses. J’écoute son âme, j’écoute comme il vit dans son sommeil, comme il palpite dans sa torpeur. Je suis subjugué. J’écoute sa main qui cherche son chemin, qui vient frotter son œil, parcourir ma poitrine, se tendre jusqu’à ma nuque et s’entortiller dans mes cheveux. Parfois j’approche mon nez du sien et j’écoute sa respiration. Je guette les reliefs de son sommeil : est-il assez profond ? Est-il prêt à être posé dans son lit ? Toujours pas : je reprends la marche.

Puis mon esprit part fouiller dans les souvenirs de ma journée. Je perds un peu le contact avec ce que je fais. Je laisse la nuit s’écouler, j’attends que le temps passe dans mes gestes.

Mais attendre est un piège.

Au bout d’un long moment, je vois que mon activité s’est asséchée. J’ai l’impression d’être à la chaîne. Je fais toujours la même route, aller, retour, aller, retour, quatre pas vers le mur droit, quatre pas vers le mur gauche… L’inspiration s’est effilochée : bercer devient une corvée.

J’essaye de poser mon fils ; il crie ; je le reprends, et la mécanique s’enclenche à nouveau.

Je bouge comme une horloge dans la nuit, rongé par la fatigue, mes pensées sont presque déjà des rêves et elles flottent, elles fuient. Je porte le sommeil de mon fils à la force de mes bras, et je sens petit-à-petit les menus défauts de ma posture. Mon poignet commence à piquer, ma nuque s’ankylose, les courbatures s’annoncent. Ma tête est un grand pneu endolori avec, au centre, les deux puits immenses que sont mes yeux. Je ne fais même plus attention à ce que je chante, je récite, je psalmodie.

Je finis par me dire que je suis en train de gâcher ma nuit. Et demain ? Ma journée sera gâchée aussi, à cause du manque de sommeil. Je pense à tout le travail que je devrais, que je voudrais faire : quand y arriverai-je ? Ca m’énerve.

Mais je comprends soudain que je suis déjà en train de travailler. Beaucoup. C’est un travail qui semble ingrat, parce qu’il n’y a personne pour le rétribuer, pour le voir, pour le remercier. Au bout de ma chaîne, rien de visible. Je travaille dans l’anonymat de la nuit, pour une personne qui demain ne me dira rien, qui vivra sa vie comme si de rien n’était. Travail entièrement gratuit. Travail de l’invisible : travail de la relation.

Je donne ma nuit pour un autre. J’espère qu’une génération câlinée dans ses fièvres sera une génération plus sereine. Je comprends autrement la condition des femmes, qui ont accompli ce travail depuis des siècles. Leur travail était censé être un satellite du « vrai travail » : cuisine, ménage, consolations. Travail de la re-production pendant que les hommes s’occupent de la production. Mais les économistes féministes remettent les pendules à l’heure : et si, au contraire, la production n’était que le satellite de la re-production ? Pourquoi produisons-nous, si ce n’est pour assurer la survie et le bien-être, non seulement des humains, mais de tout ce qui vit sur Terre ?

Voilà que mon bercement devient d’un coup central.

Revenu à cette conscience, je reprends mon souffle. L’inspiration se lève à nouveau. Je retrouve pourquoi j’aime mes berceuses, qui sont des folk songs et des chants révolutionnaires, je les murmure encore plus fort. Je me prends pour un crooner avec, pour tout public, une oreille assoupie. Mes gestes prennent du sens, du plaisir et de l’ampleur. Je suis une longue plante bercée par le vent, grisée par la respiration du monde. Je suis le ressac. Je relaye les gestes immémoriaux de celles et de ceux qui sont auprès des bébés, quand ils ont les moyens de les entendre. Je danse les danses du début d’une vie, de la rencontre avec la nuit. Cette longue marche dodelinante, chaleureuse et ténébreuse, c’est un art. C’est mon art.

Notre dignité de travailleurs domestiques, nous avons à la construire de zéro. Nous pourrions apprendre à en parler entre parents, comme on éclaire ensemble un savoir-faire. Pour nous sentir en bercements comme des grands explorateurs ; chacun·e sous son toit, mais relié·e·s par une recherche commune.

C’est aussi ça la coopération sociale.

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