Echec d’une journée de discussion entre collègues

L’auteur a été capable de critiquer en spectateur l’absence de prise de parole. Mais incapable lui-même de prendre la parole. Tellement fréquent !

Je travaille dans une association dont la mission est d’héberger et d’accompagner les personnes sans-abri. Bientôt nous allons devoir fusionner avec une autre association qui s’occupe des sortants de prison. Dans ce contexte, le Conseil d’Administration a souhaité organiser une journée de réflexion obligatoire pour tous les salarié·e·s.

Nous voilà en petit groupe dans une salle avec un intervenant, un grand tableau et différents collègues. Le café est chaud. Je rencontre des gens que je n’ai eu qu’au téléphone jusqu’alors, et j’apprends à connaître des personnes que je croisais seulement dans les couloirs. Nous mettons des visages sur des noms. Nous apprenons à nous découvrir, et à découvrir comment le travail se passe pour les autres. L’ambiance est plutôt bonne, curieuse et heureuse de se retrouver ensemble.

Mais voilà, très rapidement, c’est la plainte qui surgit, l’indignation. Beaucoup sont très remonté·e·s : « Assez de toute cette paperasse qu’on nous impose ! », « Assez des locaux ignobles », « Assez de se voir méprisés par le président, il ne daigne même pas nous saluer », « Assez de ne plus pouvoir monter des projets avec les résidents, faute de financement ou je ne sais quoi », « Marre de devoir tout faire toujours plus vite, et d’avoir toujours moins de temps pour écouter les gens qu’on accueille ».

C’est vrai que la pression de la rentabilité ne cesse de s’accroître sur notre travail. Mais qu’est-ce que nous aimons ? Pourquoi faisons-nous ce métier, l’avons-nous même vraiment choisi ? Quel sens a-t-il pour nous au départ ? Pourquoi sommes-nous là du matin très tôt au soir très tard ?

A quelles conditions pouvons-nous être fier·e·s, et même heureux de travailler ici ?

Rien ou presque rien n’est dit là-dessus.

Pourquoi ne pas regarder notre travail à partir de nous, de ce qui nous anime ?

Pourquoi en parler seulement à partir de ce que d’autres veulent en faire ? Ou à partir des contraintes qui pèsent sur lui ?

Et que voulons-nous ensemble ? Et dans quelle société voulons-nous vivre ? Comme d’habitude, chacun ne parle que de ce qui l’affecte individuellement.

Pour moi c’est clair : le seul moyen de devenir forts face aux exigences de la hiérarchie, c’est d’oser enfin nous déboutonner, et nous dire les uns aux autres ce que nous voulons vraiment.

Nous ne savons pas nous dire cela.

Car comme le montre cette journée, personne ne nous l’interdit, si ce n’est nous-mêmes.

Le comble, c’est que pendant toute cette journée je suis moi-même resté muet sur cette auto-censure.

Je sais critiquer ce manque de courage chez les autres et chez moi, mais ça ne suffit pas. La seule solution est que je me mouille en première personne. Que je commence, moi. Que je me mette à parler de ce dont nous ne savons pas parler.

C’est un art que j’ai à exercer au quotidien avec mes collègues.

C’est le seul chemin permettant de forger les mots qui ouvrent un véritable partage.

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