Devenir Acteur c’est voir les autres comme co-Acteurs, et conquérir ainsi un regard plus heureux envers nos frères humains et sœurs humaines.
A Christian
Il y a quelques années, à chaque fois que je montais dans le tram, une image me sautait aux yeux. Souvent je ne m’en rendais même pas compte. C’était une image très triste, je me disais : « dans ce tram tout le monde est là, sans être là. Beaucoup, par exemple, ont les oreilles dans des écouteurs, ou les yeux rivés sur leur téléphone portable… Ils sont reliés à des gens, ou à des trucs à faire, qui en fait se trouvent ailleurs. Chacun vit sa vie dans son coin, et chacun s’en fout des autres, de ces autres qui sont pourtant là, juste à côté, en chair et en os. Ce tram n’est qu’un lieu d’attente et de passage, plein de fantômes. Au point d’en être lugubre. »
Puis, un jour, j’ai participé à un séminaire au sujet de la coopération sociale. Trois jours durant, j’ai tourné autour de cette idée selon laquelle nous produisons ensemble, plus ou moins consciemment, plus ou moins souverainement, la vie sociale comme elle est aujourd’hui. Quand je suis reparti du séminaire, j’avais le cerveau qui pétillait. Comme quand on a l’impression de découvrir des choses importantes, sans être encore sûr d’avoir vraiment bien compris.
Les jours suivants, je ne réfléchissais plus vraiment à la coopération sociale, mais je sentais que cette idée rôdait dans ma tête. Et un matin, paf ! La voilà qui s’incarne, sous mes yeux, sans crier gare, dans une image très vivante. J’étais entré dans le tram, et je regardais encore toutes ces personnes, chacune dans son monde. Mais au lieu de me laisser déprimer comme d’habitude par cette vision, je me suis mis à sourire.
« Quel cinéma !, je me suis dit. Toutes et tous, nous faisons semblant de vaquer à nos petites occupations. Mais en fait, que nous le voulions ou non, toutes nos activités perso sont reliées les unes aux autres. Ce monsieur qui va faire son shopping, il va acheter des produits qui ont été fabriqués par d’autres, et acheminés par d’autres, et mis en rayon par d’autres encore. Et la conductrice du tram, qui s’occupe de gagner son pain en faisant son boulot : en fait elle nous transporte pour que nous puissions mener à bien nos activités, qui seront utiles à leur tour à d’autres gens. Nous prétendons nous occuper chacun de nos affaires, mais en réalité nous sommes tous en train de nous rendre des services, de nous transmettre des choses… Nous coopérons à très grande échelle, nous faisons vivre une incroyable fourmilière. Nous pouvons en être fiers ! Nous avons chacun un intérêt vital à ce que cette coopération sociale soit en merveilleuse santé. »
Je souriais dans mon tram, parce qu’une comparaison cocasse me venait à l’esprit. Imaginons que nous soyons cent terrien·ne·s dans un vaisseau spatial, en route pour s’installer sur une nouvelle planète. Une histoire extraordinaire, une perspective à la fois passionnante et terrifiante ! A présent, imaginons que nous nous croisions dans les couloirs du vaisseau, et que nous fassions comme si de rien n’était. Comme si nous n’étions que les usager·e·s anonymes d’un tram. « Bah, moi je vais resserrer tel boulon, ah oui moi je vais vérifier que la trajectoire est bonne, bof. » Ce serait complètement surréaliste !
Que dire alors de ce que nous faisons, ici et maintenant, sur notre planète bleue ? Certes, nous ne sommes pas cent mais 7 milliards… Pourtant notre aventure commune n’est pas moins palpitante !
L’image que j’avais des passager·e·s du tram était maintenant différente. Bien sûr, je continuais à nous voir comme étant apparemment chacun·e dans notre coin. Mais à présent je voyais aussi que nous sommes en fait complètement engagé·e·s les un·e·s envers les autres. Les gens avaient beau regarder leurs pieds ou leurs écrans : je me sentais complice. Et je m’attendais presque à partager cette complicité avec tel autre passager, qui lui non plus ne serait pas dupe de ce jeu de rôles
Je ne minimise pas les virus qui encombrent encore notre société. Des systèmes de domination et d’exploitation dévoient notre activité, ils la gâchent, ils la bloquent, je ne le sais que trop. Ils ne peuvent être démantelés qu’en étant nombreux, coordonné·e·s et bien informé·e·s. Pourtant, à force de scruter ces dragons, j’ai senti que je me laissais pétrifier. En tournant mon regard vers la coopération sociale, et en la voyant partout à l’oeuvre malgré les attaques, je retrouvais justement de l’élan pour participer à l’épanouir et à la défendre.
Certain·e·s me trouveront peut-être optimiste. Les êtres humains sont-ils réellement des êtres de coopération ? Ou l’Homme est-il plutôt un loup pour l’Homme ? C’est un débat sans fin : chaque camp trouvera toujours ses preuves. Pour moi, la réponse à ce débat ne se mesure pas à des preuves objectives mais à la manière dont elle vit dans nos cœurs et dans nos actes. Même si je suis sans illusion sur la férocité dont les êtres humains sont capables, je sens que le ressort de l’amour et de la coopération est plus profond. Je sens que cette vision de l’humanité mérite ma confiance. Et je vois que mes initiatives ne sont pas les mêmes quand cette vision est vivante en moi. J’engage alors ma vie sur elle, je prends position : c’est ça que je veux vivre, et c’est ça que je veux contribuer à faire vivre dans la société.